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Aaah… la « Nature » !

Publié en ligne le 19 février 2011 -
par Martin Brunschwig - SPS n° 292, octobre 2010

Quelle merveilleuse chose que la nature, me disais-je il y a quelques mois, lorsque nous avons eu la surprise de nous réveiller sous la neige, malgré des latitudes clémentes (tout au sud de la France), et un printemps déjà bien entamé. Je me suis fait cette réflexion en me rasant, pour éviter que ces poils qui me poussent « naturellement » sur le visage ne viennent l’envahir. Puis, je me suis couvert de vêtements, transférant ainsi mon élégance « naturelle » en une autre, plus étudiée (et plus décente !), puis j’ai pris mon petit déjeuner, utilisant ainsi un frigidaire, une cafetière, un grille-pain, des couverts et récipients, des ingrédients de toutes sortes, dont aucun n’est plus vraiment « naturel » (café torréfié et moulu, lait pasteurisé demi-écrémé, beurre allégé, pain surgelé – jusqu’à ce matin...)

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J’ai continué à y penser, lorsqu’il a fallu dégager la voie et permettre à ma voiture de me conduire où mes pieds « naturels » ne me l’auraient pas permis. En tout cas, pour un mois de mars, il faisait vraiment frisquet, et j’étais content que mon véhicule, comme mon habitation dispose de moyens de chauffage ! Arrivé à destination, j’ai pu me mettre au travail, avec mes collègues, dans des locaux confortables, mais pas vraiment « naturels »...

292_20-21_2Puis, j’ai eu l’idée de noter mes réflexions sur la beauté de la nature. J’avais le choix ! Un stylo, un bout de papier (pas « naturels », mais bien commodes, stylos et papier, non ?), un « mémo vocal » sur mon téléphone (pas « naturels », les portables, mais plutôt pratiques aussi, non ?), une petite dictée sur mon lecteur MP3 (j’aime bien me promener avec toute « ma » musique !). J’ai préféré attendre d’être à la maison, et de taper tout ça directement sur mon ordinateur. Je vous vois venir... Non, bien sûr, mon ordinateur n’est pas « naturel »... Croyez bien que je le regrette !

Bref, dans une de nos journées, même la plus banale, nous sommes à des années-lumière de la nature. Tous nos comportements sont dictés par la nécessité de lui échapper dès qu’elle se met en travers de nos routes, et on ne compte plus les petites merveilles qui nous aident à nous en abstraire, du parapluie au pont, de la lampe à nos lunettes. Mais comment cette évi- dence que la nature est un obstacle, dont s’affranchir est une partie de « l’hominisation », a-t-elle pu nous échapper, et pourquoi diable tant de personnes se reconnaissent aujourd’hui dans cette vogue du « retour à la Nature » ? Parce que l’industrialisation du monde a pris de telles proportions qu’elle pourrait à son tour nous menacer ? Bien sûr, et même dans ce petit billet qui se voudrait ironique, je m’en voudrais d’avoir l’air de traiter le problème extrêmement sérieux de la pollution ou des dangers de la technique par-dessous la jambe ! Mais d’une part, même si l’on rencontre des gens renonçant à la voiture ou à tel ou tel « progrès », personne, y compris parmi les plus fervents supporters de la « Nature », n’est prêt à se passer de vêtements, de stylos, de lampes, de couverts, que sais-je ! Et d’autre part, si je brûle mon bifteck, il ne « redevient » pas souhaitable, tout à coup, de le manger cru de nouveau !

Le monde moderne a d’innombrables défauts, mais pas celui d’avoir pris un mauvais chemin que nous devrions refaire à l’envers. Le principe d’échapper à la nature reste nécessaire à l’humanité. J’ai entendu Jean-François Kahn dire un jour à la radio « la nature, c’est la jungle ». Tout est dit. Nos excès sont à condamner, ou à tenter de contrôler, mais la démarche de s’affranchir de la nature, c’est véritablement devenir humain. S’en éloigner, c’est s’éloigner de la jungle, de l’animalité. De là à penser que l’actuel « retour à la nature » est une barbarie, non. Car les intentions de ses partisans sont aussi humanistes, tout au moins pour les moins sectaires d’entre eux. Disons simplement qu’ils me paraissent se tromper de route... Mais il reste que la nature est réellement une chose merveilleuse : c’est ce que je me disais en regardant les photos prises ce jour de neige, grâce à mon tout nouvel appareil numérique... Oh, pardon !

Publié dans le n° 292 de la revue


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