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Cultiver avec la Lune : superstition ou technique validée ?

Publié en ligne le 2 février 2020 - Anthroposophie -

La Lune est associée à de nombreuses croyances dans la culture populaire, dont certaines sont très anciennes (elles remontent au moins à l’Antiquité). Ainsi les cycles lunaires seraient associés à des modifications du comportement humain (sommeil, agressivité, suicide…), auraient un impact sur les cultures agricoles, la pousse des cheveux ou encore la fertilité ou la survenue des règles chez les femmes. La plus emblématique et la plus répandue de ces croyances est le fait qu’il y aurait plus de naissances les soirs de pleine Lune. En 2008, lors de l’émission de TF1 « Les idées reçues », 71 % du public (environ 300 personnes) avait déclaré y croire. Plus frappant encore, 80 % des infirmières et 64 % des médecins sondés aux États-Unis (sondage de 1987 [1]) partageraient cette conviction 1.

Or ces croyances ont été systématiquement réfutées lorsqu’elles ont été confrontées à la méthode scientifique. De nombreuses études, dont certaines portent sur plusieurs millions de naissances, ont montré qu’il n’y avait aucune variation du nombre de naissances en fonction des phases de la Lune (par exemple [2, 3]). De même, aucune corrélation avec le taux de suicide, d’agression, ou de meurtre n’a été observée [4]. De façon générale, on n’a pas pu apporter la moindre preuve rigoureuse à aucune de ces croyances.

Comment tant de personnes, des professionnels de santé, probablement très compétents dans leur métier par ailleurs, peuvent-elles ainsi se tromper aussi lourdement sur l’influence de notre unique satellite naturel ? La réponse tient dans quelques biais cognitifs classiques : la mémoire sélective (on ne retient que les cas qui vont dans le sens de nos croyances), l’exposition sélective (une sage-femme remarquera plus facilement la pleine Lune après une grosse journée de travail, en lien avec le présupposé), le biais de confirmation (on lit de préférence les articles qui vont dans le sens de notre croyance et on discute plus facilement avec ceux qui partagent nos opinions). Et si l’on n’y prend pas garde, si l’on n’applique pas la méthode scientifique, conçue justement pour éviter ces biais, on se laisse facilement abuser. Un des éléments clefs de celle-ci est de s’intéresser aux événements qui contredisent notre hypothèse, et pas seulement à ceux qui la valident.

Ces croyances ont perduré à travers les siècles et ont trouvé un nouvel essor au début du XXe siècle avec la naissance de l’anthroposophie.

Naissance de la biodynamie

Dans le monde agricole, le début du XXe siècle est marqué par de nombreux changements. C’est le début des premières machines agricoles (batteuses par exemple), et l’industrialisation des engrais et pesticides. C’est la naissance de l’agriculture moderne qui permet d’augmenter les rendements, de diminuer le besoin de main d’œuvre et la pénibilité des travaux.

Mais, comme dans tout bouleversement, certains agriculteurs ne s’y retrouvent pas et souhaitent promouvoir une agriculture plus « naturelle ». Pour cela, ils demandent à Rudolf Steiner de leur enseigner la « bonne façon » de pratiquer l’agriculture. En réponse, Steiner, qui n’a jamais étudié l’agriculture ni travaillé dans un champ, effectue huit conférences en juin 1924, connues sous le nom de « Cours aux agriculteurs » [5]. Il y présente sa vision de l’agriculture, issue de l’anthroposophie, uniquement basée sur son intuition. Cette vision reprend la croyance de l’influence de la Lune, recommandant de planter, faire germer et semer (toutes les activités associées à la poussée de la plante) en Lune montante et de cueillir, couper et récolter en Lune descendante (association d’idées entre la montée – descente de la lune et celle de la plante). Mais surtout, elle préconise l’utilisation de huit « préparations ». Les deux les plus utilisées sont la « bouse de corne » et la « silice de corne ».

La « bouse de corne », dite « préparation 500 », est fabriquée avec de la bouse de vache (si possible gestante) insérée dans une corne de vache, puis enterrée tout un hiver (pour « capter les forces cosmiques »). Elle doit ensuite être « dynamisée », c’est-à-dire diluée et brassée dans de l’eau au sein d’un chaudron de préférence en cuivre, avec un « vortex énergique sans causer de projection d’eau », à raison d’environ 100 g par hectare [6]. Elle est censée favoriser la vie du sol, les racines, renforcer le lien entre la plante et le sol et rendre les cultures plus résistantes à la sécheresse [6].

La « silice de corne », dite « préparation 501 », est fabriquée à partir de quartz inséré dans une corne de vache, le tout étant alors enterré un été durant. Dynamisée de la même façon, cette préparation utilisée à raison de 4 g par hectare est supposée favoriser  « la partie aérienne des plantes […], la résistance aux maladies, […] la maturation et la conservation des fruits et légumes » [6], et  « rendre les plantes plus sensibles aux influences subtiles du cosmos » [7].

En plus de ces deux préparations phares, il y a également le compost de bouse fait à partir de bouses de vache auxquelles sont ajoutées des préparations de plantes (camomille, ortie, pissenlit) fermentées dans des organes d’animaux
(crânes de chat ou vessie de cerf par exemple), enterré ou suspendu au soleil pendant six mois ou une année, et dynamisé [6]. De façon moins courante, certains épandent également des cendres de pelages d’animaux ou de plumes d’oiseaux.

Maria Thun et le calendrier des semis

La biodynamie, nom donné à cette agriculture anthroposophique, ne va jamais réellement s’éloigner des prescriptions de Steiner. Elle évolue légèrement en intégrant quelques concepts de l’agriculture biologique, ainsi que les travaux d’autres anthroposophes, en particulier ceux de Maria Thun (1922-2012) 2. Cette infirmière va suivre les thèses de Steiner, mais va également procéder à des démarches expérimentales dans le but de les vérifier et les améliorer. À partir de 1952, elle plante des radis tous les jours et observe leur développement en fonction de la position de la Lune devant les constellations du zodiaque [8]. À partir de ses observations, elle publie à partir de 1963 le « Calendrier des semis de Maria Thun » (voir encadré). Il est toujours édité depuis, dans plus de trente langues.

L’impact de la lune sur les plantes : une croyance très ancienne

Le fait de planter les semences et les récolter en fonction de la Lune est une tradition très ancienne dont font état certains écrits latins. Un exemple figure déjà dans la Maison Rustique [1]. Cependant, ces pratiques commencent à être mises en doute, à des degrés divers, par les agronomes des XVIIe et XVIIIe siècles. Olivier de Serre s’interroge en remarquant que les traditions sont quelquefois contradictoires selon les régions :  « Les jardiniers d’Avignon et ceux de Nîmes, quoique sous le même climat, ne sont pas d’accord sur tout : faisant heureusement les uns en une Lune, ce que de même les autres font en une autre » [2]. Il indique aussi que certains sont sceptiques et ne tiennent pas compte des traditions. Cependant, dans ses recommandations, il considère plus sage de se référer aux pratiques locales. La Quintinye, jardinier de Louis XIV, consacre un chapitre de son ouvrage aux effets de la lune sur les plantes horticoles. Ses conclusions sont sans appel : après plus de trente ans, il considère que tout ce qu’il a  « appris par ses observations longues et fréquentes, exactes et sincères, a été que ces décours ne sont simplement que dires de jardiniers malhabiles ; ils ont cru par-là, non seulement mettre à couvert leur ignorance à l’égard des points principaux du jardinage, mais en même temps ils ont espéré s’acquérir par ce jargon quelque croyance auprès des honnêtes gens, qui n’entendent rien à l’agriculture » [3].

Une cinquantaine d’années plus tard, Duhamel du Monceau, après avoir lui-même expérimenté, considère qu’il  « faut abandonner ces pratiques comme tout à fait ridicules et opposées à la bonne physique qui est toujours soumise à l’expérience » [4].

Noëlle Dorion et Jacques Mouchotte

Extrait de « Jardiner avec la lune : Mythe ou réalité ? », dossier réalisé par le conseil scientifique de la Société nationale d’horticulture de France, 2012, 16p. (sur snhf.org)

Références

1 | La Maison Rustique, c. 1582. Préface et chapitre IX.

2 | de Serres O, Le théâtre d’agriculture et mesnage des champs, Thésaurus, Actes Sud, 2001, document conforme à l’édition de 1804-1805 (édition n° 1 1610).

3 | La Quintinye JB, Quelques réflexions sur l’agriculture, vol XXII, in : Instruction pour les jardins fruitiers et potagers (avec un traité de la culture des orangers suivi de quelques réflexions sur l’Agriculture), Thésaurus, Actes Sud/ENSP, 1999 (édition n° 1 1690).

4 | Duhamel du Monceau H-L, « Doit-on avoir égard aux différentes lunaisons pour abattre les arbres ; et observer plutôt le temps du décours que celui du croissant ? Remarque-t-on quelques différences entre la qualité des bois abattus en différentes phases de la lune ? De l’exploitation des bois », Gallica BNF, 1764, Liv III, Chap V 380, Art 8, 380-393.

Un peu de physique

Clair de Lune,Albert Bierstadt (1830-1902)

Revenons un instant sur cet ensemble de croyances selon lesquelles les astres auraient une influence sur les plantes, mais en quittant les rives ésotériques de l’anthroposophie pour les appréhender avec la physique moderne. À l’heure actuelle, tous les phénomènes physiques mesurables peuvent être décomposés (de façon plus ou moins complexe) en quatre forces fondamentales : la gravitation, l’électromagnétisme et les interactions nucléaires fortes et faibles 3. Écartons tout de suite les deux dernières qui ont un rayon d’action extrêmement faible (respectivement un million et cent millions de fois plus petit qu’un atome) et ne peuvent donc pas expliquer une interaction entre la Terre et les étoiles.

L’interaction électromagnétique, qui inclut la lumière, peut agir à grande distance et semble donc un candidat plus sérieux. En effet, la totalité des plantes agricoles sont très sensibles au rayonnement électromagnétique d’un astre en particulier, le Soleil, qui leur fournit de la chaleur et les photons nécessaires à la réaction de photosynthèse. Le cycle des saisons, la météorologie et le climat sont d’ailleurs les principaux facteurs impactant le rendement agricole. En revanche, l’idée que la lumière de la Lune 4 puisse avoir un impact sur les plantes est plutôt fantaisiste. Le flux lumineux reçu sur Terre un soir de pleine Lune est de l’ordre de 0,25 lux (unité de flux de lumière) alors que celui reçu du soleil en journée varie entre 20 000 et 100 000 lux suivant la couverture nuageuse. Dit autrement, la lumière reçue par une plante pendant une nuit de pleine Lune équivaut à celle reçue lors du passage d’un nuage devant le soleil durant un dixième de seconde. De plus, la durée du jour varie quotidiennement (elle augmente ou diminue de plus de deux minutes pendant la moitié des jours de l’année). Cette variation journalière équivaut ainsi à la quantité de lumière de 20 000 nuits de pleine Lune. Le jour du semis a donc bien plus d’influence de ce point de vue que les phases de la Lune !

Quelques citations de Rudolf Steiner extraites du cours aux agriculteurs

 « On voit dans le rouge de la rose la force de Mars. […] Jupiter […] colore les fleurs en blanc et en jaune. […] Dans une pomme, c’est effectivement Jupiter que vous mangez, dans une prune, c’est Saturne. » p. 37-38).

 « La vessie du cerf est connectée aux forces du cosmos. Mieux, c’est presque l’image du cosmos. » p. 93).

Extraits de : Steiner R, Agriculture Course : The Birth of the Biodynamic Method, Rudolf Steiner Press, 1924 (traduction depuis l’anglais par l’auteur).


Dernière candidate possible, la gravitation. Le Mouvement pour l’agriculture biodynamique (MABD) justifie l’influence des astres avec cet argument, issu de la « théorie des marées biologiques » du psychiatre Arnold Lieber [9], qui peut être vulgarisée ainsi : la Lune influence les marées, donc l’eau. Or le corps humain et les plantes sont constituées majoritairement d’eau ; la Lune peut donc les influencer. « La gravité influence directement le système nerveux humain » 5 conclut Lieber [9]. Cette interprétation est néanmoins un contresens majeur de ce qu’est la gravitation. Premièrement, celle-ci agit sur tous les corps, et pas uniquement sur l’eau. Elle agit donc de la même façon sur toutes les parties d’un corps humain ou d’une plante et n’a ainsi aucune raison de les déformer ou perturber ce qui s’y passe. Deuxièmement, rappelons que la gravité fait que nous sommes en premier lieu attirés par la Terre, puis par le Soleil (environ 1 500 fois moins) et enfin par la Lune (160 fois moins que le Soleil 6 et 240 000 fois moins que la Terre). Ne parlons même pas des autres planètes ou étoiles qui sont beaucoup trop loin pour avoir un effet.

Mais pour rester sur la comparaison aux marées, ce n’est pas la gravité elle-même qu’il faut considérer, mais sa variation au cours du temps ou dans l’espace. Ce qui crée les marées, ce n’est pas l’attraction gravitationnelle de la Lune, c’est la différence d’attraction gravitationnelle de la Lune entre les deux faces de la Terre (la face la plus éloignée est moins attirée). Et cet effet est très faible à l’échelle humaine. C’est uniquement parce qu’il s’applique sur les 12 700 km de diamètre de la Terre que la marée parvient à déplacer des masses d’eau de quelques mètres de hauteur (ce qui à l’échelle de la Terre est également très faible).

À l’échelle d’une plante, il est totalement négligeable. Pour fixer les idées, si une plante d’un mètre de haut est bercée par le vent ou vibre au passage d’un tracteur, l’accélération (qui est assimilable à une force) représente une variation d’environ 0,1 % de la pesanteur terrestre (notée g), la différence de gravité entre le bas et le haut de la plante est environ trois millions de fois plus faible que g (0,00003 % g), et les variations gravitationnelles liées aux termes de marées de la Lune ou du Soleil dix et vingt millions de fois plus faibles (< 0,00001 % g). Cela est donc totalement noyé dans le bruit des vibrations de l’air et du sol, et celui des variations de température.

En supposant néanmoins un effet, ce dernier ne dépendrait absolument pas de la position de la Lune par rapport aux constellations 7, ni de la distance Terre-Lune, ni des phases de la Lune ou des fêtes religieuses catholiques, mais uniquement des marées qui, rappelons-le, se produisent environ deux fois par jour. En effet, du fait de la rotation de la Terre, la direction de l’attraction du Soleil et de la Lune change au sein d’une journée. Ce n’est pas des « jours » feuille ou racine ou de Lune montante dont il faudrait parler, mais de prédictions à l’heure, puisque c’est à cette échelle que se déroulent les principales variations du champ gravitationnel auquel nous sommes soumis, même si elles sont totalement négligeables à notre échelle.

En conclusion, la physique moderne (qui nous a permis d’aller sur la Lune, de construire des ordinateurs, et même d’aller en poser sur Mars) ne prévoit pas d’influence des astres sur les plantes, autre que celle du Soleil via les saisons et la météo.

Le calendrier des semis biodynamiques de Maria Thun



Un des cycles utilisés dans le calendrier des semis de Maria Thun est le « rythme sidéral » qui dépend de la position de la Lune devant les constellations du zodiaque. À chaque signe est associé un élément et une partie de la plante. Ainsi, si la Lune est dans la constellation du Bélier, ce sera un  «  jour fruit », propice aux travaux agricoles liés aux fruits. Par exemple  « Les pommes de terre devraient être plantées en jours-racine » [1].

Mais le calendrier biodynamique est loin de se résumer à ce seul cycle. Il  « prend également en compte » les phases de la Lune, la distance Terre – Lune, la hauteur de la Lune par rapport à l’horizon ainsi que la position des autres planètes, et des fêtes religieuses catholiques, le résultat étant très complexe. De plus, les recommandations sont parfois différentes entre les plantes (exemple  « les semis effectués entre 5 et 3 jours avant la pleine Lune obtiennent des rendements satisfaisants (sauf pour les pommes de terre) »[1]), et parfois contradictoires. Différents « mouvements » de la biodynamie peuvent ainsi être distingués selon qu’ils suivent plutôt tel ou tel cycle.

Autre principe, il ne faut rien faire pendant les nœuds lunaires (moment où la Lune passe dans le plan de l’écliptique), ce qui représente 4 jours parmi les 28 du cycle lunaire. D’autres contraintes encore conduisent à des prédictions extrêmement précises et complexes du type  « le 20 ne jardinez pas entre 7 h 10 et 7 h 15 ».

En résumé, ce calendrier biodynamique n’est finalement qu’un agrégat de multiples superstitions astrologiques pour les plantes, qui n’ont aucune cohérence entre elles, et dont aucune n’a jamais ni prouvé son efficacité, ni proposé de mécanisme d’action crédible (autre que les « forces cosmiques »).

Référence

1 | biodynamie-services.fr

Concernant les préparations biodynamiques, l’utilisation de bouse de vache est en soi plutôt une bonne idée, puisque c’est un bon engrais qui fournit notamment de l’azote aux sols. Mais les quantités apportées (100 g/ha) sont totalement dérisoires. À titre de comparaison, l’agriculture biologique épand de 10 à 50 tonnes par hectare (100 000 fois plus). C’est un peu comme si vous invitiez un ami à dîner et que vous lui serviez un steak de 1 mg. Aussi bien cuisiné soit-il, votre ami restera sur sa faim. Concernant la silice de corne, sans rentrer dans le débat de l’utilité ou non de la silice pour les sols 8, on peut évaluer qu’il en tombe naturellement dans les champs, sous forme de poussière, de l’ordre de 1 kg par hectare et par an. Les apports de 4 g par hectare des préparations biodynamiques paraissent tout à fait inutiles.

Se confronter à l’expérience

Le semeur au coucher de soleil,Vincent van Gogh (1853-1890)

Le fait que les affirmations de Steiner, qui fondent la biodynamie, reposent uniquement sur son intuition, et non sur des expérimentations rigoureuses est très problématique. Comment peut-on savoir si c’est vrai, sans se confronter à la réalité ? Comment être sûr que Steiner n’a pas été abusé par un des biais cognitifs précités ou qu’il ne se soit pas trompé ? De plus, n’importe qui peut prétendre en la validité d’une théorie différente (utiliser des vessies de vaches à la place des vessies de cerfs, installer des antennes au milieu des cultures pour les connecter avec le champ magnétique terrestre plutôt que pulvériser de la silice de corne, etc.).

C’est là tout l’intérêt de la méthode scientifique : si deux personnes ne sont pas d’accord sur un sujet, elles peuvent mettre au point et réaliser une expérience, et ensuite constater les résultats obtenus.

Les publications en faveur de la biodynamie

De ce point de vue, l’approche de Maria Thun, avec ses plantations de radis et les expériences réalisées et publiées par un certain nombre de praticien de la biodynamie (Kolisko, Spiess, Zürcher) est plus satisfaisante, mais souffre néanmoins de sérieux défauts. Tout d’abord, dans ses expériences, Maria Thun ne mesurait aucun paramètre objectif sur ses radis et se contentait de son ressenti : très subjectif et sensible aux biais cognitifs, il ne peut absolument pas être considéré comme un résultat fiable. De plus, pour construire son calendrier, elle a extrapolé ses observations en ignorant visiblement les résultats contradictoires :  « M. Thun elle-même a constaté de très fortes variations de rendements dans les essais de semis qu’elle a réalisés heure par heure pour une même impulsion zodiacale » [10].

D’autres chercheurs, par exemple Kolisko [11] ou Zürcher [12], qui visiblement adhèrent à la biodynamie, ont également effectué des études un peu mieux construites, notamment en mesurant des paramètres objectifs sur les récoltes (rendement et hauteur des jeunes arbres). Et à chaque fois, ils concluent à l’effet d’un des cycles du calendrier biodynamique. Mais ces études présentent plusieurs défauts méthodologiques qui sont des  « pratiques discutables en recherche » [21]. Tout d’abord, ils n’évaluent pas l’incertitude associée à leur résultat (au moyen d’une analyse statistique). Ainsi les faibles effets qu’ils observent ne sont pas significatifs et peuvent probablement s’expliquer par le caractère aléatoire de la météo (qui, elle, a un impact important). Ensuite, ils ignorent les résultats qui contredisent leur conclusion et restent focalisés sur ceux qui les valident. Élément particulièrement intéressant, les différents chercheurs ou mouvements obtiennent parfois expérimentalement des résultats qui contredisent ceux de leurs collègues. En particulier Spiess, qui effectue une analyse statistique d’incertitude, n’observe pas d’impact de la position de la Lune devant les constellations [10, 13], ce qui contredit directement les conclusions de Maria Thun et la base de son calendrier. Mais ce point ne gêne nullement les éditeurs du calendrier biodynamique [10], même si ce résultat fut discuté au sein de la communauté des partisans de la biodynamie [14].

Pour finir, certains auteurs, par exemple [14], réinterprètent les résultats négatifs en ajustant la méthode d’analyse et en ne sélectionnant que certains résultats expérimentaux (par exemple les résultats de Spiess sur les carottes et non ceux sur les radis) pour réussir à voir apparaître un résultat favorable à la biodynamie (via une sélection artificielle vraisemblablement liée à la météo). Une telle conclusion n’est évidemment pas valable. C’est un peu comme si quelqu’un, à pile ou face, prétendait pouvoir toujours tirer pile, en ne vous montrant que les cas où il y arrive effectivement. La méthode appropriée consisterait à rassembler un maximum d’essais comparables et à tous les analyser ensemble.

Un peu de méthode

Le fonctionnement normal de la méthode scientifique consiste à bien formuler l’hypothèse étudiée dès le départ (étude de l’influence d’un ou plusieurs paramètres donnés, par exemple l’influence de la position de la lune devant les constellations), et de comparer les résultats à ces paramètres uniquement, en évaluant l’incertitude de mesure. De plus, une seule étude est jugée insuffisante pour tirer une conclusion fiable : il faut que plusieurs études aient des résultats cohérents pour tirer une conclusion. Et à ce stade, si les résultats sont en contradiction avec l’hypothèse, celle-ci est rejetée.

La « recherche en biodynamie » mise en avant par [10] ne fonctionne pas ainsi. À chaque expérience, dont l’incertitude de mesure n’est pas évaluée systématiquement, tout faible écart (probablement lié à l’aléa météo qui est très important) est comparé à une multitude de cycles supposés avoir un impact (phases de la Lune, distance Terre-Lune, constellations du zodiaque, conjonction de planètes, etc.). Ainsi, uniquement par le biais du hasard, on trouve facilement une corrélation même faible avec un des phénomènes. Corrélation qui sera interprétée comme une causalité validée expérimentalement par l’éditeur du calendrier biodynamique et ajoutée au corpus des autres croyances. Lorsque des résultats sont trop clairement contradictoires avec une des croyances précédentes, des exceptions sont ajoutées (par exemple  « sauf pour les pommes de terre », ou  « deux jours avant Pâques »). Compte tenu du nombre de paramètres (nombre de planètes, de constellations, de cycles, dates du calendrier, etc.), on pourra toujours justifier une exception par un de ces phénomènes.

Quelques résultats de la méthode scientifique

Une méta-analyse publiée dans Nature en 1946 [15] étudie 23 publications sur l’impact des phases de la Lune sur les plantes ; les 22 n’étant pas issues du mouvement biodynamique n’observent aucun impact sur divers paramètres tels que les rendements ou les dates de germination. Concernant les résultats de l’agriculture biodynamique dans son ensemble, une étude publiée dans Science en 2002 [16] présente une comparaison de quatre types de cultures (biodynamie, bio, conventionnel avec fumier, conventionnel sans fumier) sur 21 ans, avec les mêmes espèces et le même climat. L’agriculture biodynamique étant très similaire à l’agriculture biologique, à l’exception des préconisations de Steiner, la comparaison des résultats de ces deux types de culture peut donc nous renseigner sur l’efficacité de ces rituels et préparations biodynamiques. Les résultats montrent des différences entre le bio et le conventionnel bien connues (rendement du bio plus faible que le conventionnel sur le cas des pommes de terre, meilleure qualité du sol pour le bio), mais n’observent aucune différence notable entre des parcelles bio et biodynamiques.

Une méta-analyse très complète des résultats portant sur la biodynamie [17] conclut  « qu’il n’y a pas d’éléments suffisamment clairs et cohérents pour conclure à l’effet des préparations biodynamiques » 9. Concernant les rendements en particulier, elle relève que sur six publications étudiées, cinq ne trouvent aucune différence entre le bio et la biodynamie (seules agricultures directement comparables), et une trouve un meilleur rendement en bio qu’en biodynamie.

D’autres études ont également recherché un impact de la biodynamie sur la composition du sol ou les feuilles dans le vignoble (par exemple [18]), sans mesurer de différence notable.

Ainsi, d’une façon générale, les études les mieux réalisées et ayant la meilleure puissance statistique ne trouvent aucune valeur ajoutée des pratiques biodynamiques par rapport à l’agriculture bio.

Conclusion

En conclusion, il apparaît que la biodynamie est un ensemble de croyances ésotériques dérivé de l’anthroposophie, dont l’analyse scientifique révèle qu’elles sont totalement infondées. Malgré cela, ces croyances perdurent encore aujourd’hui. Mais est-ce un problème ? À l’heure actuelle, malgré l’épandage de vessie de cerf fermentée dans les champs, aucun risque sanitaire lié à la consommation de produits biodynamiques n’est identifié. Et il y a certainement d’ailleurs, parmi eux, de très bons produits, les agriculteurs biodynamiques pouvant être par ailleurs de très bons agriculteurs. Cela n’a rien à voir.

Le principal danger de la biodynamie réside en réalité dans la promotion d’une « pensée magique » liée à une doctrine, l’anthroposophie. Et ce d’autant plus que la biodynamie n’est pas vraiment une pratique anecdotique isolée. L’agriculture biodynamique regroupait en 2018, d’après la certification biodynamique Demeter, plus de 5 350 producteurs dans le monde et environ 1 500 grossistes et transformateurs, pour une surface cultivée de 190 000 hectares répartis dans le monde entier [19] (l’équivalent d’un tiers de la surface agricole de la Beauce). Et elle est en pleine expansion. En France, le mouvement est pour l’instant plutôt peu implanté comparé à l’Allemagne ou à la Suisse, avec seulement 13 000 hectares et 511 domaines, dont les deux tiers sont viticoles. Mais si vous allez dans un magasin Biocoop (539 magasins au 31 août 2018), vous pourrez facilement acheter des produits biodynamiques qui vous seront présentés comme étant plus  « naturels » que le bio, ou  « plus bio que bio », et dont on vous vantera les vertus, sans bien sûr vous mentionner la réalité superstitieuse de la doctrine. On peut également citer la personnalité médiatique Pierre Rabhi, pour qui la méthode d’agriculture biodynamique  « semble apte à répondre à l’exigence de globalité […], éveille la conscience à la notion de subtilité, comme le fait l’homéopathie dans le domaine des substances » et produit des  « effets probants » grâce à  « l’utilisation des préparats » [20].

Chacun reste libre de croire, d’acheter et de manger ce qu’il veut. Mais il serait souhaitable que l’information délivrée au consommateur soit transparente sur la réalité de la doctrine biodynamique et de son évaluation scientifique.

Références


1 | Danzl DF, “Lunacy”, J. Emerg Med, 1987, 5 :91-5.
2 | Kuss O, “Lunar cycle and number of births : a spectral analysis of 4,071,669 births from south-east Germany”, Acta Obstet Gynecol Scand, 2008, 87 :1378-9.
3 | Caton D, “Natality and the moon revisited : Do birth rate depend on the phase of the moon ?”, Bull Am Astron Soc, 2001, 33 :1371.
4 | Puech L, « La Lune et les maladies mentales : quelle influence ? », SPS n° 246, avril 2001.
5 | Steiner R, Le cours aux agriculteurs, Éditions Novalis, 2009, 251p. 
6 | Site du MABD, Mouvement pour l’agriculture biodynamique, biodynamie-services.fr
7 | Dossier sur l’agriculture biodynamique de la revue alterAgri, mai-juin 2014.
8 | Revue hebdomadaire Das Goetheanum (siège de l’anthroposophie) du premier semestre 2012 (triarticulation.fr).
9 | Lieber AL, The Lunar Effect : Biological Tides and Human Emotions, Anchor Press, 1978, 168p. 
10 | [10] Agenda biodynamique lunaire et planétaire 2015 de Biodynamie Services (biodynamie-services.fr).
11 | Kolisko E, Kolisko L, Agriculture of Tomorrow, Kolisko archive, 1946, iii-74.
12 | Zürcher E, “Lunar Rhythms in forestry traditions – Lunar-correlated phenomena in tree biology and wood properties”, Earth, Moon and Planets, 2001, 85/86 :463-78.
13 | Spiess H, “Chronobiological investigations of crops grown under biodynamic management. II. Experiments with seeding dates to ascertain the effects of lunar rhythms
14 | Kollerstrom N, Staudenmaier G, “Evidence for Lunar-Sidereal Rhythms in Crop Yield : A Review”, Biological Agriculture and Horticulture, 2001, 19 :247-59.
15 | Beeson CFC, “The moon and plant growth”, Nature, 1946, 4017 :572-3.
16 | Mäder P, “Soil Fertility and biodiversity in Organic Farming”, Science, 2002, 296 :1694-7.
17 | Chalker-Scott L, “The Science Behind Biodynamic Preparations : A Literature Review”, HortTechnology, 2013, 23 :814-19.
18 | Reeve JR, “Effects of biodynamic preparation on soil, winegrape and compost on a California vineyard”, Master of Science, Washington State University, Department of Crop and Soil Sciences 2003
19 | Site bio-dynamie.org, rubrique présentation.
20 | Rabhi P, Du Sahara aux Cévennes : Itinéraire d’un homme au service de la Terre-mère, Albin Michel, 2002.
21 | Maisonneuve H, « Des pratiques discutables en recherche », SPS n° 326, octobre 2018.

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voir Note de lecture de Christine Mourlevat-Brunschwig


De surprenantes promotions institutionnelles de la biodynamie

Le ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation, que l’on pourrait espérer plus enclin à la rationalité, fait aussi une étrange description de l’agriculture biodynamique [1]. Cette pratique est présentée comme visant à  « réhabiliter, dynamiser et intensifier la vie organique […] par des moyens naturels, à intensifier les échanges entre la plante et son environnement : sol, humus, racines, feuilles, même les cycles lunaires entrent en ligne de compte ». On peut lire que  « les cycles lunaires et les positions planétaires ont une influence sur la vie et la croissance des plantes » et détermineraient ainsi  « les périodes les plus favorables au développement des racines, des feuilles, des fleurs et des fruits » et que la  « Lune descendante [va] favoriser l’expression aromatique du vin ». L’article émet une petite réserve sur les fondements scientifiques de l’impact de  « l’emploi de quantités infinitésimales de substances et le principe même de leur dynamisation […] sur la qualité organoleptique des vins ». En revanche, l’influence des cycles lunaires, de la position des planètes, ou le lien avec les forces cosmiques, ce serait scientifique ?


Le magazine 60 millions de consommateurs est édité par l’Institut national de la consommation (INC). L’INC n’est pas une association de consommateurs comme une autre. Il s’agit en réalité d’un établissement public placé sous la tutelle du ministre chargé de la consommation et qui « assure des missions de service public » [2]. Dans son numéro de juillet-août 2019, le journal vante la biodynamie dans un encadré intitulé « La biodynamie, gage de qualité ». Pour l’association de consommateurs,  « si des grands crus utilisent la biodynamie, c’est pour la qualité du vin obtenue et non pour afficher ce label ». Aucune source à cette affirmation de meilleure qualité. Et l’on se demande à quelle mission de service public peut correspondre la promotion de fleurs fermentées dans des vessies de cerfs pour servir d’antennes permettant de se connecter aux forces cosmiques…

Références

[1] « Secrets de fabrication : le vin biodynamique, de Terre et de Lune », site du ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation, 24 mai 2016, agriculture.gouv.fr

[2] « Qui sommes-nous ? ». Sur le site 60millions-mag.com


Des fleurs fermentées dans des vessies de cerfs pour se connecter aux forces cosmiques


Selon le Mouvement de l’agriculture biodynamique,  « Les préparations biodynamiques sont le cœur de la pratique biodynamique, ce sont clairement elles qui permettent de différencier la biodynamie de toute autre méthode. De la bouse de corne à la silice de corne, dynamisées une heure, en passant par les fleurs de pissenlit, de camomille, transformées dans un organe et par l’ortie qui a accumulé les forces terrestres une année en terre, nous sommes en présence de substances nouvelles créées par l’homme pour régénérer les corps physique, éthérique, astral et le moi du lieu » (présentation du numéro hors-série de novembre 2018 de Biodynamis, le magazine du Mouvement de l’agriculture biodynamique, sur bio-dynamie.org). Cette vision « astrale » avait été théorisée par Rudolf Steiner pour qui  « La vache a des cornes afin d’envoyer en elle les pouvoirs formateurs astral-éthérés, qui, en se pressant vers l’intérieur, vont pénétrer directement dans l’organisme digestif ». Et, pour Steiner, le fumier provient de  « l’intérieur de l’organisme et a donc été imprégné d’un contenu astral et éthéré ». (Rudolf Steiner, The Agriculture Course, 4e conférence, 12 juin 1924. Sur wn.rsarchive.org – traduction par nos soins)

1 Cependant, certains hôpitaux, comme l’hôpital Saint-Joseph à Paris, mettent désormais des panneaux explicatifs, statistiques de naissance à l’appui, pour indiquer aux patients et à leur personnel que la Lune n’influence pas le nombre de naissances.

2 On peut également citer quelques déclinaisons supplémentaires, telles que l’apiculture biodynamique en 1995.

3 Il est d’ailleurs possible d’unifier la force électromagnétique et l’interaction nucléaire faible.

4 Pour rappel, la Lune n’émet pas de lumière d’elle-même, elle ne fait que réfléchir celle du Soleil.

5 Extrait du résumé de la référence [9], traduction de l’auteur.

6 Ainsi, la Terre tourne autour du Soleil, pas de la Lune.

7 D’ailleurs, les constellations n’existent pas physiquement. Ce ne sont que des étoiles sans rapport les unes avec les autres que nous voyons proches depuis le système solaire. Regardées depuis un autre endroit de la galaxie, elles auraient une autre forme et pourraient même être à des endroits opposés dans le ciel par rapport à l’observateur. Les choix des étoiles constituant des constellations elles-mêmes sont d’ailleurs très différents suivant les cultures.

8 La silice est un matériau qui peut être utile pour certaines plantes, notamment les céréales. Néanmoins, l’agriculture conventionnelle considère que les sols sont déjà largement naturellement assez riches en silice (de l’ordre de la centaine de kg ou la tonne par hectare) et n’ont pas besoin d’apports particuliers. L’agriculture biologique considère en revanche que dans certains cas, cela peut être utile d’en apporter.

9 Traduction de l’auteur.

Publié dans le n° 330 de la revue


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L' auteur

Jean-Jacques Ingremeau

Docteur en physique des réacteurs nucléaires.

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Anthroposophie

Doctrine, ou spiritualité, fondée par le philosophe Rudolf Steiner (1861-1925) avec pour but de « restaurer le lien entre l’Homme et les mondes spirituels ». Elle trouve ses racines dans la théosophie. L’anthroposophie est devenue un mouvement international et ses préceptes se déclinent dans bien des domaines (éducation, art, santé, agriculture, religion…) avec de nombreux relais économiques et politiques.