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Contrôle de l’eau et risque sismique entraîneront-ils un conflit entre deux pays voisins ?

Publié en ligne le 15 mars 2013 -
par Georges Jobert

Avant son indépendance et la guerre civile qui la suivit, le Tadjikistan était le pays le plus avancé dans l’étude du risque sismique. J’ai pu le constater lors de deux voyages que je fis en 1975 et 1978 1

À Dushanbe, l’Institut de Sismologie et d’Ingénierie sismique, dirigé par Sobit Negmatullaev 2 et comptant plus de 300 personnes, disposait d’équipements exceptionnels 3. Par ailleurs, à Garm, à 180 km à l’est, l’Institut de Physique de la Terre de Moscou avait développé un centre d’expérimentation où tout était mis en œuvre pour détecter et étudier des phénomènes précurseurs de séismes : réseaux géodésiques précis fréquemment réoccupés, nombreuses stations magnétiques et sismiques, analyse géochimique des gaz émis, mesure de la résistivité du sous-sol. Pour celle-ci un énorme générateur magnétohydrodynamique, injectait des courants électriques très intenses entre un lac et le fleuve à 1,5 km de distance ; on mesurait les différences de potentiel entre des couples de stations réparties sur un grand territoire.

Toutes ces installations étaient motivées par la construction d’un énorme barrage-poids 4sur la Vakhsh, affluent de l’Amu Darya, qui allait, avec ses 310 m de hauteur, être le plus grand au monde. On sait que l’eau infiltrée au-dessous du réservoir sous grande pression, diminue le frottement sur les lèvres des failles et en facilite le glissement producteur de séisme. Et la région a déjà connu de très grands séismes 5.


En 1982, le Tadjikistan a entrepris la construction d’un second barrage sur la Vakhsh à Rogun, en amont de Nurek. Il est prévu d’une hauteur de 335 m 6. Il faut rappeler que la région, qui se trouve à l’extrémité occidentale de la zone de collision Eurasie-Inde, est très active tectoniquement. Le relief est étonnamment jeune : les vallées sont bordées de terrasses fluviales en marche d’escalier, traduisant le soulèvement de la région. Son réservoir servira à l’irrigation de millions d’hectares.

Ce projet est vivement contesté par l’Ouzbekistan qui a un besoin vital de l’eau de l’Amu Darya et craint de voir son débit diminuer : Le remplissage du réservoir prendra une vingtaine d’années et compromettra pendant ce temps l’arrosage des champs de coton. Il peut contribuer aussi au déclenchement de gros séismes, qui, eux-mêmes, pourraient produire des glissements de terrain et des catastrophes hydriques comme indiqué en note 3. Tashkent craint enfin que le contrôle du régime de la Vashkh donne une arme géopolitique à Dushanbe. L’Ouzbekistan a pris diverses mesures hostiles à son voisin : pressions sur les investisseurs étrangers, arrêt du transport, par ses lignes, du courant électrique en provenance du Turkmenistan ou du Kirghistan, coupure du transport ferroviaire (fret de pétrole et de produits alimentaires) et du gaz naturel. Du matériel militaire a été concentré à la frontière.

Il est facile pour les dirigeants de ces deux pays de réveiller le nationalisme de leurs peuples. Personne n’y a oublié que l’invasion turque a arraché les prestigieuses cités, Samarkand et Bukhara, à l’empire perse. La communauté internationale, Russie en tête, a heureusement les moyens de convaincre les adversaires qu’un compromis est préférable à un conflit.

1 En 1966, Ch. de Gaulle et L. Brejnev ont conclu un accord de coopération franco-soviétique qui comportait une Commission pour la recherche, avec, comme partenaires, le CNRS et l’Académie des sciences d’URSS. Les Instituts de Physique du Globe de Moscou et de Paris y avaient fait inclure un programme pour la prévision des séismes, avec la mesure des inclinaisons pré-sismiques du sol et celle des contraintes in situ.

2 S.Negmtullaev devint président de l’Académie des sciences du Tadjikistan, et est actuellement président de l’ONG PMP International qui s’occupe du projet du barrage de Rogun.

3 Sur un terrain d’expériences, de petits bâtiments étaient soumis à des secousses produites par des explosions placées en nappes ; des maquettes de barrages pouvaient être agitées avec une amplitude de 1µm à 1 mm. A 30 km de la capitale, un tunnel de 200 m était creusé dans la montagne, avec des galeries où seraient installés de nombreux détecteurs ; toutes leurs informations seraient ramenées par télémesure à Dushanbe.

4 C’est un barrage dont le poids suffit pour résister à la poussée de l’eau du réservoir. Celui de Nurek a un noyau de béton recouvert de terre ; son volume est de 54 hm3.

5 Des séismes de magnitude 7,4 en 1907, 1911 et 1949 ; le second a produit un éboulement qui, coupant le lit de la rivière Bartang, a formé le grand lac Sarez. Dans le dernier, l’éboulement d’un pan de montagne dans un lac a produit une inondation brutale qui, en un instant, a enseveli Khait et ses 28000 habitants. Plusieurs éboulements près du barrage Baipaza, en aval de Nurek, ont déjà coupé la Vakhsh. Un très grand séisme pourrait la couper de façon pratiquement définitive. C’est une des menaces que craint l’Ouzbekistan.

6 En 1993, une crue a détruit la digue, haute alors d’une soixantaine de mètres.


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