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Anaximandre de Milet ou la naissance de l’esprit scientifique

Publié en ligne le 15 janvier 2010
note de lecture de Martin Brunschwig - SPS n° 289, janvier 2010

« Chaque pas prendra des siècles, mais le processus est lancé. » (p. 64)

Ce processus dont parle Carlo Rovelli, et dont il attribue la paternité à Anaximandre dans son sous-titre, n’est autre que le premier pas sur le long chemin de la connaissance. Tout au long de cet ouvrage essentiel et plus que passionnant, Rovelli explicite son point de vue avec un mélange d’érudition et d’émotion qui rend son livre palpitant. Pour lui, Anaximandre est le fondateur premier du monde moderne pour deux raisons principales.

Il est le premier (dont nous ayons trace, en tout cas) qui cherche dans le réel des explications sur le réel ; au lieu de chercher un « dieu de la pluie », ou la colère de Zeus pour le tonnerre, etc., il a le premier cette volonté d’expliquer le monde sans faire intervenir le surnaturel. Il faut se débarrasser des « explications divines », mais il faut aussi admettre que la nature est « cachée », qu’il faut une démarche de recherche pour la dévoiler... Cela lui permet de comprendre, déjà, le cycle de l’eau – le phénomène de l’évaporation de l’eau des océans qui retombe en pluie –, ou d’autres intuitions majeures, dont la principale est certainement la découverte que la Terre ne repose sur rien, qu’elle flotte dans l’espace 1. Mais Rovelli insiste bien sur le fait que l’important n’est pas vraiment qu’il ait eu raison sur ceci ou cela. Il s’est aussi trompé, j’allais dire « heureusement 2 »...

Et justement, voilà le deuxième élément clé qui fait d’Anaximandre notre premier scientifique : le rapport nouveau qu’il établit avec ses prédécesseurs. Son maître était Thalès, et Anaximandre a eu le courage, l’intuition, l’ingéniosité, bref tout ce qui était nécessaire pour une révolution majeure dans l’histoire de la pensée : l’équilibre entre le respect et la critique envers son maître. « Le respect d’Anaximandre à l’égard de Thalès est clair, et il est évident qu’il s’appuie complètement sur ses conquêtes intellectuelles. Et pourtant, il n’hésite pas à dire que Thalès s’est trompé en ceci et en cela, et qu’il est possible de faire mieux. Ni Mencius, ni Paul de Tarse, ni les Pythagoriciens n’ont compris que cette troisième voie, étroite, est le chemin de la connaissance. Toute la science moderne découle de la découverte de l’efficacité de cette troisième voie. » (p. 82)

Ces deux points sont développés dans l’ouvrage, ainsi que les conséquences qui en découlent, comme le rapport entre science et démocratie, dans un passage très judicieux. Il résout également un problème récurrent : dans la mesure où la science évolue, nombreux sont ceux qui prétendent donc que « ce qu’on sait aujourd’hui est faux, puisque la science va encore évoluer, et “changer” »... Rovelli montre de façon éclatante que ce mélange de critique et de respect permet aux scientifiques de toujours s’appuyer sur des résultats antérieurs. Il éclaire même les « révolutions » scientifiques d’une lumière tout à fait différente, montrant la continuité de la marche de la science, et comment Copernic (par exemple) s’appuie sur Ptolémée, pour comprendre en quoi il s’est trompé. Comme l’explique l’auteur, les grandes révolutions scientifiques ne résultent pas en général de la résolution des problèmes posés par le passé, mais par la révélation que le problème était mal posé. Et par plusieurs exemples, dont le plus connu est celui de Newton et Einstein, il introduit la notion de « domaine de validité », qui permet de comprendre que Newton n’est pas « devenu faux » lorsque Einstein a élargi la notion de gravité à l’espace-temps. La science n’est pas fausse parce qu’elle va changer : elle est la meilleure description du monde dont nous disposions aujourd’hui, et en plus, elle est susceptible d’amélioration !

Sur la forme, Carlo Rovelli, qui est un scientifique « pur » (spécialiste de la physique quantique, professeur à l’université de Marseille), applique d’ailleurs ce respect envers les grands scientifiques qui l’ont précédé, et ce livre est comme un exercice d’admiration envers les grands génies, démarche que je tiens à souligner, tant il est devenu de bon ton, aujourd’hui, de tout railler. Il y a bien loin de cette attitude « destructrice » à celle qui consiste à admirer tellement le travail de ses prédécesseurs qu’il n’est de plus bel hommage, pour poursuivre leur œuvre, que de chercher par la critique, à les améliorer encore, quitte à débusquer leurs faiblesses... Et au bout du compte, de scientifique, le regard de Rovelli se fait historien, écrivain, poète parfois... (à noter la grande qualité de la traduction – le livre est écrit en italien) ; un livre dont on sort grandement enrichi, qui contient encore mille choses passionnantes, mais je n’en dis pas plus pour laisser aux futurs lecteurs de cet ouvrage le plaisir de la découverte !

1 Un autre exemple, vraiment spectaculaire, est son affirmation que tous les êtres vivants sont nés dans l’eau et se sont « adaptés »... 2400 ans avant Darwin, tout de même !

2 Je veux dire par là qu’il serait vraiment scandaleux, sinon, que l’histoire ne l’ait pas retenu comme le plus grand savant de tous les temps.

Publié dans le n° 289 de la revue


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