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De quoi l’hypnose est-elle le nom ?

Publié en ligne le 23 octobre 2015 - Hypnose -
par Laurent Vercueil - SPS n° 313, juillet 2015

Dans son rapport de mars 2013 sur les thérapies complémentaires, l’Académie nationale de médecine se penche sur le cas de l’hypnose 1 : « L’hypnose s’accompagne de manifestations cliniques et neurophysiologiques qui en garantissent l’authenticité et légitiment d’une certaine façon son utilisation thérapeutique ou les tentatives qui en sont faites » [1]. Cette appréciation, qui apparaît comme définitive (« garantissent », « légitiment »), mais comporte également, assez curieusement, une certaine nuance (« d’une certaine façon »), fait appel à plusieurs prémisses qui ne sont pas explicites. Nous proposons, dans cet article, de nous interroger sur l’implicite contenu dans cette affirmation officielle, en formulant les questions suivantes : (1) Que pourrait être « l’authenticité » d’une technique qu’il s’agirait d’évaluer dans un rapport académique ? (2) Quelles sont les « manifestations neurophysiologiques » qui légitimeraient l’hypnose et son application ? (3) Et en quoi ces manifestations pourraient-elles constituer un processus de légitimation ?

« Authenticité » de l’hypnose

La définition actuelle de l’hypnose considère que celle-ci provoque « un état de conscience altéré, caractérisé par une focalisation de l’attention, contrastant avec une réduction importante de l’attention prêtée aux stimuli de l’environnement et une diminution des pensées spontanées » [2]. Ces caractéristiques rendent le sujet hypnotisé particulièrement disponible aux instructions d’un opérateur, qui peut en influencer les représentations mentales (« votre bras droit est lourd », « vous vous endormez », « vous oubliez ce que vous avez vécu »…). L’effet de ces représentations mentales sur le comportement du sujet constitue un « observable » (le bras levé chute, le sommeil survient, le sujet présente une amnésie…) par des tiers, au cours de l’hypnose spectacle, ou dans le contexte plus singulier de l’hypnose thérapeutique ou expérimentale. Cette définition, à peu près consensuelle sur le plan international, est utile car elle souligne le fait que l’hypnose est un outil, une procédure, aboutissant à une modification de l’état de conscience. Il s’agit donc d’une technique de communication, dont le but est d’élever le degré de suggestibilité d’un individu.

De fait, il arrive qu’une certaine confusion soit entretenue entre l’induction hypnotique (la procédure conduisant à un état favorable à la suggestibilité, état appelé « transe » hypnotique) et la manifestation observée sous hypnose, qui requiert une instruction spécifique : la suggestion (paralysie, sommeil, amnésie, etc…). Il reste un peu artificiel de séparer catégoriquement l’induction et la suggestion, cette dernière intervenant au cours même de l’induction pour guider la perception et l’absorption du sujet, par exemple avec l’imagerie visuelle, ou dans la perception du corps. Pour les besoins de cet article nous distinguerons induction et suggestion hypnotiques, la première aboutissant à la transe qui permet aux suggestions d’opérer efficacement (figure).

Dans ce contexte, la question de l’« authenticité » de l’hypnose pourrait être comprise de plusieurs façons :

1) l’hypnose est « authentique » parce que le phénomène existe, a pu être observé de façon objective. Elle serait « inauthentique » si elle n’existait que « dans les livres » ou à l’état de mythe. Bien qu’en première analyse, l’on puisse accepter cette formulation (tout le monde a « vu » ce que l’hypnose pouvait produire ou s’est lui-même soumis un jour à cette expérience), nous verrons, dans la dernière partie de l’article, que certaines études amènent à considérer cette hypothèse avec circonspection : il est vraisemblable qu’une partie (au moins) de l’efficacité de l’hypnose repose sur le fait qu’elle existe en effet « dans les livres » et que l’aspect « mythique » de l’hypnose contribue significativement à la puissance de ses effets.

2) l’hypnose serait « authentique » parce que les personnes qui sont hypnotisées sont « authentiques » dans leur comportement. Elles seraient « inauthentiques » si elles « jouaient la comédie », si elles étaient, en quelque sorte, « fausses ». Pourtant, il est évident par exemple que la paralysie induite par l’hypnose n’est pas « vraie », au sens où le sujet ne présente pas de lésion neurologique ne lui permettant plus de mobiliser un segment articulaire. Le sujet dit qu’il est paralysé et il est vraisemblable qu’il adhère complètement à son affirmation. Il est plus juste de dire que le sujet développe, sous hypnose, une fausse croyance le conduisant à considérer qu’il est dans l’impossibilité de réaliser le mouvement. Ce qui est « authentique » est la fausse croyance induite et la capacité du sujet à y conformer son comportement 2.

3) l’hypnose serait « authentique » parce qu’elle serait « scientifiquement valide ». Il me semble que c’est l’implicite majeur de la formulation de l’Académie de médecine. De fait, c’est probablement la raison qui conduit les auteurs à considérer que cette authenticité « légitime » l’hypnose. En somme, « scientifically approved ». Mais sur quoi cet adoubement scientifique repose-t-il ? Sur l’existence des « manifestations cliniques et neurophysiologiques ». Le fait qu’une technique (la procédure d’induction) et un état clinique (la suggestibilité) soient associés à des manifestations neurophysiologiques objectivables (en particulier au moyen de l’imagerie fonctionnelle) constitue-t-il un argument de validation scientifique ? C’est ce que nous nous proposons d’examiner dans la suite de cet article 3.

Neurophysiologie de l’hypnose

Il n’est quasiment pas d’état mental ou de tâche spécifique qui n’ait permis la production de corrélations fonctionnelles sous la forme de cartes d’activation cérébrale en imagerie fonctionnelle. L’approche neuroscientifique de l’hypnose a porté sur les deux aspects que nous avons déjà discutés à propos de la définition : (1) l’étude des corrélats neuronaux 4 propres à l’état « hypnotique » qui confère au sujet une suggestibilité accrue (études dites « intrinsèques »), (2) l’étude des fonctions cérébrales à l’aide de leur manipulation sous hypnose (études dites « instrumentales ») 5.

Études « intrinsèques » de l’hypnose

Pour Oakley et Halligan [2], les études « intrinsèques » de l’hypnose concernent essentiellement quatre domaines : (1) la nature de ce qui peut rendre les sujets plus ou moins sensibles à l’hypnose, (2) les corrélats neuronaux de l’état de suggestibilité sous hypnose, (3) Le caractère « réel » ou « imaginé » de l’état hypnotique et (4) la question de savoir si l’état hypnotique est un état de conscience spécifique. Chez des sujets « hautement hypnotisables » (environ 10% de la population générale 6), les études en hypnose dite « neutre » (sans suggestion cible, c’est-à-dire ne visant que l’état de transe hypnotique, voir figure) ont montré une augmentation des puissances de certaines bandes de fréquence EEG (les fréquences rapides, supérieures à 20 Hz), et une réduction de la connectivité fonctionnelle globale [4]. La comparaison de l’effet cérébral de l’hypnose « neutre » avec un état de repos (appelé « réseau du mode par défaut », qui correspond à l’activité du cerveau lorsqu’il n’exécute pas de tâche spécifique), suggère que l’état hypnotique mobilise davantage des structures préfrontales impliquées dans l’attention [5]. La « transe hypnotique » obtenue après induction a été rapprochée des « propriétés » de l’hémisphère droit : intuitif, holiste, non-analytique… L’hypnose serait un moyen de basculer le fonctionnement prédominant du cerveau, reposant sur l’hémisphère gauche (dominant pour le langage), vers l’hémisphère droit, doué des propriétés sus-décrites [6]. C’est une hypothèse simple, invalidée lors de l’observation de personnes porteuses de lésions hémisphériques droites, et qui demeurent parfaitement hypnotisables [7].

Études « instrumentales » de l’hypnose

L’utilisation instrumentale de l’hypnose, dans les études de neurosciences cognitives, permet de manipuler un effet de façon aisée dans les conditions du laboratoire. Ainsi, certaines fonctions cérébrales, normales ou pathologiques, ont pu faire l’objet d’investigations contrôlées, en s’appuyant sur leur suggestion hypnotique. De fait, les cartes cérébrales obtenues sous hypnose se superposent manifestement aux cartes « physiologiques » activées par les expériences « réelles » : dans l’étude de la douleur, le réseau cérébral qui est induit par la suggestion d’une douleur est le même que celui associé à la perception d’une douleur physique et diffère de celui lié à l’imagination de la douleur [8].

Un autre exemple d’application concerne les paralysies induites sous hypnose. Les circuits cérébraux qui sous-tendent l’intention, la préparation et l’exécution du mouvement sont bien connus. Comment un sujet sous hypnose dont ces structures sont indemnes peut-il être amené à prétendre ne pas pouvoir utiliser un membre ? Fait-il semblant de ne pas bouger ? Une première étude, en 2000, de Peter Halligan et collaborateurs a montré qu’un sujet paralysé activait des régions du cerveau qui n’étaient pas directement en lien avec la motricité, mais qui pouvaient exercer un contrôle sur celle-ci [9]. D’autres travaux, comparant une paralysie sous hypnose et la simulation par un volontaire d’une faiblesse [10], ou testant les sujets au cours d’une tâche de go-no go 7 [11] aboutissaient à la conclusion que la paralysie hypnotique différait d’une simple simulation et qu’elle ne pouvait être résumée par une simple inhibition motrice.

De fait, la suggestion hypnotique peut avoir des effets sur des processus automatiques, comme celui observé au cours de l’effet Stroop. Dans ce test, le sujet qui doit nommer la couleur dans laquelle le nom d’une couleur est écrite, le fait avec plus de difficulté lorsque les deux informations diffèrent (par exemple, le mot « vert » est écrit en rouge) car il doit contrôler l’interférence de la lecture automatique. Sous l’effet d’une suggestion hypnotique (une consigne est donnée sous hypnose, ici que le mot à lire est en réalité un symbole sans signification), cette interférence disparaît et les conditions congruentes, couleur et mot sont identiques, et incongruentes, couleur et mot diffèrent, sont traitées à la même vitesse [12,13].

Ainsi, ce que ces études montrent, c’est que « faire l’expérience de » quelque chose n’est pas la même chose, pour le cerveau, que d’« imaginer » la même chose, et que l’hypnose se rapproche davantage du pattern de « faire l’expérience de » que de l’« imaginer ». La différence distinguant ces deux représentations mentales est la conviction qui est associée à l’une et absente de l’autre. Ce que la suggestion hypnotique crée est un « effet de réel » qui manque à l’imagination ou la simulation. En cela, elle peut être rapprochée de l’effet placebo, dont le pouvoir suggestif dépend étroitement des conditions de son administration (effet de la blouse blanche, voie d’administration, etc…).

Ce qu’il y a dans le nom d’hypnose

L’hypnose consiste donc à créer chez un sujet une disponibilité accrue à la suggestion d’expériences perceptives ou d’actions. Mais serait-elle aussi efficace si elle ne s’appelait pas « hypnose », mais, mettons, « relaxation » par exemple ? C’est la question que se sont posée Ghandi et Oackley [14], en soumettant des volontaires à une étude de « suggestibilité » (la facilité avec laquelle des expériences peuvent être suggérées), à l’issue d’une induction « hypnotique », appelée pour certains « hypnose », et pour les autres, « relaxation ». Qualifier la procédure d’induction « hypnose » a augmenté la suggestibilité des sujets par rapport à la qualification « relaxation ». Les études critiques publiées dans les années 60 par Barber et Calverley [15,16] avaient déjà montré que si l’on qualifiait d’« hypnose », une procédure qui n’avait rien de l’induction hypnotique, l’effet de suggestion était plus fort que pour une procédure identique anonyme.

Pour ces psychologues, l’hypnose était surtout le nom d’un comportement culturellement appris qui pouvait être reproduit à volonté si le contexte et les conditions de son apparition étaient respectés. À l’appui de cette conception, le paramètre qui prédit le mieux le degré de suggestibilité atteint sous hypnose est… la suggestibilité hors hypnose [17]. Les autres traits qui ont été associés à l’hypnotisabilité sont le caractère imaginatif (« fantaisy-prone  »), la créativité et l’empathie [2]. Enfin, le degré d’hypnotisabilité est corrélé à l’effet exercé par le sujet sur le pendule de Chevreul [2]. Il s’agit de la possibilité pour un pendule suspendu au-dessus d’une cible d’être animé de mouvements circulaires, apparemment autonomes. Dans son ouvrage, De la baguette divinatoire, du pendule dit explorateur et des tables tournantes (1854), Michel-Eugène Chevreul (1786-1889), grand chimiste et sceptique à l’esprit aigu, concluait que la force censée s’exercer sur le pendule pour le faire tourner résultait en réalité de petits mouvements musculaires effectués à l’insu des sujets et dont la cohérence était due à une forme d’autosuggestion 8.

Hypnose et prophéties auto-réalisatrices

Si je dis à quelqu’un, avec conviction, que je le trouve pâle, il peut arriver qu’il pâlisse. Il pâlira d’autant plus qu’il accordera une certaine crédibilité à ce que je dis, mais aussi qu’il est sensible au jugement d’autrui. L’état clinique a été suggéré. L’hypnose est une facilitation spectaculaire de ce phénomène, en s’appuyant sur une procédure qui promeut une plus grande disponibilité des représentations mentales (limitation de la pensée spontanée, extinction des stimuli environnementaux) et une ambiance culturelle qui dicte un comportement (l’hypnose comme « mythe »). Que les états induits par l’hypnose soient associés à des cartes d’activité fonctionnelle cérébrale est attendu si on accepte l’idée que tout état mental est corrélé à un pattern spécifique d’activités neuronales. Ce que l’hypnose « neutre » montre, c’est qu’un état de « disponibilité » mental est corrélé à un pattern d’activation spécifique. Ce que le nom d’hypnose permet, c’est une plus grande mise à disposition du « temps de cerveau disponible », pour parler comme un publicitaire assumé.

La question de l’efficacité thérapeutique de l’hypnose excède les limites du sujet traité dans cet article. Il est possible toutefois de mentionner les effets « cliniques » de la suggestion qui va influencer : (1) ce que dit le sujet (par exemple, « je n’ai plus mal », « je suis guéri », « je me sens mieux »…) et qui relève de la représentation mentale, éminemment influençable, (2) ce qui survient spontanément au symptôme et qui témoigne de l’évolution naturelle de celui-ci (la régression à la moyenne fait que la majorité des symptômes, au maximum lorsqu’ils suscitent l’intervention d’un tiers, va évoluer favorablement), (3) les changements physiques qu’opèrent les modifications des états mentaux, qui appartiennent à un domaine « risqué  »  des études physiopathologiques, mais qu’il est difficile d’ignorer.

En somme, que l’hypnose soit accompagnée de modifications de l’activité cérébrale n’étonnera pas. On ne voit pas pourquoi se gratter le dos, par exemple, ne serait pas associé à une activité spécifique dans le cerveau. Ce n’est pas la question et il est curieux que l’Académie de médecine ait utilisé cet argument comme légitimant. En revanche, la question de savoir si ce qui se passe dans le cerveau au cours de l’hypnose est différent de ce qui se passe dans un cerveau soumis à une suggestion sans hypnose, par exemple sous placebo, reste à traiter.

Références

[1] « Thérapies complémentaires : acupuncture, hypnose, ostéopathie, tai-chi - leur place parmi les ressources de soins ». Rapport au nom d’un groupe de travail de l’Académie de médecine.

[2] Oakley DA, Halligan PW. (2013) “Hypnotic suggestion : opportunities for cognitive neuroscience”. Nature Reviews Neuroscience 14 : 565–576.

[3] Milling LS. (2008), “Is high hypnotic suggestibility necessary for successful hypnotic pain intervention ?” Current Pain and Headache Reports 12:98–102.

[4] Cardena E, Jonsson P, Terhune DB, Marcusson-Clavertz D. (2013) “The neurophenomenology of neutral hypnosis”. Cortex 49:375-385.

[5] McGeown WJ, Mazzoni G, Venneri A, Kirsh I. (2009) “Hypnotic induction decreases anterior default mode activity”. Conscious Cogn. 18:848-855.

[6] Naish P.L. (2010) “Hypnosis and hemispheric asymmetry”. Conscious. Cogn. 19:230-234.

[7] Kihlstrom JF, Glisky ML ;, McGovern S., Rapcsak SZ, Mennemeier MS. (2013) “Hypnosis in the right hemisphere”. Cortex 49:393-399.

[8] Derbyshire SWG, Whalley MG, Stenger VA, Oakley DA. (2004) “Cerebral activation during hypnotically induced and imagined pain”. Neuroimage 23:392-401.

[9] Halligan PW, Athwal BS, Oakley DA, Frackowiak RS (2000) Imaging hypnotic paralysis : implications for conversion hysteria. Lancet 355 : 986–987.

[10] Ward NS, Oakley DA, Frackowiak RS, Halligan PW (2003) “Differential brain activations during intentionally simulated and subjectively experienced paralysis”. Cogn. Neuropsychiatry 8, 295–312.

[11] Cojan Y, Waber L, Schwartz S, Rossier L, Forster A, Vuilleumier P. (2009), “The Brain under Self-Control : Modulation of Inhibitory and Monitoring Cortical Networks during Hypnotic Paralysis”. Neuron 62 : 862–875.

[12] Raz A, Shapiro T, Fan J, Posner MI. (2002) “Hypnotic suggestion and the modulation of Stroop interference”. Arch. Gen. Psychiatry 59:1155-1161.

[13] Lishitz M, Aubert-Bonn N, Fischer A, Kashem IF, Raz A. (2013) “Using suggestion to modulate automatic processes : from Stroop to McGurk and beyond”. Cortex 49:463-473.

[14] Gandhi B, Oakley DA (2005) “Does ‘hypnosis’ by any other name smell as sweet ? The efficacy of ‘hypnotic’ inductions depends on the label ‘hypnosis’” Conscious. Cogn. 14 : 304–315.

[15] Barber TX, Calverley DS. (1966) “Toward a theory of ‘hypnotic’ behavior : experimental analyses of suggested amnesia”. J . Abnormal Psychology, 71:95-107.

[16] Barber TX, Calverley DS. “Toward a theory of hypnotic behavior : effects on suggestibility of defining the situation as hypnosis and defining response to suggestions as easy”. J. Abnormal Psychology 68:585-592.

[17] Braffman W, Kirsch I. (1999) “Imaginative suggestibility and hypnotizability : an empirical analysis”. J. Pers Soc Psychol 77:578-587.

Hypnose : la cour des miracles des formations

Profitant de l’engouement pour l’hypnose et du flou qui entoure ses concepts, les « instituts » de formation fleurissent. Ils s’adressent principalement aux praticiens et établissements de soin, mais ne délaissent pas non plus les particuliers en recherche de « coaching », de bien être, en proie à des migraines incurables ou désirant se défaire d’une addiction au tabac. Et force est de constater qu’en l’absence d’une définition et d’une validation institutionnelle, on assiste à l’intrusion par la grande porte d’un ésotérisme à grande échelle dans le système de santé.

Ainsi, par exemple, dans le catalogue des formations d’Émergences, l’« Institut de Formation et de Recherche en Hypnose et Communication Thérapeutique », on trouve un module nous promettant de « rencontrer les principes de l’acupuncture, de l’ostéopathie, et de l’auriculothérapie » (l’auriculothérapie postule une correspondance entre l’oreille externe et les différents organes du corps, et que l’action sur la première peut influer sur l’état des seconds), un autre nous proposant de nous ouvrir à la « multi-dissociation des Univers Parallèles ». La « physique quantique appliquée à l’hypnose » est invoquée pour assurer au patient une guérison en une séance « là où il consulterait dix fois ailleurs pour un résultat aléatoire », le tout grâce à un « saut quantique » pour rejoindre « une autre planète de lui-même où le symptôme n’existe pas ». Un autre module de formation nous invite à découvrir « les 10 commandements » représentant « les grands éléments fondateurs de notre société » afin de « lire et relire nos histoires familiales pour nous libérer de leurs poids ». Ces formations dispensées par Émergences bénéficient d’une aide au financement de la part de l’organisme gestionnaire du dispositif de développement professionnel continu (OGDPC), aide qui provient de l’Assurance-maladie, de l’État et, pour les médecins, d’une partie de la taxe prélevée sur l’industrie des produits de santé.

Émergences n’est pas n’importe quel institut. Claude Virot, son directeur, est le président du « congrès mondial de l’hypnose » qui se tiendra à Paris au mois d’août 2015, congrès qui a reçu le soutien du Ministère de la culture et de la communication (heureusement, pas celui du Ministère de la santé), et qu’une habile communication, largement reprise dans la grande presse, voudrait nous présenter comme un congrès sérieux et scientifique.

J.-P. K.

1 Voir l’analyse de ce rapport par Jean Brissonnet : « Les académiciens baissent les bras », SPS n°305, juillet 2013.

2 Il n’est pas possible de développer ici les effets physiques des fausses croyances, dont un exemple très étudié est l’effet placebo. La présence d’une conviction peut conduire à des modifications physiques objectivables, par exemple une guérison, bien que celle-ci puisse aussi relever de mécanismes autres (évolution naturelle de la maladie, etc.).

3 Une interprétation de l’« authenticité » de l’hypnose que je ne développe pas ici, est celle qui considèrerait comme « authentique » une technique que développent des personnes « de bonne foi », à l’opposé de l’inauthenticité de charlatans et manipulateurs.

4 L’étude des corrélats neuronaux consiste à associer un état mental (une tâche, une cognition ou un comportement) à des modifications statistiquement significatives du fonctionnement cérébral tel qu’objectivé par des moyens d’imagerie (imagerie par résonnance magnétique – IRM, électroencéphalographie – EEG, tomographie par émission de positrons – PET, etc.).

5 N’est pas évoqué ici un troisième volet de recherche, portant sur les aspects thérapeutiques de l’hypnose, qui ont fait l’objet d’études intéressantes, bien que toujours difficiles à contrôler de façon rigoureuse, notamment pour ce qui est de la validation de l’état hypnotique pendant la procédure. Force est de constater que les pratiques de l’hypnotisme sont littéralement éclatées en fonction des praticiens, des théories sous-jacentes et des contextes spécifiques.

6 Ce qui est appelé « hypnotisabilité » est mesurée en fonction du nombre de suggestions réussies chez une personne sous hypnose. Certaines suggestions sont plus difficiles à opérer que d’autres et leur présence chez un sujet permet de le qualifier de « hautement » hypnotisable (pour une revue récente voir [3]).

7 L’épreuve du « go-no go » consiste à répondre, le plus rapidement possible, à une consigne qui est, de façon aléatoire, soit une consigne positive (par exemple, appuyer sur un bouton) soit une consigne négative (ne pas appuyer). Elle mobilise des processus d’inhibition motrice qui sont particulièrement intéressants à étudier dans le domaine de l’hypnose où certaines fonctions peuvent être suspendues par la suggestion.

8 Il est étonnant que les références actuelles à ce pendule, telles que trouvées sur Internet, se réfèrent essentiellement à la puissance « occulte » de ce dispositif, ignorant complètement la portée « démythificatrice » qu’en avait promu Chevreul. De quoi se retourner dans sa tombe… L’ouvrage de Chevreul de 1854 a été réédité en 2008. Pour un compte rendu, voir De la baguette divinatoire du pendule dit explorateur et des tables tournantes du point de vue de l’histoire de la critique et de la méthode expérimentale. Pour une présentation des expériences de Chevreul sur le mouvement des pendules, voir p. ex. J. Van Rillaer (2002) Psychologie de la vie quotidienne, Odile Jacob, pp. 157-159.

Publié dans le n° 313 de la revue


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