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Emois ostréicoles

Publié en ligne le 12 juillet 2006 -
par Jacques Poustis
Depuis décembre 2011, les meilleures textes de cette chronique ont fait l’objet d’une parution exclusive dans un livre de la collection "Une chandelle dans les ténèbres" sous le titre Entre l’espoir et le faux mage aux éditions Book-e-book.

Nos émotions ne sont que des réflexes, des réactions physiologiques induites par les messages que nous envoient nos sens, puis traitées à l’aune de notre structure génétique et de nos acquis culturels.

L’huître qui se rétracte sous la giclée du citron que vous avez pressé au-dessus d’elle exprime une « proto-émotion ». Si vous êtes imaginatif ou, plus naïvement, adepte du « transcendental », vous parviendrez peut-être à vous persuader qu’il s’agit là d’un sentiment ostréicole à votre égard. Si vous avez l’esprit scientifique ou, plus simplement, raisonnable vous comprendrez qu’il s’agit, chez l’huître, d’une réaction-réflexe de protection, induite par le contact étranger de l’acide citrique.

Il est probable que si ce coquillage était doté d’un oeil d’oiseau et d’un cortex légèrement plus développé, il aurait déjà commencé à se rétracter au moment où vous coupiez le citron. Avec un tantinet d’éducation, un petit savoir livresque et un système lacrymal rudimentaire, l’huître, sentant venir sa mort prochaine et soudain prise d’un émoi authentique, aurait même déjà pleuré quand vous l’auriez choisie parmi des dizaines d’autres au rayon « Espace-Océan » du supermarché.

Mais si ! Mais si ! De belles larmes pitoyables, cristallines, légèrement salées et iodées, auraient submergé son lit nacré ...

Plus en avant dans l’évolution de l’espèce, dotée d’un larynx et de quelques cordes vocales, l’huître vous aurait même supplié d’une voix charmeuse et implorante de lui laisser la vie sauve.

Comment auriez-vous alors réagi ?... Question que je pose uniquement, en tant que chercheur, dans le cadre de l’étude scientifique des rapports émotionnels entre l’homme et l’animal.

Allez, pas de panique ! Pour votre confort moral, sachez qu’au jour d’aujourd’hui les capacités corticales de l’huître ajoutées à son charisme des plus pitoyables, font que la bête, à son stade actuel, aura beaucoup de mal à provoquer chez vous un sentiment d’empathie capable de vous engloutir dans un océan de culpabilisation.

Alors donc, sans état d’âme destructeur, vous goberez le met sublime, goulûment, en faisant un grand « Schiiifffttt- Schluuuurp... haaaaaaaaa !... C’est putain de bon ! ».


Ainsi va la vie d’un fruit de mer, seul animal, soit dit en passant, que l’on mange vivant dans nos sociétés occidentales... J’en connais bien certains qui n’hésiteraient pas à tenter d’en tirer une morale. Mais les écouter nous entraînerait bien au-delà du caractère éminemment scientifique de ce petit exposé.

Nous résisterons donc à ces errements diaboliques.

« Non ! angéliques ! » hurle-t-on derrière moi.

Houla ! Vite, il est temps d’éteindre la lumière et de quitter le labo !

Demain nous nous en tiendrons au cri de la carotte.


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