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À la recherche de l’or bleu

Publié en ligne le 23 octobre 2006 - Écologie
par Isabelle Burgun

Les eskers, formations géologiques composées de sable et de gravier, cachent en leur sein une eau de grande pureté. « Ici, l’eau est en contact avec le socle rocheux. C’est ce qui lui donne sa grande qualité », explique Vincent Cloutier, hydrochimiste de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT).

Formations géologiques méconnues, les eskers intéressent beaucoup de monde : municipalités, entrepreneurs, ministères, chercheurs et bien sûr, écologistes. Une centaine de participants de tous horizons s’étaient d’ailleurs réunis à Amos en novembre dernier, pour le 2e colloque sur l’eau souterraine organisé par l’UQAT.

Ces dépôts suivent l’écoulement d’anciens lits formés jadis par des glaciers. Les grosses particules qui les composent témoignent d’une histoire vieille de milliers d’années. Et c’est au sein de la MRC d’Abitibi qu’on trouve les eskers les plus volumineux du nord-ouest québécois, qui alimentent de nombreux réservoirs aquifères. Cette région possède également de multiples installations reliées à l’usage de l’eau souterraine. Un contexte très intéressant pour la recherche. Des chercheurs de l’UQAT, en collaboration avec l’Institut national de la recherche scientifique et la Commission géologique du Canada, ont débuté en 2003 un vaste programme quinquennal de recherche sur les eskers.

Ces travaux visent à évaluer le potentiel en eau souterraine de la région et de mieux comprendre ces formations géologiques. « On retrouve des eskers tous les 10-15 km. Nous étudions notamment la dynamique d’écoulement, le lien eau-eskers, et les zones entre les eskers. Ici, le glacier s’est retiré il y a 9000 ans mais beaucoup de sources émergent du trop plein de l’esker », s’exclame Vincent Cloutier.

Abitibi, ventre de l’or bleu

Les eskers abitibiens possèdent la caractéristique d’être partiellement enfouis sous l’argile déposée par le lac Ojibway. Ce qui confère une grande qualité à leurs aquifères d’eau potable : les municipalités y puisent leur eau. La ville d’Amos a d’ailleurs remporté un prix en 2001, au concours international de Berkeley Springs (États-Unis), pour la qualité exceptionnelle de son eau, puisée au sein de l’esker Saint-Mathieu-Berry.

Celui-ci fait d’ailleurs l’objet d’un vif intérêt de compagnies d’embouteillage. Un récent article d’un journal régional, Le Trotteur, intitulé « Eaux souterraines : quand l’histoire se répète » relate l’exploitation de l’esker Saint-Mathieu-Berry parsemée de déconfitures, et s’inquiète : « la vente récente des actifs d’Eaux Vives Harricana à des intérêts majoritairement américains nous amène à nous demander si la région ne retombe pas dans de vieilles ornières dont les conséquences ne nous sont que trop familières : l’absence de contrôle sur notre développement et l’exode massif des profits ».

Comprendre avant d’exploiter

Promesses d’un or bleu à exploiter, les eskers restent cependant des milieux complexes où l’eau circule parfois dans une direction, parfois dans une autre. Chaque découverte amène son lot de réponses mais aussi ses nombreuses questions. « Il est plus facile de dater la ressource ou de définir sa composition que de comprendre la dynamique d’écoulement de ce milieu complexe. Et il s’avère essentiel de connaître la provenance et l’écoulement de l’eau des différents réservoirs pour appréhender correctement les impacts humains sur la qualité et la quantité de l’eau : industries, dépotoirs », explique Vincent Cloutier.

L’une des choses primordiales à connaître est la provenance de l’eau de consommation que l’on puise au sein de l’esker. Pour cela, les hydrochimistes procèdent à des analyses physiques et chimiques complexes. « Un seul outil ne donne pas assez d’informations. Pour raconter l’histoire de l’eau, il faut comprendre le milieu géologique, la dynamique de l’écoulement et également savoir d’où elle provient » précise Vincent Cloutier.

Alors que les compagnies lorgnent sur l’eau, les chercheurs soulignent la nécessité de poursuivre les recherches. « Il ne faudrait pas faire comme avec la forêt. Avant de planifier les débouchés économiques pour extraire l’eau des eskers, il nous faut mieux les connaître et s’interroger sur les impacts liés à l’exploitation », soutient l’hydrochimiste Vincent Cloutier. Car si la ville d’Amos se targue d’avoir l’eau la plus pure, les incidences humaines et industrielles sur l’esker pourraient changer l’or bleu en poison – souvenons-nous de Walkerton 1 – et décourager tout usage de la ressource.

L’âge de l’eau

Reste-t-il des traces du lac glaciaire dans les eskers ou s’agit-il d’une eau jeune ? « On peut évaluer que la source principale provient des précipitations emprisonnées dans l’immense réservoir argileux de l’esker », annonce Vincent Cloutier.

Pour dater l’eau, les chercheurs se mettent sur la piste du tritium (un isotope de l’hydrogène). Émis dans l’atmosphère et emprisonné dans l’eau par les précipitations, sa relative importance dans l’eau permet d’évaluer son âge ; on a pour base de comparaison un pic de tritium connu, causé par les essais nucléaire américains des années 60. « L’absence de tritium nous désignerait une eau très vieille », explique le chercheur.

D’autres traceurs sont également employés pour dater l’eau : carbone 14 dans le cas d’une eau plus vieille, une combinaison de tritium/hélium ou la présence de polluants (CFC), qui témoignent de notre époque moderne.

1 Le 12 mai 2000, à la suite d’un violent orage qui frappe toute la région, les eaux potables de la petite ville ontarienne de Walkerton sont contaminées par une souche mortelle de la bactérie E. coli. Sept personnes perdront la vie, des milliers d’autres souffriront de maux divers.


Mots-clés : Écologie


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