Accueil / Autour du rasoir d’Occam

Autour du rasoir d’Occam

Publié en ligne le 9 septembre 2009 - Croyance
par Nicolas Gauvrit - SPS n° 286, juillet-septembre 2009

Les débats sont nombreux entre les défenseurs de la science et ses détracteurs ou ceux qui cherchent à atteindre la vérité par des moyens en contradiction avec elle. Malgré tout, mis à part quelques cas exceptionnels, presque tout le monde rechigne à produire des énoncés contradictoires. C’est pourquoi, lorsqu’une expérience scientifique démontre un résultat (positif ou négatif), la plupart de ceux qui continuent à croire au résultat inverse contestent la qualité de l’expérience, l’intégrité des chercheurs, voire le système de la science en général, mais pas la méthode expérimentale en tant que telle. Ainsi, les fondements des sciences ne sont pas discutés, mais seulement la pratique des scientifiques.

Dans d’autres cas pourtant, la controverse prend un tour bien plus essentiel, notamment lors de querelles concernant des événements ou théories invérifiables, soit en principe, soit en pratique, comme la migration des âmes ou la réincarnation. Ces phénomènes hypothétiques échappent plus ou moins à l’expérience, et les discussions finissent presque systématiquement par une opposition fondamentale concernant le rasoir d’Occam (voir encadré).

Pour les scientifiques, le rasoir d’Occam est un des piliers de la science, et un principe fondamental de la raison… tout au moins de la rationalité scientifique. Les opposants, de leur côté, adoptent généralement une posture agnostique : « puisque vous ne pouvez savoir avec certitude si l’âme existe ou non, disent-ils, vous devriez au moins suspendre votre jugement ». On fait là appel au bon sens, et l’argument semble parfaitement recevable. Dans la pratique, bien sûr, même les agnostiques orthodoxes ne suspendent pas leur jugement à chaque fois qu’aucune certitude n’est possible. Pour le montrer, le logicien Russel, en bon sujet Britannique, avait inventé l’exemple de ce qu’on peut appeler la théière de Russell.

Le rasoir d’Occam

Le principe de parcimonie ou rasoir d’Occam, douteusement attribué à Guillaume d’Occam (1285 ?-1347), est l’un des fondements de la science. Il propose qu’on ne multiplie pas inutilement les hypothèses. Une autre manière de comprendre ce principe est le suivant : entre deux théories au même pouvoir explicatif, la plus simple est la meilleure.

Ce principe permet ainsi de trancher entre des théories en compétition, du moins lorsque la communauté tombe d’accord sur la question de savoir laquelle des deux théories est la plus « simple »…

Ainsi, malgré la portée intuitive de l’argument agnostique, le principe de parcimonie est bien la version – idéalisée, bien entendu – d’un comportement mental tout à fait naturel. Pourtant, il est également évident que ne pas souscrire au principe de parcimonie ne constitue pas une entorse à la logique vraiment fondamentale, et qu’on ne peut pas dire d’un agnostique qu’il a perdu la raison sur ce seul argument. Rejeter le principe de parcimonie n’est pas véritablement « illogique ». C’est bien, en revanche, « irrationnel » au sens où l’entendent la plupart des scientifiques. Cependant, il n’est pas sûr qu’on puisse qualifier ce rejet d’irrationnel dans l’absolu. Pour cela, il faudrait disposer d’une définition objective de la rationalité.

La rationalité

Ceux qui défendent l’esprit scientifique ont parfois tendance à utiliser le mot rationalité comme un synonyme pur et simple de rationalité scientifique, en oubliant qu’être rationnel n’a pas de sens objectif dans l’absolu : on l’est toujours par rapport à un certain but. Les principes logiques et le rasoir d’Occam ne sont pas rationnels si notre but est d’écrire une histoire la plus farfelue possible. En écrivant Alice au pays des merveilles, Lewis Carroll n’est pas devenu irrationnel. De manière générale, être rationnel, c’est adopter une stratégie et des principes efficaces pour atteindre le but qu’on s’est fixé.

Un problème de définition

Dans son sens le plus courant, le mot « rationnel » désigne un comportement ou une méthode, qui suit les principes normatifs de « la raison ». Inconvénient de cette définition : elle est subjective, puisque la « raison » n’a pas le même sens pour tout le monde. De nombreux croyants justifient leur foi par la raison, pendant que des athées se revendiquent aussi de la raison pour conclure à l’opposé. Ceux qui utilisent l’homéopathie avancent souvent la rationalité (j’ai vu que ça marchait : il serait totalement irrationnel de ne pas y croire !). Définir la rationalité comme l’adéquation à la « raison », c’est-à-dire à une norme (non parfaitement consensuelle) revient donc, au bout du compte, à dire « est rationnel ce que nous déclarons rationnel ».

Pour sortir de cette impasse, il fallait trouver une définition objective de la rationalité, où n’entrent pas en ligne de compte nos a priori sur ce qu’est un raisonnement correct. C’est l’adéquation au monde qui, dans cette optique, a semblé être un bon début de définition à certains. Un groupe de psychologues, à la suite de Gigerenzer, a par exemple lancé il y a quelques années un programme de recherche sur la « rationalité écologique ». Pour eux, un raisonnement écologiquement rationnel est une procédure produisant rapidement des comportements efficaces pour résoudre des problèmes courants. Ces raisonnements rationnels ne suivent pas nécessairement des voies logiques, et peuvent être parfaitement émotionnels, ou fondés sur des raccourcis logiques (ou heuristiques).

En économie, la nécessité d’une définition objective des comportements rationnels a conduit Herbert Simon, prix Nobel d’économie, à définir une décision rationnelle comme une décision efficace pour atteindre un certain but. Les deux définitions économiques et psychologiques se recoupent bien évidemment, et l’on peut les résumer en une définition simple : un comportement est rationnel s’il est adapté au but poursuivi.

C’est dans ce sens un peu éloigné du sens courant, mais usuel en économie et psychologie, qu’il faut entendre ici les mots « rationnel » et « rationalité ».

La théière de Russell


Dans un papier de 1952, le logicien Bertrand Russell (1 872-1 970) proposa l’idée qui suit. Il s’agissait pour le libre penseur d’une critique de la religion, mais on peut également comprendre le texte comme une preuve par l’exemple que l’agnosticisme est parfois moins naturel que le principe de parcimonie.

Si je suggérais qu’entre la Terre et Mars se trouve une théière de porcelaine en orbite elliptique autour du Soleil, personne ne serait capable de prouver le contraire pour peu que j’aie pris la précaution de préci­ser que la théière est trop petite pour être détectée par nos plus puissants télescopes. Mais si j’affirmais que, comme ma proposition ne peut être réfutée, il n’est pas tolérable pour la raison humaine d’en douter, on me considérerait aussitôt comme un illuminé.

Parmi les buts de la science, les plus évidents sont la recherche de la vérité, la connaissance du monde qui nous entoure, et la possibilité d’applications pratiques. La logique et la rigueur sont adaptées à ces buts. En revanche, la pertinence du principe de parcimonie ne va pas de soi. Que vient-il faire ici, sinon qu’il est une manière pratique de trancher entre plusieurs théories concurrentes ?

Un argument en faveur du principe de parcimonie est donné par l’expérience historique des sciences. C’est en utilisant la méthode scientifique que l’humanité a construit le monde technicisé dans lequel nous évoluons (ce que d’aucuns, aujourd’hui, déplorent, mais que personne ne nie). Des automobiles à l’électricité, des machines à laver aux ordinateurs, de la médecine à la télévision, notre environnement est façonné par la science, parfois heureusement, parfois non. Aucune autre manière supposée d’atteindre la vérité n’est plus évidente, flagrante, que la science. La méditation transcendantale ou la prière n’ont jamais produit d’applications techniques patentes 1. La pertinence du rasoir d’Occam comme partie de la méthode scientifique est validée par l’expérience quotidienne de ses applications.

Les plus prudents des scientifiques considèrent que le but de la science pure n’est pas de décrire la vérité, encore moins de l’expliquer. Elle est, plus modestement, de produire des modèles, c’est-à-dire des constructions simples qui ressemblent le plus possible à la réalité. Ce n’est pas parce que la mécanique quantique utilise le hasard au sein de sa construction que le hasard existe pour de vrai dans le monde… ni qu’il n’existe pas. Tout ce qu’on peut dire, c’est que la mécanique quantique est une invention mathématique qui ressemble au monde autant que nous le sachions quand il s’agit d’en prédire le comportement, et que cette représentation du monde utilise une théorie du hasard. Dans ce cadre, la qualité d’une théorie scientifique tient à l’adéquation du modèle à la réalité (son pouvoir de prédiction), et aussi à sa simplicité. Le rasoir d’Occam, alors, est un principe naturel, puisqu’il permet de restreindre la complexité des modèles.

Enfin, troisième défense possible du principe de parcimonie : il n’est rien d’autre qu’une version d’un principe naturel, comme nous le montre l’exemple de la théière de Russell. Plus généralement, nous privilégions tous une certaine simplicité, et ne cherchons pas de causes complexes à ce qui s’explique simplement : lorsque je lâche un verre et qu’il se casse, je ne cherche pas d’autre explication au bris du verre que sa chute.

Tout cela ne signifie nullement que la rationalité égale la vérité, évidemment. Des conclusions fausses peuvent découler d’un raisonnement rationnel et une intuition injustifiée peut tomber juste. Il se peut que les lois de la nature s’arrêtent dans trois secondes. Il se peut que rien n’existe sur terre à part moi. Ces hypothèses sont moins rationnelles que les hypothèses inverses, ce qui ne signifie pas qu’elles soient obligatoirement moins vraies… Il reste que la rationalité est la voie royale vers la vérité 2, et la seule qui ait vraiment fait ses preuves d’un point de vue général.

Les superstitions rationnelles

Ainsi donc le principe de parcimonie fait-il partie de l’outillage de la raison scientifique. Il est un élément de la raison, si le but est de découvrir la vérité. Mais ce désir de connaître la vérité, qui nous anime n’est pas nécessairement l’objectif principal de l’homme. En tant qu’il est scientifique, le chercheur se plie à ce principe, mais en tant qu’être humain, c’est peut-être – au moins pour certains – le bonheur et non la vérité qui a la priorité. Si le but n’est plus la vérité mais le bonheur, le principe de parcimonie n’a plus lieu d’être. Ou plutôt, il doit être remplacé par un adage qui peut se résumer ainsi : « Quand, à propos d’une question, on ne pourra jamais avoir de certitude, il faut choisir la réponse qui rend la vie la plus agréable ».

Cette citation 3 est une parfaite transposition du rasoir d’Occam dans le cadre d’un but nouveau : trouver le bonheur. Et ce nouveau principe, parfaitement rationnel dans ce cadre, peut conduire – de manière, donc, tout à fait rationnelle, mais pas scientifiquement rationnelle – à développer des superstitions.

Après le décès de Sœur Emmanuelle, on a retransmis certaines des interventions qu’elle fit à la télévision. Lors d’un de ses passages, un journaliste l’interroge sur l’existence de Dieu. « Mais si Dieu n’existait pas, la vie n’aurait aucun sens ! » répondit-elle. Le ton de sa voix disait que le bonheur, pour elle, ne serait pas possible sans ce sens, et l’espoir d’une perfection posthume. Croire en Dieu dans le but d’être heureux était, pour elle, rationnel.

Conclusion

Croire à la transmigration des âmes, à l’amour plus fort que la mort, à sa chance, peut être « rationnel ». Mais il s’agit là d’une rationalité différente de celle de la science. Différente parce qu’elle poursuit un autre objectif. En revanche, la crédulité généralisée est souvent contreproductive. On peut croire aux anges pour être plus serein, mais si cela nous amène aussi à croire aux démons ou à traverser la rue sans regarder et en comptant sur son ange gardien pour ne pas avoir d’accident, le bénéfice n’est plus le même. On peut croire à la chance pour garder l’espoir, mais si cela s’accompagne des terreurs de la malchance, d’une phobie des chats noirs et du nombre 13, l’effet n’est plus le même…

La rationalité qui conduit à adopter des croyances étranges amène aussi un paradoxe. Si pour être heureux j’ai besoin de croire à l’homéopathie, cela m’amène à affirmer que l’homéopathie fonctionne, parce que j’ai une vision du monde qui, au fond, se veut cohérente. Or, en disant cela, je me place dans le cadre d’un nouvel objectif, de type scientifique (à savoir la recherche de la vérité), et la méthode qui m’amène à cette affirmation scientifique viole les principes de la science, que j’aurais dû utiliser. Quelques personnes arrivent à combiner les deux objectifs, et à « croire sans croire », mais la posture est délicate à tenir.

Je pense parler en accord avec la plupart des sceptiques en disant que nous n’avons en aucun cas la prétention de combattre des croyances personnelles sans implication extérieure au croyant. Ce que nous disons : qu’elles ne sont pas scientifiques. Si vous croyez en l’homéopathie, peut-être êtes-vous plus heureux, mais ayez conscience de ce fait : si votre but est de connaître la vérité, votre conviction n’est pas rationnelle… et soyez prudent, car rien n’indique que la crédulité est toujours une voie vers le bonheur.

1 Il semble y avoir un effet de la méditation sur le bien-être, voire la santé, de celui qui la pratique. Mais le reste de l’humanité n’en tire aucun autre bénéfice que le plaisir de voir quelqu’un en bonne santé. Certaines œuvres d’art sont directement liées à un sentiment religieux. On ne peut donc pas dire que la religion n’a rien donné à l’humanité… seulement qu’elle n’a pas fait avancer la technique.

2 Je parle bien sûr de la vérité concrète et matérielle. La « vérité » morale ou métaphysique n’est pas discutée ici.

3 Tirée d’une série policière allemande.


Mots-clés : Croyance

Publié dans le n° 286 de la revue


Partager cet article