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Carte blanche à... Bertrand Jordan

Du mauvais usage des tests génétiques

Publié en ligne le 17 janvier 2006 - Économie
SPS n° 269, octobre 2005
Bertrand Jordan

Dans les années 1960, à l’époque du psychologisme triomphant, l’autisme, comme d’autres troubles du comportement, a été exclusivement attribué à une mauvaise relation parent-enfant.

Comme il existait cependant de sérieux indices pointant le rôle de l’hérédité, cette affection a fait, dès le début des années 1980, l’objet d’études génétiques visant à identifier un « gène de l’autisme ». Les premiers travaux souffraient de nombreux biais méthodologiques, ce qui n’a pas empêché des annonces aussi catégoriques que rapidement démenties, mais il est néanmoins clair aujourd’hui que l’autisme comporte une composante génétique indéniable quoique complexe. Comme pour le diabète, l’hypertension ou la psychose maniaco-dépressive, son déclenchement dépend à la fois de l’environnement et de la forme exacte sous laquelle sont présents certains gènes. Leur connaissance pourrait aider à comprendre le mécanisme de l’affection et, peut-être, à évaluer le risque couru par chacun : c’est donc un but de recherche tout à fait légitime.

Mais un article récemment paru dans Le Monde donne de cette maladie une
tout autre vision. Intitulé « Le premier test de diagnostic de l’autisme va être
lancé » 1, il relate la commercialisation dès 2006 aux États-Unis, du « premier
test génétique de diagnostic de l’autisme » - qui plus est, proposé (dans ce
pays) en tant que « home-test », sans prescription médicale. Et l’entreprise
concernée, Integragen, est une start-up française implantée au Génopole
d’Evry et honorablement connue pour ses travaux en matière de génétique
médicale. A-t-elle donc fait une découverte inattendue qui révolutionne nos
conceptions sur l’autisme et permet de le prévoir à coup sûr grâce à un test
ADN ? Son communiqué, diffusé le 19 juin 2005, s’appuie sur un article paru
le même jour dans la revue Molecular Psychiatry 2. Il s’agit d’une étude portant sur 116 familles comportant au moins un cas d’autisme sévère, qui
aboutit à l’identification d’un gène appelé PRKCB1 dont certains variants
semblent préférentiellement associés à cette affection. Comme la protéine
codée par ce gène intervient justement dans des cellules cérébrales qui présentent
des anomalies chez les autistes, l’hypothèse est séduisante ; mais
les données présentées dans l’article ne sont pas totalement concluantes,
et sa fin est très prudente : «  Nos données suggèrent que le gène PRKCB1
pourrait être impliqué dans l’étiologie de l’autisme
 » 3.

Comment diable Integragen passe-t-elle de ce résultat, certes intéressant
mais très préliminaire, au « Test génétique de l’autisme » ? Le site de l’entreprise 4
présente deux communiqués à ce sujet. Le premier commente la
publication décrite ci-dessus, sans amplifier déraisonnablement ses conclusions
 ; le deuxième est centré sur le futur test et mérite plus de commentaires.
Tout d’abord, il mentionne pour l’autisme une fréquence de 1 sur 150
et un accroissement de 10 à 17 % par année 5, des valeurs très élevées alors
que l’OMS indique une prévalence de 1 à 20 sur 10 000 - chiffres qui sont
d’ailleurs cités dans le premier communiqué ! En fait, la définition de l’autisme
est très variable, d’où le flou des chiffres ; quant à la forte augmentation du
nombre des cas, on peut se demander si elle traduit une détérioration aiguë
des relations familiales, ou une exigence accrue d’un comportement
conforme aux normes... Clairement, Integragen a choisi les données les plus
alarmantes et les plus « vendeuses » pour son test. Le communiqué indique
ensuite que le test sera fondé sur l’analyse de quatre gènes, dont trois correspondent
à des travaux non publiés : Integragen va donc très au-delà des
résultats de l’article de Molecular Psychiatry, et, de ce fait, nous ne sommes
plus en mesure d’évaluer le bien-fondé de ses affirmations. Toujours d’après
l’entreprise, la combinaison des marqueurs situés sur ces gènes permettrait
de déterminer un « risque relatif » de 15, c’est-à-dire qu’un enfant portant les
« mauvaises versions » de ces quatre gènes aurait un risque d’autisme quinze
fois plus élevé que la moyenne. Ce nombre est essentiel : c’est lui qui permet
d’évaluer l’intérêt du diagnostic, mais il est impossible de savoir s’il est
fiable puisqu’il découle de travaux non publiés. Le test est proposé dans un
premier temps pour confirmer un diagnostic d’autisme déjà posé (et tester la
fratrie du malade), mais il est envisagé que plus tard il soit employé pour le dépistage de l’affection. La justification avancée est que la détection précoce
permettra d’engager sans tarder un traitement qui sera d’autant plus efficace
qu’il est entamé rapidement.

Les motifs qui poussent Integragen à faire de telles déclarations sont faciles
à imaginer. Comme la plupart des start-up en biotechnologie, elle est sans
doute sur la corde raide du point de vue financier et a besoin d’annonces spectaculaires pour rassurer ses investisseurs et les convaincre de poursuivre
leur soutien ; l’autisme, tout particulièrement aux États-Unis, est une
affection très médiatisée, pour laquelle on attend (sans doute à tort) beaucoup
de la génétique ; un autotest à vocation de dépistage a priori représente
naturellement un marché bien plus large qu’un test de confirmation
réservé aux seuls professionnels. Mais les impératifs du marché ne doivent
pas exclure toute autre considération, et il me semble que l’entreprise a ici
franchi la ligne jaune. Car la mise en œuvre de ce diagnostic pourrait avoir
de graves conséquences. Si l’on reprend les chiffres donnés par Integragen,
un enfant portant tous les « mauvaises versions » des gènes en cause aurait
un risque d’autisme de 10 % 6 : cela veut donc dire que 9 enfants sur 10
seraient étiquetés « pré-autistes » à tort ! 7Et le test suivant, même s’il est plus sélectif et
révèle par exemple un risque relatif de 60, aura encore un taux de faux positifs de 60 %.? Comme l’argument en faveur du
test est l’engagement d’une thérapie précoce, ils seraient tous soumis à un
traitement médicamenteux ou comportemental et forcément considérés
comme « à risque ». S’ils n’étaient pas déjà autistes, on fera en sorte qu’ils
le deviennent (j’exagère à peine...) ! Si, de plus, le test est mis directement
entre les mains de parents inquiets, sans intervention d’un professionnel de
santé dûment formé au conseil génétique, on imagine aisément les dégâts...
La confusion entre prédisposition (à supposer qu’elle soit démontrée) et
maladie, entre porteur d’une mutation et patient, entre génotype et phénotype
est ici quasiment inévitable, et ce scoop illustre a contrario les précautions
dont doit être entourée la mise en œuvre des tests génétiques. Le
moins que l’on puisse dire est que cette prudence a fait défaut dans le cas
présent...

Cette « carte blanche » est une version adaptée d’un article du même auteur
paru dans la revue Médecine/Sciences (octobre 2005) sous le titre « Demandez
le test de l’autisme ! ».

1 Jean-Yves Nau, Le Monde (éd. datée du 20 juillet 2005).

2 « Haplotypes in the gene encoding protein kinase c-beta (PRKCB1) on chromosome 16 are associated
with autism. » A Philippi et al, Molecular Psychiatry, advance online publication, July 19, 2005.

3 « Our data suggest that the PRKCB1 gene may be involved in the etiology of autism » : c’est
la dernière phrase de l’article de Molecular Psychiatry.

5 Cet accroissement rapide (s’il est exact) montre bien que l’autisme n’est en aucun cas « purement
génétique ». On peut faire un parallèle avec « l’épidémie d’obésité » dont on nous rebat
les oreilles : il existe bien des gènes qui favorisent l’obésité, mais s’il y a tant d’obèses aujourd’hui,
c’est bien à cause du changement des comportements alimentaires et du mode de vie...

6 Selon le communiqué d’Integragen, un enfant sur 150 est atteint, c’est à dire qu’un nouveau-né a en moyenne un risque de 1/150 de devenir autiste. Un risque multiplié par 15, pour celui
qui testerait « positif » est donc de 1/150 multiplié par 15, soit 10 %. Cela veut donc dire qu’il
y aurait 90 % de « faux positifs »... Si l’on prend des valeurs plus raisonnables pour la prévalence,
1 sur 1000 par exemple, on arrive alors à 98,5 % de faux positifs.

7 C’est bien pour cela, me dira-t-on, que ce test n’est destiné qu’à une confirmation. Mais s’il
est en vente libre, qui va contrôler son usage


Mots-clés : Économie

Publié dans le n° 269 de la revue


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