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Cerveau, sexe et pouvoir

Publié en ligne le 26 mai 2005
Note de lecture d’Agnès Lenoire - SPS n° 267, mai 2005

« [...]se profile toujours le spectre de voir utiliser la biologie pour justifier les inégalités entre les sexes et entre les groupes humains. Le devoir de vigilance des scientifiques et des citoyens face aux risques de détournement de la science est plus que jamais d’actualité ». Extrait, page 17

La science n’a jamais pu prouver que les cerveaux féminin et masculin étaient différents par nature. C’est à ce travail de démystification que vont s’atteler nos deux auteures 1 dans cet ouvrage.

Voilà un livre qui, à coup sûr, va déranger. D’abord certains hommes, de ceux qui restent attachés aux différences sexuées de comportement qui confortent leur statut. Mais aussi les psychologues évolutionnistes qui prônent la loi du tout biologique, via l’évolution. Enfin quelques neuro-cognitivistes qui interprètent les résultats des IRM 2 fonctionnels comme une carte figée du cerveau.

Mais les auteures ne se contentent pas de dénoncer, elles empoignent les expérimentations, les réexaminent et les démontent méthodiquement. Nous allons donc revenir sur chacun des points.
D’abord celui des hommes. Souvent amusés par des affirmations lancées comme des boutades, mais qui prennent force grâce à la médiatisation, du type « Les femmes sont bavardes, et les hommes savent lire une carte routière », ils s’en servent à l’occasion à leur avantage.

Mais ce qui fait moins sourire, c’est la croyance inculquée que ces différences sont innées, balayant du même coup tout espoir d’évolution. Or les auteures vont nous montrer combien le cerveau est au contraire plastique et évolutif.

Que disent les expérimentations dans les domaines énoncés plus haut : communication verbale et gestion de l’espace ?

Que les différences constatées sont bien plus nombreuses entre les résultats d’un individu à l’autre de même sexe que d’un sexe à l’autre. Au cœur d’une immense diversité de comportements observés, il est aisé de se saisir d’un résultat ponctuel et de l’étendre à un genre, mais ce n’est pas une démarche rigoureuse.

En outre, si l’expérimentation se répète chaque jour pendant une semaine (par exemple, l’expérience du labyrinthe pour l’orientation), les femmes progressent et rattrapent les hommes, mettant en évidence l’immense capacité d’apprentissage du cerveau, quel que soit son sexe.

Il apparaît donc que la culture, plus que la nature, explique que les femmes gèrent moins bien leur espace.

Que nous disent les psychologues du courant de pensée évolutionniste ? Pour eux, la compréhension de ces différences est simple : c’est un reliquat des comportements de nos ancêtres. Les chasseurs-cueilleurs devaient, pour leur survie, s’orienter correctement, ce qui explique que les automobilistes mâles soient à présent plus efficaces avec une carte routière. Ne riez pas ! L’émission E=M6, pour un thème sur la séduction, a même osé affirmer que les femmes choisissaient leur partenaire sexuel en fonction de leur capacité supposée à la reproduction. Les biologistes sérieux l’affirment pourtant haut et fort : les êtres humains sont les seuls mammifères à pouvoir dissocier sexualité et reproduction. Pourquoi s’en priveraient-ils ?

Enfin que révèlent les résultats des IRMf ? Le dogme des deux hémisphères séparés qui permet de dire que les femmes utilisent leur hémisphère gauche, celui du langage, et les hommes le droit, celui de la gestion spatiale, n’est pourtant plus d’actualité. Les expériences surveillées sous IRM fonctionnelle montrent que, pour chaque opération mentale, diverses aires cérébrales sont activées (une dizaine répartie sur les deux hémisphères pour la fonction langagière).

Mais la grande notoriété des lRM fonctionnels et leur reprise par la psychologie « de boulevard » nuisent à la qualité de lecture de ses cartes. Des psychologues comme Doreen Kimura ou Jiff Hall, au lieu d’y voir la modularité, les potentialités d’évolution, et des actions en boucle avec l’environnement, souscrivent à un déterminisme biologique fort.
« Les neurobiologistes vont bientôt avoir la charge d’évaluer les risques de survenue de troubles cognitifs, les potentialités de réussite scolaire et professionnelle, la prédilection pour la violence et la consommation de drogue. » Ces propos de B. Koenig, présidente du comité d’éthique de l’université Stanford et fondatrice de la « neuroéthique », font froid dans le dos. L’individu aura-t-il encore un avenir en dehors de la bonne conformité de ses neurones ?

Cet ouvrage très critique est une mine de révélations et de démystifications, pas seulement sur la « confusion des genres », mais sur le danger de mesurer l’humain à l’aune du biologique.

1 C.Vidal est neurobiologiste, directrice de recherche à l’Institut Pasteur. D.Benoit-Browaeys est journaliste scientifique.

2 Imagerie à Résonance Magnétique


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Publié dans le n° 267 de la revue


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