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Électrohypersensibilité - Désinformation et emballement médiatique autour d’une décision de justice

Publié en ligne le 29 septembre 2015 - Désinformation
par Jean-Paul Krivine

Un tribunal de Toulouse a rendu le 8 juillet 2015 une décision accordant une prestation de compensation de handicap à une femme de 39 ans se disant électrosensible. C’est le 25 août, après reprise par l’AFP d’un communiqué de l’association Robin des toits, que se produira un emballement médiatique annonçant la «  reconnaissance officielle » des dangers des ondes de la téléphonie mobile

Analysons cette vague médiatique qui a allègrement mélangé informations biaisées, incomplètes et erronées.

Les faits

Le 8 juillet 2015, le tribunal du contentieux de l’incapacité 1 de Toulouse (TCI) se prononce sur un recours posé par une patiente de 39 ans relatif à une décision datant du 24 septembre 2013 lui attribuant un taux d’incapacité de 50 %. Ce taux, jugé trop bas, ne lui permet pas de bénéficier de l’allocation « adultes handicapés ». Après avoir demandé une expertise médicale, le tribunal décide de le porter à 85 % et demande que soit accordée rétroactivement l’allocation d’adulte handicapé pour la période 2013-2015.

La Maison départementale du handicap de l’Ariège, en cause dans l’affaire, a fait appel de la décision.

La décision du TCI de Toulouse s’appuie sur une expertise demandée au Docteur Pierre Biboulet, médecin généraliste dans l’Ariège. Ce dernier, dans ses conclusions, évalue le handicap à 85 % et recommande la mise en place d’une prestation de compensation du handicap. Conclusions qui seront reprises par le tribunal. Mais dans l’exposé de ses motifs, le médecin attribue la cause du handicap à la présence des ondes électromagnétiques.

Désinformation et emballement médiatique

L’annonce du jugement, début juillet, est passée presque inaperçue. Juste quelques entrefilets dans la presse. L’emballement se produira le 25 août, après reprise par l’AFP d’un communiqué de l’association Robin des toits 2. Les termes de la dépêche de l’AFP sont proches de ceux du communiqué de l’association mettant en avant la responsabilité des ondes électromagnétiques. La tonalité est donnée : reprenant cette dépêche, la quasi-totalité de la grande presse et des télévisions met en avant une « reconnaissance officielle » du syndrome de l’électrosensibilité, décision « qui pourrait faire jurisprudence ».

Pourtant, les éléments suivants sont rarement rappelés dans ce déluge médiatique :

– le tribunal s’est prononcé sur le handicap, il n’a pas donné de validation scientifique de la cause alléguée (et un appel a été interjeté) ;

– d’une façon générale, la justice est supposée dire le droit, et non la science. S’il arrive qu’elle se prononce en faisant référence à des allégations scientifiques fausses, elle ne les transforme pas pour autant en vérité scientifique ;

– l’état de la connaissance, tel qu’exprimé par l’ensemble des agences sanitaires et organismes scientifiques est sans ambiguïté : les personnes (qui souffrent réellement) sont victimes d’un syndrome dont aucun lien n’a jamais pu être établi avec les ondes émises par les équipements de la téléphonie mobile, du Wifi ou de tout autre émetteur présent dans l’environnement quotidien ;

– il existe, depuis 2012, des consultations spécialisées mises en place au niveau national qui proposent une prise en charge conforme aux connaissances acquises et aux recommandations des agences sanitaires, loin de tous les aspects militants qui entourent la question des ondes électromagnétiques et loin des charlatans qui profitent de la vague médiatique pour proposer des thérapies douteuses ou des gadgets sans effets.

L’état de la connaissance une fois de plus occulté

Plus de quarante études ont cherché à confirmer la capacité des personnes se disant électrosensibles à détecter la présence d’un champ électromagnétique (voir par exemple [1,2]). En vain : en double aveugle, il leur a été impossible de déterminer si un champ était activé ou non.

L’Académie nationale de médecine, qui a réagi au jugement du TCI de Toulouse [12], rappelle que « ce fait [l’impossibilité de déterminer si un champ était activé ou non] est unanimement reconnu par les instances nationales, Agence Française de Sécurité Sanitaire de l’Environnement et du Travail devenu Agence Nationale de Sécurité Sanitaire, de l’Alimentation et du Travail [3], Académie nationale de médecine [4,5,6,7], européennes, Scientific Committee on Emerging and NewlyIdentifiedHealthRisk [8] et mondiales, Organisation Mondiale de la Santé [9] ». Par ailleurs, on ne connaît pas de mécanisme sensoriel chez l’homme lui permettant une telle sensibilité aux fréquences utilisées par la téléphonie mobile.

Des recommandations de prise en charge ont été édictées par l’OMS [9] qui précisent en particulier que « le traitement des individus touchés doit se concentrer sur les symptômes sanitaires et sur le tableau clinique et non sur le ressenti de la personne quant à la nécessité de réduire ou d’éliminer les CEM [champs électromagnétiques] à son poste de travail ou à son domicile ». En France, pour accueillir ces personnes, il existe en milieu hospitalier 24 points de consultations spécialisées, dont l’objectif est de leur permettre autant que possible un retour à une vie normale par une prise en charge personnalisée et non de les isoler encore plus [10].

Enfin, l’absence de lien entre les symptômes et les ondes de la téléphonie mobile ne signifie pas que ces symptômes soient imaginaires. Mais reconnaître un lien non établi avec les ondes conduirait à renforcer l’isolement et les souffrances des patients, et un battage médiatique ne peut qu’accroître le nombre de personnes s’estimant électrosensibles. Le risque est aussi de passer à côté du diagnostic d’une pathologie demandant un traitement spécifique. Et c’est à tort que les associations militant pour la reconnaissance du lien de causalité avec les ondes de la téléphonie mobile affirment que des pays comme la Suède reconnaissent le syndrome d’électrosensibilité comme une conséquence de l’exposition aux ondes. La Suède, tout comme la France, reconnaît la souffrance et la nécessité de prise en charge, mais pas la causalité alléguée [2].

[1] Rubin GJ, Das Munshi J, Wessely S., « Electromagnetic hypersensitivity : a systematic review of provocation studies. » Psychosom Med. 2005 Mar-Apr ;67(2) :224-32.
[2] Oftedal G, Rubin GJ, Hillert L, van Rongen E. (2012) « Are some people hypersensitive to electromagnetic fields ? Systematic reviews of scientific studies ». EMF Spectrum2012 ;1 :3-7.
[3] www.anses.fr/fr/content/radiofréquences-téléphonie-mobile-et-technologies-sans-fils
[4] « Mise au point : Réduire l’exposition aux ondes des antennes-relais n’est pas justifié scientifiquement », André Aurengo (Bull. Acad. Natle Méd., 2009, 193, no 9, 2127-2130, séance du 1er décembre 2009).
[5] « Information : À propos de la prise en charge des personnes électrohypersensibles », André Aurengo (www.academie-medecine.fr le 03 mars 2012).
[6] « Exposition aux ondes électromagnétiques. La santé publique ne doit pas être un enjeu politique », André Aurengo (Bull. Acad. Natle Méd., 2014, 198, no 1, 147-150, séance du 28 janvier 2014)
[7] Communiqué de presse (5 mai 2014) : « L’Académie de médecine désapprouve le financement public de dispositifs “anti-ondes” », http://www.academie-medecine.fr/le-...
[8] http://ec.europa.eu/health/scientif...
[9] « Champs électromagnétiques et santé publique : hypersensibilité électromagnétique », www.who.int/peh-emf/publications/facts/fs296_fr/en/
[10] http://www.radiofrequences.gouv.fr/spip.php?article102
[11] http://www.folkhalsomyndigheten.se/amnesomraden/halsoskydd-och-miljohalsa/inomhusmiljo/elektromagnetiska-falt/eloverkanslighet/
[12] « Électrosensibilité – Une indemnisation ne constitue pas une preuve scientifique », 8 septembre 2015. http://www.academie-medecine.fr/electrosensibilite-une-indemnisation-ne-constitue-pas-une-preuve-scientifique/

L’expertise judiciaire en question

Le jugement du TCI de Toulouse se prononce sur le taux d’incapacité, et non pas sur la cause du handicap. C’est l’expertise qui affirme ce lien. Arrêtons-nous un instant sur cette expertise. D’une façon générale, l’expertise judiciaire n’obéit pas réellement à des règles de sélection scientifique. Pour devenir expert, il faut faire acte de candidature avec un curriculum vitae, un extrait du casier judiciaire et une copie certifiée conforme des diplômes présentés à l’appui de la demande, ainsi qu’une liste de travaux déjà effectués dans la spécialité concernée. C’est le procureur de la République près le tribunal de grande instance qui instruit la demande.

Pour l’affaire jugée par le TCI de Toulouse, c’est un médecin généraliste de l’Ariège, le docteur Pierre Biboulet, qui a été retenu. Il n’a aucune compétence spécifique sur le sujet de l’électrosensibilité, aucune publication, aucune référence et ne fait état d’aucun travail en la matière. Ceci ne devrait toutefois pas l’empêcher de se référer à l’état des connaissances. Or, c’est en ces termes qu’il explique sa démarche : « Je suis allé à la rencontre de Marine Richard, dans ses montagnes ariégeoises, en zone blanche, et je l’ai longuement écoutée. Nous sommes restés plus de 3 heures ensemble et elle m’a convaincu qu’elle était malade » 3. Quant au lien avec les ondes électromagnétiques, aucun test n’est rapporté, juste une « longue écoute » dans un « esprit humaniste ». Cela n’empêche pas le médecin d’affirmer dans son rapport remis au tribunal que « la description des signes cliniques est irréfutable » et « la symptomatologie disparaît dès que les causes sont éliminées ». Toujours sur la seule base d’un entretien, l’expert ajoute : « en milieu protégé [zone dite « blanche »] le handicap est nul, en milieu hostile il peut atteindre 100 % ». Pour lui, la cause ne fait pas de doute : « syndrome d’hypersensibilité aux ondes électromagnétiques », même s’il reconnaît que ce syndrome « ne fait pas partie de données acquises, avérées, de notre système de santé français ». Quant aux remèdes, pour l’expert, « il n’existe pas à ce jour de traitement spécifique et définitif de cette pathologie hormis l’isolement dans des zones blanches – déjà reconnues et répertoriées en France – ou dans des bâtiments spécifiques ».

À quoi bon des agences de santé, des expériences en double aveugle, un corps de connaissance disponible à l’échelle internationale, quand trois heures d’entretien avec un médecin généraliste inscrit sur les listes d’expertise d’un tribunal suffiraient à prouver que les ondes rendent malade ?

L’affaire des antennes-relais de Saint-Cloud

En 2009, un autre emballement médiatique avait mis en avant la souffrance des habitants d’un quartier de Saint-Cloud [1]. L’émotion a eu la part belle : témoignages poignants de résidents victimes de maux de têtes, de vertiges, de saignements. La cause ? Aucun doute pour les habitants interrogés, pour les journaux et télévisions qui relatent l’affaire, comme pour les associations qui font signer des pétitions et déposent plainte pour trouble à l’ordre public : ce sont les trois antennes-relais qui viennent d’être installées. Or, on l’apprendra quelques jours plus tard, les antennes incriminées n’étaient pas encore en service, les baies radios n’étant pas encore installées. Mais qu’importe : à quelques jours d’une réunion du « Grenelle des ondes » l’opération de communication a parfaitement fonctionné, l’information sur le non-fonctionnement des antennes s’étant faite relativement discrète dans la presse.

[1] Le sensationnel contre l’information, SPS n° 288, octobre 2009

Autopsie d’un emballement médiatique

Alors, pourquoi cet emballement et ces informations biaisées ou erronées ? L’AFP a joué un rôle important. En reprenant sans réelle distanciation un communiqué associatif, en n’évoquant pas de façon sérieuse l’état de la connaissance, l’agence a privilégié l’émotion et le sensationnel. Elle n’a pas réellement joué son rôle consistant à délivrer une information de base, complète et documentée. Mais il faut aussi souligner, une fois de plus, l’absence de distance de la plupart des grands organes de presse qui se sont souvent contentés de reproduire, en l’adaptant à peine, le communiqué de l’AFP sans prendre le temps d’une analyse de fond. Rares sont ceux qui auront su garder la tête froide et rappeler ces éléments. Citons néanmoins la revue Que Choisir, déjà auteur d’une analyse approfondie et pertinente de ce sujet 4, ainsi qu’un article publié sur le site Contrepoints 5.

Le respect des patients, de leur souffrance, et celui du public ne passe-t-il pas d’abord par une information sérieuse et complète, loin de l’instrumentalisation, voire de la mise en scène, de l’émotion ?

Le Pr. Belpomme : une caution scientifique médiatique mais très controversée

Le Professeur Belpomme est régulièrement convoqué comme caution scientifique par les associations militant pour la « reconnaissance du syndrome d’électrosensibilité ». Il est un invité privilégié dans les émissions télévisées et radiophoniques, et ses propos sont régulièrement relayés par la presse.

Il a lui-même ouvert une consultation privée dans une clinique parisienne et propose un traitement à base d’« antagonistes des récepteurs à l’histamine » pour « fermer la barrière électro-encéphalique », une stimulation de la « régénération des astrocytes (des cellules cérébrales) qui ont été détruites par les champs électromagnétiques » et des « tonifiants du système nerveux ». Un jargon scientifique pour une sorte de démagnétisation des temps modernes. Dans un document remis à ses patients, les troubles sont certifiés comme résultant d’une hypersensibilité aux champs électromagnétiques. Une « mise à l’abri d’un maximum de sources [...] sous peine d’atteinte à [la] santé sous forme de détérioration cérébrale sévère  » est recommandée, et un parcours médical très coûteux est proposé, à en croire les témoignages des patients du Professeur Belpomme (voir SPS n° 308, avril 2014).

Quant au sérieux scientifique sous-jacent, Jean-François Doré, Directeur de recherche émérite à l’Inserm et qui coordonne les rapports de l’Anses « Radiofréquences et Santé » précise : « le problème qu’on a avec le Pr Belpomme, c’est qu’il ne publie jamais rien sur ce sujet, dans aucune revue. Ça fait des années qu’il est sur le point de publier, et il n’y a toujours rien » [1].

[1] www.sciencesetavenir.fr/sante/20150904.OBS5280/electro-hypersensibilite-on-ne-nie-pas-la-souffrance-on-dit-juste-qu-on-en-ignore-la-cause.html


Mots-clés : Désinformation


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