Accueil / Dans les médias / Disparition du peuple de l’île de Pâques : un scénario bien établi chancelle

Disparition du peuple de l’île de Pâques : un scénario bien établi chancelle

Publié en ligne le 21 décembre 2006 -
par Agnès Lenoire

Le destin des habitants de l’île de Pâques était devenu emblématique de l’irresponsabilité écologique. Utilisé par les écologistes comme la démonstration d’une nature bafouée qui se rebiffe, il avait tant le vent en poupe que la publicité s’en est emparée. La dernière campagne d’EDF s’est en effet appuyée sur le récit du biogéographe Jared Diamond, selon lequel l’usage intensif du bois sur l’île pour le transport des statues aurait provoqué le suicide écologique de l’île et la disparition de sa culture. Le récit du géographe est devenu la théorie en vogue. Lors du bref mais rituel passage publicitaire télévisuel, le message nous dit : « […] elles [les statues] nous rappellent que les énergies qui font les civilisations peuvent aussi les défaire. ». La formule est élégante, séduisante, dans l’air du temps. Pourtant, sur son site internet , EDF se montre plus prudent, dans la partie "Histoire de l’île", avec ce petit ajout : « Le récit qui suit […] ne saurait donc en aucun cas tenir lieu de référence unique et absolue ». La précision n’était pas inutile, puisque des recherches poussées font à présent chanceler ce scénario moralisateur.

Un regard neuf sur l’histoire de l’île

L’article de Pour la science ne fait, lui, aucune allusion à la publicité d’EDF, mais va s’attacher à la révision complète du récit de Jared Diamond. Terry Hunt, professeur au département d’anthropologie de l’université d’Hawaï, est aussi l’auteur de l’article. Il y relate ses recherches commencées en 2000 avec son équipe d’étudiants, à raison de deux mois de recherches par an sur l’île. Il commence par relater la version officielle, non sans un certain scepticisme : «  […] comme ce petit peuple prétendument irresponsable surexploitait son environnement pour ériger des statues, les moais, il aurait fini par provoquer des pénuries, des famines, des guerres tribales, et, finalement, l’effondrement complet de sa culture. » Ses recherches vont concerner les analyses de pollen, précieuses pour connaître la flore de l’île, sa chronologie, donc les dates de déclin et disparition des arbres, en particulier les cocotiers du Chili, espèce endémique de l’île, disparue de nos jours. Les carottes prélevées dans les cratères volcaniques montraient la disparition de la forêt entre 800 et 1500. Arrivée de l’archipel polynésien, selon la thèse officielle, vers 800, la population aurait donc commencé le saccage très tôt ! Mais c’était sans compter, dans les cratères, sur la présence d’un carbone plus ancien que le dépôt analysé, ce qui donne une surestimation des âges de plusieurs centaines d’années. De plus, aucun impact humain n’était perceptible (brûlis par exemple) pour cette époque. Pourquoi ? Parce que sa présence est imperceptible sur l’environnement à cette période, répondent les tenants de l’écocide. Ce serait un peu plus tard que l’augmentation de la population aurait marqué cet environnement.
Une population si imperceptible qu’elle aurait pu être absente ?

Et si le peuplement initial avait été plus tardif ?

L’équipe de Terry Hunt a entrepris des fouilles sur les sites qui ont été les plus habités et en particulier sur cette unique plage où les premiers polynésiens ont dû débarquer. Dans les strates d’argile sous le sable, aucune trace de foyer humain remontant au-delà de 1200 ne fut trouvée. Les datations non fiables ont été éliminées sans concession, et les fouilles ont été répétées à d’autres endroits de l’île, donnant les mêmes résultats. Le décalage avec la version officielle de l’arrivée des « colons » est de quatre siècles !
Mais ce décalage reste compatible avec la date du début de la déforestation. Seule explication : le début de la colonisation a eu rapidement des conséquences environnementales. Les premiers polynésiens sont arrivés avec des rats dans leur cargaison. Ces rats avaient déjà fait des ravages dans d’autres îles de l’archipel, comme dans la plaine d’Ewa à Hawaï, dont les palmiers disparurent à cause des rats entre 900 et 1100, alors que l’homme ne s’y est installé qu’à partir de 1250. Le rat polynésien a fait d’autres hécatombes du même type en Nouvelle Zélande, en rongeant les noix des palmiers très longues à germer, et les empêchant ainsi de se reproduire. Le rat polynésien s’est trouvé bien sur Rapa Nui (île de Pâques) et a pu doubler sa population en 6 ou 7 semaines, allant jusqu’à 1,9 millions d’individus. Il fut supplanté par le rat européen en 1722, importé lors de la découverte de l’île par Roggeveen. Sur l’île de Pâques, au cours des fouilles, des milliers d’os de rats ont été retrouvés, ainsi que des noix rongées en abondance.

Le génocide, cause de l’extinction ?

Terry Hunt nous raconte aussi que dès leur débarquement sur l’île en 1722, les hommes armés de Roggeveen commencèrent à « faire parler la poudre ». Avec la poudre, cadeau fut fait aussi à la population de quelques maladies européennes, inconnues sur l’île, et destructrices de nombreuses vies humaines. Ajoutez à cela les baleiniers qui firent des rafles de vivres et de femmes, et enfin le commerce d’esclaves par des péruviens qui leur fit perdre près de 2000 personnes, et vous obtenez une population… qui s’éteint. Vers 1860, soit 138 ans après leur découverte par les européens, les autochtones, appelés Rapanui, n’étaient plus que 110 !
« C’est un génocide et non un écocide qui a causé la disparition des Rapanui, même si une catastrophe écologique a bien eu lieu sur Rapa Nui. » Une consoeur de T. Hunt, sur les recherches de laquelle il s’appuie à plusieurs reprises, le rejoint sur la non-faisabilité de la théorie de l’irresponsabilité écologique, et a, elle aussi, constaté les traces d’une sévère invasion de rats. Elle pense pourtant que la cause principale serait plutôt un changement de climat, comme une « grave période de sécheresse ».

Le dogme du suicide écologique a chancelé. Il n’est encore remplacé par aucune thèse parfaitement établie, mais laisse place à un débat scientifique. L’article de T. Hunt nous montre que l’écologie peut se tromper, et qu’une thèse n’a pas systématiquement raison parce qu’elle donne raison à la nature.


Partager cet article