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Éloge du mensonge

Publié en ligne le 1er octobre 2012 - Sociologie -
par Alain de Weck
Honesty is a lost art. Facts are for losers. The truth is dead.
Charles M. Blow . US Presidential campaign 2012

L’histoire moderne du monde occidental a donné à chaque époque un surnom : l’âge des Lumières (1730-1780), la Révolution Française et l’Empire (1789 -1815), la Restauration (1815-1840), la Révolution industrielle (1840-1880), la Belle Époque (1880- 1914), l’Entre-Deux Guerres (1920-1940) et les Trente Glorieuses (1950 – 1980). Pour la tranche de ces trente dernières années, l’histoire devrait peut-être retenir la « Montée du Mensonge ».

Certes le mensonge existe depuis toujours et sa condamnation remonte déjà aux Dix Commandements transmis par Moise au peuple d’Israël. Son rôle, aussi bien dans la vie privée que dans la vie sociale, continue de faire l’objet d’innombrables essais et commentaires philosophiques : « la vie et le mensonge sont synonymes » (Dostoievky). Une longue exégèse couvre les diverses catégories de mensonge et leur acceptation variable par la société (1, 2). Mon propos ici est plutôt de souligner un phénomène qui, lui, est relativement nouveau : l’avènement du mensonge comme mode de pensée et d’action dans la vie publique, particulièrement dans la vie politique, le gouvernement des hommes et la science.

Ce qui est nouveau, ce n’est peut-être pas l’accumulation des mensonges, il y en a toujours eu. Mais ce qui m’étonne et m’indigne, c’est la facilité avec laquelle le monde actuel semble s’en accommoder et même revendiquer ouvertement pour le mensonge public une légitimité nouvelle. 70 ans d’observation politique, commençant avec Goebbels, le grand maître du mensonge d’intoxication avec Machiavel, me font particulièrement ressentir à quel point la sensibilité du monde vis à vis du mensonge politique s’est dégradée, particulièrement depuis deux ou trois décennies. Il faut avoir vécu l’histoire pour s’indigner de certaines évolutions. Ce n’est probablement pas un hasard si plusieurs ouvrages politiques récents basés sur l’indignation sont l’apanage des plus vieux témoins d’une époque.

En fait, le phénomène nouveau n’est pas le mensonge lui-même, mais la facilité ou l’indifférence croissante avec laquelle une majorité des citoyens de l’occident démocratique l’accepte. Autrement dit, la disparition de la « vergogne » ( au sens original « honte » ou « pudeur »), un vieux terme français qui lui aussi tend à disparaître. Il y a cinquante ans, le mensonge existait mais il devait encore se cacher, sous peine de discréditer son auteur. L’homme politique convaincu de mensonge public était contraint à la démission ou à de plates excuses. De nos jours, le mensonge politique est devenu universel (1). Une recherche sur la toile de « Mensonges d’Etat » révèle plus de sept millions de citations à travers le monde ! Et certains Etats, comme l’Iran, ont carrément institué le mensonge comme base de leur politique étrangère (3). Il y a peu encore, le mensonge se cachait sous un vocabulaire édulcorant, allant de la contre-vérité à la désinformation, en passant par l’hypocrisie ou le simple bobard. Mais de nos jours, non seulement il n’y a plus besoin de se cacher, on peut utiliser le mensonge en toute impunité, même le revendiquer et le transformer en arme politique.

Une fois de plus, l’Amérique est en avance dans cette évolution des mœurs. La récente convention républicaine pour l’élection présidentielle 2012 qui vient de se tenir à Tampa (Floride) en est un exemple extraordinaire. En effet, la propagande du parti républicain, manifestée essentiellement par des annonces TV diffusées à saturation, avait déjà annoncé la couleur. Mais le plus flagrant et démonstratif sont les discours prononcés par les candidats à la présidence Mitt Romney et à la vice-présidence Paul Ryan (4,5). Il est inutile de vouloir énumérer ici leurs mensonges ; la grande majorité des commentateurs en est resté ébahie, même dans le camp républicain. Certains ne touchent que des points de détail mais d’autres concernent des sujets majeurs (santé publique, économie, assistance sociale, etc.). Le plus frappant est que certains de ces mensonges étaient si flagrants que les contre-preuves étaient immédiatement disponibles (4,6 ). Pour moi, particulièrement nouveau est aussi le fait que loin de susciter une apologie, le mensonge est ouvertement revendiqué comme tel et comme une arme légitime de campagne politique (4). « Mentez, mentez , il en restera toujours quelque chose » . A force de le répéter impunément, le menteur finit par croire à son propre mensonge. Pire, lorsque quelqu’un a le courage d’appeler un chat un chat et de comparer ce genre de méthodes à celles de Goebbels, ministre nazi de la propagande, c’est le dénonciateur et non le menteur qui est pris à partie et contraint à des excuses (7). Par rapport à toutes notions d’éthique et de valeurs morales, le monde à l’envers ! A noter que le parti démocrate n’est pas totalement blanc mais les « fact checkers » lui attribuent neuf fois moins de mensonges qu’au parti républicain (4).

Comment en est on arrivé là ? Plusieurs facteurs y contribuent. D’une part, les nouvelles facilités de diffusion du mensonge, telles qu’Internet et TV. Goebbels, lui, a encore dû se contenter de la radio. Mais l’Internet, sans aucun doute, favorise de manière incroyable la diffusion de fausses nouvelles et l’acquisition d’une crédibilité par des personnages plus que douteux. D’autre part, l’indifférence croissante d’un public inondé d’informations contradictoires et vacciné contre l’indignation. Enfin, une disparition évidente dans la société de valeurs morales ou religieuses. Qui se rappelle encore que le mensonge délibéré, dans la plupart des religions (1,10), est considéré comme un péché ? On assiste dès lors au spectacle paradoxal d’un politicien prônant avec un coin de la bouche son catholicisme militant et délivrant de l’autre les mensonges les plus éhontés...

La plupart des citoyens hausse désormais les épaules et continue son chemin. Mais le mensonge est devenu en fait la plus grande menace interne pour la démocratie, davantage que la violence des dictateurs ou du terrorisme. Leur accumulation et leur acceptation comme base de décisions politiques sont bien les termites qui risquent de faire s’écrouler nos institutions démocratiques.

L’effet nuisible du mensonge public ne se fait pas seulement sentir en politique mais également en science. Là aussi, une longue vie m’a permis d’apprécier très personnellement la dégradation des mœurs intellectuelles. Il s’est développé, en parallèle à la science classique basée sur la vérité expérimentale, une fausse science, que cette revue et quelques autres tentent de combattre. Là aussi l’Internet a joué un rôle décisif. Il a permis la diffusion et la généralisation d’idées fausses, leur utilisation à des fins idéologiques et/ou commerciales, la mise sur orbite d’instituts et d’institutions de recherche virtuels et la glorification des faux prophètes. Quant au grand public et à la plupart des politiciens, la distinction entre science et pseudo-science devient très difficile si ce n’est Impossible. Il en résultera des conséquences potentiellement gravissimes pour la société humaine, lorsque les décisions politiques ne sont plus basées sur les meilleures données scientifiques à disposition mais sur une opinion publique manipulée (par ex. réchauffement climatique, nouvelles énergies, OGM, etc.).

Y a-t-il encore moyen d’enrayer la conquête du Mensonge de plus en plus envahissant dans notre vie publique ? De toute évidence, la simple dénonciation ne suffit plus : le dénonciateur devient souvent plus suspect que le dénoncé et la foule supposée juger en définitive sur l’issue en cours est soit indifférente soit dépassée par les évènements. De plus, il faut également réaliser qu’à part le mensonge flagrant démontrable sur pièces, la forme la plus fréquente de mensonge public est le mensonge par omission, où une part de la vérité est passée sous silence. Cette forme de mensonge est très efficace, très souvent utilisée en manipulation politique ou pseudo-scientifique, d’autant plus qu’elle est difficile à prouver.

Dans la recherche de la « vérité », une notion souvent élusive et momentanée, particulièrement en politique, les Américains ont également été innovateurs. Le rôle d’arbitre devrait idéalement être tenu par une presse et des médias audio-visuels neutres et indépendants. Mais inévitablement, le plus souvent pour des raisons économiques ou idéologiques, la neutralité et la véracité des médias est mise en cause.
Il a donc surgi des institutions dévouées au « Fact Check » (« FactCheck.org », « PolitiFact.org » ), se limitant à vérifier l’exactitude des faits allégés et des déclarations émises, sans s’attacher à leur interprétation plus ou moins partisane. Les « fact checkers » sont également nuancés dans leur jugement, comme la réalité, où il n’y a pas seulement la vérité et le mensonge, mais souvent des demi-vérités. On peut donc attribuer aux mensonges des notes, telles que des effigies de Pinocchio. Vous pouvez même désormais instantanément vérifier l’exactitude d’une affirmation politique par une application de type Interphone (« Truth-O-Meter »).

Si ces institutions, ayant pour ambition d’être un arbitre neutre et non partisan, comme la revue « Science et Pseudo-Sciences » dans son domaine, peuvent contribuer de manière très utile à la formation de l’opinion, il ne faut cependant pas se faire d’illusions. Quoi que l’on fasse, l’arbitre neutre ou le juge intègre qui votera en votre défaveur sera souvent accusé de partialité ou de corruption et son avis sera ouvertement rejeté (8.9). Est-ce à dire qu’il n’y a plus qu’à baisser les bras et laisser le mensonge impuni envahir nos esprits comme une mauvaise herbe ? L’Internet retient pour très longtemps toutes les fausses informations mais il retient heureusement aussi les rectifications. En fin de compte, c’est l’homme qui reste responsable de son jugement et il faut garder l’espoir que le bon sens et l’honnêteté intellectuelle continueront à prévaloir en démocratie, non le règne des menteurs.

Références
(1) Mensonge. www.wikipedia.fr

(2) Boris Cyrulnik, psychiatre : « Le mensonge est une preuve d’intelligence ».www.psychologies.com/Moi/Moi-et-les-autres/Relationnel/

(3) SA Hammouche. Polémique après un mensonge d’Etat. La Liberté, 4.9.2012

(4) CM Blow. The G.O.P. fact vacuum. NY Times, 21.8.2012

(5) M Cooper. In a fact-check age, campaigns are playing loose with the truth. NY Times, 2.9.2012.

(6) J. Zeleny, M Landler. Clinton delivers inpassioned plea for Obama’s second term. NY Times, 6.9.2012

(7) C Jamet. Un démocrate compare Paul Ryan à Goebbels. Le Figaro, 4.9.2012

(8)T Sowell. Obama’s dreams. The Project to Restore America. 4.9.2012. www.theprojecttorestoreamerica.com

(9) J Cassidy. PolitiFact bias : does the GOP tell nine times more lies than the left ? Really ? 2.9.2012. www.humanevents.com/2012/08/30

(10) Le mensonge est la marque du diable. Chrétienté info. 27.8.2012. www.chretiente.info/201208275257