Science et Pseudo-Sciences n°276

Sommaire

Éditorial. Ne nous échauffons pas ! p. 1
Du côté de la science p. 3
Que penser de l’agriculture biologique et des aliments Bio ? (Léon Guéguen) p. 11
Carte blanche à... Bertrand Jordan « Remous autour d’un test génétique » p. 26
La philosophie derrière la pseudo-science (2) (Mario Bunge) p. 28
Le maïs qui rend fou : à propos du reportage sur les OGM diffusé par Canal+ (Louis-Marie Houdebine) p. 39
Livres

— Notes de lecture p. 43
— Livres reçus p. 48
— À propos du livre de Dick Taverne (The march of unreason) p. 49
Sornettes sur Internet. Lampes de sel et ioniseurs p. 52
Médias, science et paranormal
— Un an après des prédictions chez Ardisson p. 55
—  Sciences et Avenir, nouveau guide des médecines douces ? p. 58
Ils l’ont écrit. Maïmonide sur l’astrologie p. 64

Dans l’encart central : La prochaine assemblée générale de l’AFIS


L’édito

Ne nous échauffons pas !

En cet hiver empli de débats électoraux, un problème que l’on présente comme scientifique est venu, à l’occasion d’une conférence qui lui est consacrée, envahir l’espace médiatique. Il s’agit bien sûr de ce qu’il est convenu d’appeler le réchauffement climatique, ou, plus précisément, des perturbations induites par les émissions de gaz à effet de serre résultant des activités humaines, et de l’estimation des conséquences concrètes du phénomène. Le récent rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évaluation du climat (GIEC) parrainé par les Nations Unies, et qui vient d’être rendu public à Paris, confirme ce réchauffement climatique et identifie clairement les activités humaines comme cause principale, appelant à des actions immédiates pour prévenir des conséquences désastreuses.

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Pour un sujet d’une telle importance, mélangeant science, technique, politique, économie et social, il importe de rappeler ce qu’a toujours été notre position. D’une part, il est souhaitable que les populations et les hommes politiques qui les représentent prennent leurs responsabilités, et mettent en œuvre les décisions qu’ils jugeront appropriées. Il faut qu’ils le fassent de façon éclairée par l’état de la connaissance scientifique, ses certitudes et ses incertitudes, et qu’ils ne cèdent ni au catastrophisme, ni à la démagogie, ni à l’irrationnel. Et enfin, il leur appartient de ne pas se prendre eux-mêmes pour des scientifiques. D’autre part, il est du devoir des scientifiques d’exprimer l’état de la connaissance, ce qui fait consensus, ce qui fait l’objet d’incertitudes ou de controverses. Il faut aussi qu’ils sachent, à titre collectif, en rester à ce qui est de leur compétence, et ne se prennent pas pour les décideurs politiques. Enfin, il importe que les chercheurs reçoivent les moyens de poursuivre leurs recherches, de mener les études nécessaires visant à apporter des réponses plus précises, ou des réponses manquantes.

Cette position n’a rien d’original. Elle avait été exposée à l’occasion du premier Sommet de la Terre qui s’était tenu à Rio de Janeiro en 1992, dans « l’appel de Heidelberg », signé par de nombreux scientifiques de tous pays. La place de l’homme et de la nature était rappelée, et l’appel s’inquiétait « d’assister, à l’aube du vingt et unième siècle, à l’émergence d’une idéologie irrationnelle qui s’oppose au progrès scientifique et indus triel et nuit au développement économique et social ». Était ensuite souligné « que l’état de nature, parfois idéalisé par des mouvements, qui ont tendance à se référer au passé, n’existe pas et n’a probablement jamais existé depuis l’apparition de l’homme dans la biosphère, dans la mesure où l’humanité a toujours progressé en mettant la nature à son service et non l’inverse ». Souhaitant l’avènement d’une écologie scientifique axée sur la prise en compte, le contrôle et la préservation des ressources naturelles, le texte en appelait à une approche fondée sur des critères scientifiques et non sur des préjugés irrationnels, des arguments pseudo-scientifiques, des données fausses ou non pertinentes. L’attention des décideurs était également attirée sur l’absolue nécessité d’aider les pays pauvres à atteindre une niveau de développement durable et en harmonie avec celui du reste de la planète, de les protéger contre des nuisances provenant de nations développées. L’appel se terminait en affirmant que les plus grands maux qui menacent notre planète « sont l’ignorance et l’oppression et non pas la science, la technologie et l’industrie dont les instruments, dans la mesure où ils sont gérés de façon adéquate, sont des outils indispensables qui permettront à l’humanité de venir à bout, par elle-même et pour elle-même, de fléaux tels que la faim et les surpopulations ».

Où en sommes-nous 15 ans après, au regard de ces exigences ? Les scientifiques réunis dans le cadre du GIEC ont su établir un consensus issu de la libre discussion. La vérité scientifique, il est vrai, ne se décide ni à la majorité, ni au consensus et, dans le cas présent, certains scientifiques, certes minoritaires, n’adhèrent pas aux thèses émises (ou à certaines d’entre elles, en particulier sur la projection des évolutions de températures pour le siècle à venir) et produisent, pour certains, des arguments apparemment solides. On peut donc raisonnablement admettre que la controverse reste ouverte pour partie. Mais il s’agit non pas de trancher une controverse scientifique dans ses moindres détails, mais de prendre des décisions politiques dans un état de connaissance imparfait, décisions qui, pour ceux qui acceptent le consensus majoritaire du GIEC, doivent être prises dès maintenant.

Ce consensus relatif sur le phénomène physique se retrouve-t-il dans les conséquences prévisibles pour la planète ? Et surtout dans les mesures à mettre en œuvre ? C’est là que nous avons le sentiment d’un certain malaise, d’approximations, d’extrapolations pas toujours scientifiquement justifiées, de mises en scène médiatiques parfois sensationnalistes et émotives, voire irrationnelles, visant d’abord à capter l’attention du grand public, et parfois même de récupérations idéologiques. Quand on entend les médias dire que telle tornade en Floride ou telle inondation en Indonésie résultent de ce réchauffement, on peut légitimement s’interroger. Et qui peut affirmer qu’il n’y aurait pas de conséquences bénéfiques, la mise en culture de la Sibérie par exemple ?

Que peut-on faire pour enrayer le phénomène, ou pour s’y adapter ? La science et les techniques déjà maîtrisées offrent quelques solutions ; la recherche fondamentale et appliquée devra en faire émerger d’autres. Mais toutes ont une dimension économique, politique ou sociale. Ainsi, le développement très rapide de l’énergie nucléaire pour la production électrique, pour le chauffage urbain et industriel, et pour la propulsion navale, accompagné d’une électrification poussée des transports terrestres, pourrait jouer un rôle. Mais on sait les problèmes techniques, financiers et sociétaux que cela soulève. Enfin, la dimension mondiale du phénomène implique la mise en œuvre de solutions à l’échelle de la planète. Autre défi inédit auquel nous sommes confrontés.

Il est bon d’écouter les scientifiques sur un tel problème, de leur donner les moyens matériels pour le traiter, pour proposer des solutions, comme pour éclairer les représentants, que les citoyens se sont démocratiquement donnés, sur les conséquences possibles de leurs décisions. Mais n’oublions pas de garder notre esprit critique face à des discours scientifiquement discutables, qu’ils nient la réalité du phénomène pour des impératifs d’intérêts économiques (comme cela a été reproché à l’administration américaine au moment de l’accord de Kyoto), ou qu’ils soient apocalyptiques pour des raisons idéologiques (comme s’y complaît trop souvent un certain discours politico-médiatique hexagonal).

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