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Agriculture biologique et sécurité alimentaire mondiale

Publié en ligne le 7 octobre 2007 - Écologie
par Léon Guéguen - SPS n° 280, janvier 2008

Après avoir relevé dans les conclusions de l’article de Léon Guéguen sur l’agriculture biologique (Science et pseudo-sciences n° 276, mars 2007) que ce mode de production resterait « de niche » et « ne permettrait pas de nourrir l’humanité », un lecteur signale opportunément qu’une Conférence internationale de la FAO sur l’agriculture biologique et la sécurité alimentaire vient d’avoir lieu à Rome (3-5 mai 2007) et aboutit à des conclusions très différentes. Il cite en particulier deux phrases extraites du communiqué de presse : « Le rapport cite des modèles récents sur l’approvisionnement mondial qui montrent que l’agriculture biologique peut produire assez par tête d’habitant pour nourrir la population actuelle de la planète », « Ces modèles suggèrent que l’agriculture biologique a le potentiel de satisfaire la demande alimentaire mondiale, tout comme l’agriculture conventionnelle d’aujourd’hui, mais avec un impact mineur sur l’environnement ».

Léon Guéguen revient ici sur ce sujet. Toutefois, en ce qui concerne le communiqué de presse de la FAO, et après l’écriture du texte ci-dessous, un nouveau communiqué de presse de l’organisation internationale (10 décembre 2007), signé de son directeur général, dément l’essentiel des conclusions optimistes exprimées dans le communiqué précédent (juin 2007).

Le « Grenelle de l’environnement » a mis l’accent sur l’agriculture biologique et sur ses perspectives de développement. Si l’on ne considère que les raisons environnementales légitimes, les pays développés comme la France peuvent s’offrir le luxe d’augmenter la production et la consommation de produits Bio. Cependant, l’argument avancé ne peut être la nutrition et la santé humaine, car la valeur qualitative ajoutée n’est pas significative. Et même si les aliments Bio étaient « meilleurs pour la santé », à quoi servirait-il de consommer un repas Bio par semaine en mangeant « n’importe quoi » dans les vingt autres repas ?

Alors que l’on va droit vers une pénurie mondiale d’aliments de base (céréales, pomme de terre, lait...), il semble déraisonnable d’encourager à grande échelle une forte et inévitable diminution des rendements. De plus, si les prix des produits Bio diminuent par suite d’une offre plus grande, comme d’aucuns l’espèrent, l’agriculteur AB y trouvera-t-il encore son compte sans des subventions importantes ? Par exemple, acceptera-t-il des rendements faibles en blé alors que les cours mondiaux flambent ? Il devra aussi penser à son revenu, à sa survie…et éventuellement à celle des futurs 9 milliards d’habitants de la planète ! Ne serait-il pas plus sage d’encourager une forme d’agriculture raisonnée, encore plus durable, socialement et économiquement acceptable ?

Les conclusions de la FAO

Les termes du communiqué d’un organisme aussi connu que la FAO, largement mis en avant par les tenants de l’agriculture biologique, sont en effet pour le moins surprenants et ne correspondent pas bien au contenu du rapport et encore moins aux déclarations d’autres documents de la FAO 1, selon lesquelles « au niveau mondial…les agriculteurs biologiques ne peuvent produire assez pour nourrir tous les habitants de la planète » (Rapport sur l’agriculture biologique et la FAO. Questions fréquemment posées, 2002). Faut-il voir dans ces différences d’évaluation le fait que la récente Conférence était co-organisée par un groupe de travail représentant tous les principaux mouvements et associations nationales et internationales de l’écologie et de l’agriculture biologique et que presque tous les intervenants y étaient affiliés ? Les avis exprimés dans ce rapport sont en effet unanimes dans l’éloge de ce mode de production et il y manque curieusement une discussion critique des modèles de prévision utilisés.

Les zones d’agriculture pluviale traditionnelle…

Toutefois, il est vrai que la principale cible de cette Conférence était les pays en voie de développement, pratiquant une forme d’agriculture traditionnelle peu productive. En effet, il est admis que la conversion à l’agriculture biologique conduit, dans les pays développés, à des baisses de rendement pouvant atteindre 50 %. De telles fortes baisses de rendement ne se produiraient pas, du moins à courte échéance, dans les zones irriguées dites de la Révolution verte. En revanche, des rendements plus élevés peuvent être attendus dans les zones d’agriculture pluviale traditionnelle, notamment en Afrique sub-saharienne.

Ce dernier point n’est pas contestable, car l’immense majorité des agriculteurs y pratiquent déjà sans le savoir une certaine forme d’agriculture biologique, sans cahier des charges et sans certification mais sans intrants chimiques (engrais, produits phytosanitaires) parce qu’ils n’ont pas les moyens de se les procurer, et gagneraient à appliquer plus rigoureusement les principes de l’agriculture biologique européenne. Ils apprendraient ainsi à mieux gérer les ressources locales, à tirer profit de la rotation des cultures et de l’association des espèces (notamment avec des légumineuses), à organiser le travail d’une abondante main-d’œuvre, peut-être à lutter contre les ennemis des plantes. À ce niveau, des gains de productivité sont sûrement possibles et il est vrai qu’une production localisée est une garantie d’accessibilité aux aliments et de stabilité de l’approvisionnement.

Communiqué de presse de la FAO
10 décembre 2007 (extraits)


« Le Directeur général de la FAO, M. Jacques Diouf, a déclaré aujourd’hui que la FAO n’avait aucune raison de croire que l’agriculture biologique puisse remplacer les systèmes agricoles traditionnels pour garantir la sécurité alimentaire mondiale. M. Diouf commentait des informations parues récemment dans la presse et les médias indiquant que la FAO approuvait l’agriculture biologique en tant que solution à la faim dans le monde.
“Nous devons recourir à l’agriculture biologique et l’encourager”, a déclaré M. Diouf. “Elle produit des aliments sains et nutritifs et représente une source croissante de revenus, pour les pays développés comme pour les pays en développement. Mais il n’est pas possible de nourrir aujourd’hui six milliards de personnes, et neuf milliards en 2050, sans une utilisation judicieuse d’engrais chimiques”. »
[...]

En mai de cette année, la FAO a accueilli une Conférence internationale sur l’agriculture biologique. Selon l’un des documents présentés à cette occasion – mais il ne s’agissait pas d’un document de la FAO – l’agriculture biologique devrait pouvoir produire suffisamment d’aliments pour nourrir la population mondiale actuelle. [...]

Il n’empêche que, selon la FAO, compte tenu des données et des modèles concernant la productivité de l’agriculture biologique par comparaison à l’agriculture traditionnelle, le potentiel de l’agriculture biologique n’est pas suffisant, loin s’en faut, pour nourrir le monde.


… et les régions du monde les plus productives

Cependant, cette augmentation limitée des rendements ne pourrait certainement pas compenser l’énorme baisse de production dans les régions du monde les plus productives. De plus, comment expliquer la persistance de rendements acceptables et donc la durabilité d’une agriculture traditionnelle améliorée dans le sens AB européen, dans un système autarcique renonçant (ou ne pouvant avoir recours) à tout intrant chimique minéral ou organique, même de substitution, d’éléments fertilisants (engrais minéraux, aliments du bétail) ? Un tel système ne peut évidemment pas être durable pour la fertilité des sols ! Comment réduire les énormes pertes (souvent plus de la moitié) de récolte sur pied dues aux insectes ravageurs ou aux maladies des plantes, ou pertes après la récolte, sans le recours à des traitements phytosanitaires efficaces ? Sans doute plus que dans les régions tempérées, ce mode de production a des limites qu’il semble parfois utopique d’espérer franchir !

Le monde pourra-t-il nourrir 9 milliards d’habitants en 2050 ?

D’aucuns prétendent aussi que la production actuelle mondiale de céréales (maïs, blé, riz…) serait suffisante pour nourrir bien plus que les 6, 5 milliards d’habitants actuels de la planète. Ils oublient sans doute que la moitié de cette production mondiale (environ 2 milliards de tonnes) est destinée à l’alimentation animale, principalement des volailles et des porcs. Il faudrait donc décréter que le modèle humain omnivore est réservé aux nantis et que tous les autres, c’est-à-dire l’immense majorité, devraient se tourner vers le végétarisme ! De plus, une telle affirmation est particulièrement malvenue dans une période où les stocks mondiaux de céréales sont au plus bas et où, depuis plusieurs années, la production est inférieure à la consommation. Et il en sera de même pour le lait !

De plus, le tableau précédent ne concerne que la situation présente, mais qu’adviendra-t-il dans 40 ans, lorsqu’il faudra nourrir 9 milliards de bouches, soit 2, 5 milliards de plus, et y ajouter les 850 millions qui ont actuellement faim, sans compter les deux milliards qui ne sont pas affamés mais qui souffrent de carences diverses en minéraux, oligoéléments et vitamines, aux conséquences pathologiques graves ? Un débat récurrent, notamment à l’Académie d’Agriculture de France, porte sur le thème « Le monde pourra-t-il nourrir 9 milliards d’habitants en 2050 ? ». Il y a toutes les raisons d’être pessimiste, même en intensifiant encore l’agriculture dite productiviste. En effet, tous les experts s’accordent pour dire qu’il faudra doubler la production alimentaire mondiale !

Pour atteindre cet objectif, plusieurs moyens sont envisageables. Il ne faut pas trop compter sur l’augmentation des surfaces cultivables (sauf déforestation abusive condamnable), ni sur celle des terres irrigables (la disponibilité en eau étant limitée), qui chacune ne dépasserait pas 8 %. De plus, cette augmentation des surfaces utiles sera vite absorbée par la production des agrocarburants et par l’alimentation animale, car la consommation de produits animaux augmentera inexorablement avec le pouvoir d’achat dans tous les pays émergents. La seule solution passera donc par l’intensification de la production agricole, qui n’est pas possible sans le recours aux engrais minéraux et aux traitements phytosanitaires. De plus, par son interdiction dogmatique des PGM (plantes génétiquement modifiées), qui pourraient (peut-être dans un avenir proche) permettre de remplacer partiellement les engrais azotés ou de protéger les cultures ou les récoltes sans recourir aux pesticides, l’agriculture biologique se prive d’un potentiel de progrès qui pourrait être utile pour faire face à une forte augmentation de la demande alimentaire.

Il n’est pas nécessaire, pour espérer bien nourrir la planète, de défendre de manière inconditionnelle l’agriculture dite industrielle, car une agriculture plus artisanale, donc socialement plus acceptable pour certains, aboutirait sûrement aux mêmes résultats, mais à la condition d’être moderne et de ne pas refuser le progrès scientifique et technique.

1 Communiqué lui-même démenti depuis par une mise au point du Directeur Général de la FAO (10 décembre 2007, voir encadré).


Mots-clés : Écologie

Publié dans le n° 280 de la revue


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