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Débat

Comment se repérer entre fiction et réalité ?

Publié en ligne le 14 septembre 2014 -
par Martin Brunschwig - SPS n° 308, avril 2014
«  Lorsque la légende est plus belle que la réalité, imprimez la légende. »
(L’homme qui tua Liberty Valance, film de John Ford)

La vérité s’énonce d’abord comme un récit. Si l’on dit : il neige, c’est la vérité s’il neige. L’adéquation entre l’énoncé et le réel est donc primordiale. Mais comment se repérer dans un monde où les récits de toutes natures saturent littéralement l’espace commun ? Les « grands récits », premières mythologies, sont même à la base de nos civilisations. Personne ne croit plus qu’il existe une Vénus, déesse de l’amour, mais il reste préférable de la connaître pour profiter pleinement de Botticelli, par exemple, ou mieux comprendre nombre d’œuvres d’art ou de récits 1. Et pas une émission culturelle sur telle ou telle région du monde, qui ne souligne les légendes locales, en illustration des belles images diffusées...

Ces récits merveilleux figurent donc en bonne place parmi ce qui nous constitue, mais ils font la part belle au surnaturel (c’est là qu’est l’os...), et sont censés être des piliers de notre passé, ou au moins le représenter, le symboliser. Notre présent lui-même est bombardé à feu plus que nourri d’innombrables fictions. Littérature, radio, télévision ou cinéma nous ont habitués à vivre au milieu des héros, voire super-héros, aux nombreux « superpouvoirs »... L’imagination humaine est sans limite et c’est peut-être un de nos plus grands accomplissements. Il apparaît même que la liberté de création artistique ou la faculté à développer l’imaginaire pourrait bien être « le propre de l’homme ». Simplement, il importe de remarquer que de Hamlet à Harry Potter, en passant par presque toutes les expressions de la culture ou du divertissement, le surnaturel y est aussi commun qu’un bourgeon au printemps, ce qui peut conduire à nous interroger sur le rapport fiction/réalité.

Il s’agirait donc de pouvoir évaluer un peu l’influence de cet « irrationnel des histoires » sur nos modes de pensée. Il est probable que, pour l’essentiel, nous savons où s’arrête la fiction et où commence le réel. Mais d’abord, le fait que certains films provoquent des vagues d’engouement exceptionnel peut être tenu pour un signe tangible de l’influence de la fiction. Pardon de ces exemples qui datent un peu, mais ils avaient vraiment marqué en leur temps : Le grand bleu et la plongée en apnée, Tous les matins du monde et le « boom » de la viole de gambe, Le bonheur est dans le pré, et le tourisme dans le Gers, ou bien sûr, une région entière « ressuscitée » par un simple petit film (Bienvenue chez les Ch’tis), si charmant soit-il 2. Un autre exemple, plus récent, celui-là, mais encore plus frappant : j’apprends qu’une petite vague commence à déferler aux États-Unis, celle des « real life super hero » ! Des gens masqués, en justaucorps (souvent étoilés), qui cherchent à aider leur prochain. Sans grands pouvoirs, mais plein de bonnes intentions, ils passeraient leurs nuits à distribuer du café, des sandwichs... Superman n’a plus qu’à bien se tenir !

Le problème, c’est que nos cerveaux prennent sans doute dans la fiction un certain nombre de plis déformants 3. Certes, l’influence de la fiction n’est pas seule à causer cette distorsion ; la psychologie scientifique, notamment la psychologie sociale, montre que notre perception du hasard et des coïncidences est déformée 4. Soulignons au passage, pour revenir au domaine de la fiction, que dans la littérature, l’opéra, le théâtre ou le cinéma, presque tous les présages se vérifient au cours de l’action. Cette constatation m’incline à craindre un cercle vicieux, aggravant nos perceptions, par un « biais de la fiction » en quelque sorte... Les avocats et les juges, d’ailleurs, soulignent régulièrement l’apparition de ces nouveaux justiciables, friands de séries américaines, sans doute, qui y vont de leur « objection votre honneur », hors de tout propos dans le droit français. Et un « maître Yoda » qui sort un vaisseau spatial du marigot par la seule force de sa pensée n’est-il pas un bien mauvais exemple ? De tout cela, se méfier ne fautil pas ? ! Côté obscur ou pas, la « force » n’existe que sur l’écran...

Mais, surtout, nous ne mesurons pas à quel point le monde qui nous entoure est lui-même un récit, même en-dehors de la fiction. Hume soulignait, pour évoquer l’attitude possible face aux miracles, que l’on était confronté à des récits de miracles plutôt qu’aux miracles eux-mêmes. Et c’est ainsi qu’il a développé l’idée bien connue qui consiste à dire : devant de tels récits, est-il plus rationnel de penser qu’on me dit la vérité, ou bien qu’on se trompe, ou qu’on me trompe ?

Cette interrogation est un véritable phare, que beaucoup connaissent bien, mais il faut poursuivre le raisonnement, et constater que nous ne sommes informés que par « récit ». Comme il est plutôt rare de vivre un événement en direct, nous nous trouvons devoir admettre ce qu’on nous raconte... ou pas ! Le journal télévisé, par exemple, fait tous les jours la preuve de sa nature quasi-fictionnelle en multipliant les témoignages (encore des récits...), en dramatisant l’événement (il faut du scoop, du sensationnel !), en faisant en sorte que le « feuilleton » doive être suivi tous les jours. Le système médiatique étant ce qu’il est, et l’audimat étant désormais la mesure de toutes choses (y compris hors du monde de la télévision où cela prend d’autres formes), il faut capter l’attention. Comment ? En rendant le spectateur/lecteur « accro » à un récit. Comme des enfants qui réclament tous les soirs leur histoire...

Les informations, lieu par excellence où l’on espère en apprendre sur le monde, sont donc entachées de telles déformations qu’il devient difficile de déterminer si, en les regardant, on en apprend plus sur le monde ou sur le système médiatique, les mœurs journalistiques ou leurs « fixettes ».

Ajoutons le domaine politique, où l’opinion règne en maître, et où l’on est donc fondé à mettre systématiquement en doute ce qui nous est dit puisque le parti pris règne ; le domaine publicitaire, où le bombardement des messages reçus donne le tournis, nous permettant d’ailleurs de résister en partie : on reconnaît bien, dans ce domaine au moins, qu’il y a tromperie ou exagération, mais l’influence en est-elle annulée pour autant ? Certainement pas, puisque l’on continue à dépenser des fortunes en matraquage publicitaire. Bref, on voit bien que nos cerveaux ne peuvent sans doute supporter tout cela sans être complètement déboussolés !

Nous pouvons certes nous consoler en constatant qu’un certain type de fiction est lui-même source de nombreuses vérités, humaines entre autres, et nous en apprennent sur le réel 5. Un livre comme Les misérables a sans doute aidé à comprendre l’injustice de la pauvreté beaucoup mieux que toute « réalité », pour prendre un exemple entre cent mille. Et les auteurs eux-mêmes (Hugo comme tant d’autres) bâtissent leur imaginaire à partir de la réalité... Mais c’est un peu à double tranchant : Jon Ronson, auteur du livre, Les chèvres du pentagone 6, expliquait que, pour lui, la fiction fait aussi croire aux gens qu’ils savent des choses qu’ils ne savent pas. Et il est vrai que nombre de fictions, prétendant dénoncer tel ou tel complot, peuvent nous faire croire abusivement que des secrets ont été enfin divulgués.

La difficulté est qu’il serait bien évidemment absurde ou nuisible de préconiser un abandon ou une quelconque limitation de la fiction ! Il n’y a pas de solution au problème ici évoqué, si ce n’est par l’éducation. Et comme l’écrivent Chapoutier et Kaplan dans L’Homme, l’Animal et la Machine 7, « [L’accès] considérable à un imaginaire très développé constitue sans doute l’un des sommets de l’activité humaine. Plus encore qu’un savant (même si ce trait est, bien sûr, très important pour notre espèce) l’Homo sapiens est un rêveur, un artiste, qui peut rêver l’infini des possibles, le virtuel, l’irrationnel, le fantastique, la fiction, l’impossible, voire l’absurde ». Certains auteurs ont même pu affirmer que l’imaginaire et la fiction auraient joué un rôle primordial dans l’évolution, en favorisant et en développant l’empathie. Notre espèce semble en effet la seule capable de se dire devant une victime « ça pourrait être moi », ce qui est aussi typiquement notre réaction d’identification à un héros.

Il faudrait donc, pour ce sujet comme pour bien d’autres qui nous occupent souvent ici, développer une vraie réflexion sur un enseignement de l’expérimentation et de la vérification 8. Développer un esprit critique, à l’instar de celui de la science, mais dans tous les domaines. J’emprunte ici à Jacques Poustis la conclusion de son livre, Jusqu’à preuve du contraire 9, où il dit fort justement : « un des rôles majeurs de l’éducation et de la médiatisation des informations serait de développer à la fois l’imagination et le raisonnement... mais aussi, et dès le plus jeune âge, l’esprit critique, indispensable outil intellectuel pour faire la part des choses entre le rêve et la réalité  ». (C’est moi qui souligne)

Cependant, en attendant ces jours meilleurs, la question de la fiction et des déformations qu’elle peut provoquer dans le public n’est pas assez prise en compte, ce qui, en revanche, pourrait être fait. Car c’est sans doute ce phénomène qui explique en partie la virulence de certaines peurs actuelles : la science inquiéterait-elle autant, aujourd’hui, sans la science-fiction ? Pourquoi une pratique comme celle du clonage, par exemple, c’est-à-dire la possibilité d’enfanter ni plus ni moins que des jumeaux sans accouplement, devrait-elle inquiéter à ce point 10 ? Il semblerait que les récits d’armées de clones-robots imaginés par les auteurs de science-fiction aient grossi de toutes pièces ces inquiétudes. Ou les nanotechnologies, soupçonnées notamment de conduire un jour à la « gelée grise »... L’on pourrait prendre mille exemples 11, tant les situations de « fin du monde » occupent encore fréquemment nos écrans, comme on l’a vu avec le film « 2012 ».

Et enfin, si l’on ajoute Internet, source de rumeurs planétaires, si difficiles à vérifier, on admettra que distinguer le vrai du faux n’a sans doute jamais été aussi délicat. Cette page étant elle-même un récit, il vous appartient donc de vérifier par vous-même si elle reflète la réalité ou non, pour savoir... « s’il neige ».

1 Et les astrologues, ensuite, peuvent surfer sur toute la « symbolique » de cette Vénus qui fait encore partie de notre culture commune... (Pourtant, bien sûr, quel rapport peut-on bien trouver avec l’astre du même nom, aux 450° de température à sa surface, et aux pluies d’acide sulfurique ? – à moins de considérer une Vénus vraiment « hot » !)

2 Que Dany Boon me pardonne, mais si son film sympathique est amusant, cela reste un « petit film », dont le succès – à ce point – est pour moi une énigme...

3 D’autant que tout cela se construit dans notre enfance, période où nous sommes – encore plus – influençables !

4 Lire sur ce sujet « Comme par hasard ; coïncidences et loi des séries » de Nicolas Gauvrit et Jean-Paul Delahaye, Book-e-book, Une chandelle dans les ténèbres, 2012.

5 Les fictions sont des « mensonges qui disent la vérité ». (Cocteau)

6 Presses de la cité, 2010, note de lecture dans SPS n° 291, p.121.

7 CNRS éd., 2011, note de lecture : http://www.pseudo-sciences.org/spip....

8 Comme l’a également suggéré Hervé This dans le n° 294 de SPS (p 100).

9 Jusqu’à preuve du contraire, Mes premiers pas dans la démarche scientifique, Jacques Poustis, Éd. Book-e-book, 2008, collection « une chandelle dans les ténèbres ».

10 Poser ces questions n’enlève rien à la nécessité d’encadrer rigoureusement ces pratiques, et les conditions dans lesquelles on les accepte !

11 Au hasard, notre perception du nucléaire, du climat...

Publié dans le n° 308 de la revue


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