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En cherchant Majorana - Le physicien absolu

Publié en ligne le 29 janvier 2014
Note de lecture de Gabriel Gohau

« “Majorana m’est tombé dessus” lorsque je commençais mes études » nous dit l’auteur. Je ne me permettrai pas d’en dire autant, mais si je me suis jeté sur le livre d’Étienne Klein c’est, outre que ses ouvrages sont proprement fascinants, et que mon seul regret est de n’en avoir lu que quelques-uns, que j’ai moi-même découvert Ettore Majorana, dès 1977, en étant invité à l’institut portant son nom à Erice, en Sicile, où la curiosité m’a fait demander qui était cet énigmatique personnage.

J’avais comblé une partie de ma curiosité avec (déjà) le livre d’Étienne Klein Il était sept fois la révolution… (Flammarion, 2005) où Majorana occupait l’une des sept biographies. Ceux qui partageaient mon sentiment ne seront pas déçus avec ce beau livre, plein de l’humour et de la grande culture de l’auteur, qui retrace la vie du physicien génial, sans hélas pouvoir nous dire comment il a disparu. Quant à ceux qui ne savent rien de lui, il est grand temps qu’ils le découvrent.

Dès le prologue, Étienne Klein nous explique que l’écriture lui sert à se débarrasser d’une pensée obsédante : ce fut le cas pour la flèche du temps à la suite de trois essais successifs. Il souhaite le même sort à ses préoccupations actuelles. On veut le croire après les efforts qu’il a consentis, en suivant le parcours de Majorana de sa naissance, à Catane en 1906, à sa disparition mystérieuse, à 31 ans. Il a même fait son dernier trajet connu, de Palerme à Naples, en évitant cependant de se jeter à l’eau, refusant de tester celle des hypothèses qui explique de cette manière la volatilisation de son personnage.

L’ouvrage est dédié au neveu du Sicilien de génie, prénommé aussi Ettore, qui écrivit un jour d’avril 2012 à Étienne Klein pour demander à le rencontrer. Ce fut le déclic qui permit l’enquête sur l’énigme que l’auteur du livre avait découverte dès 1980 au CERN, à Genève.

Pour comprendre l’étrangeté de sa disparition il faut connaître le contenu des deux derniers messages de Majorana. Le 25 mars 1938, après avoir adressé de Palerme un télégramme à Antonio Carelli qui dirige l’institut où le jeune physicien vient d’être nommé, ce dernier annonce une lettre, postée de Naples où il dit avoir « pris une décision qui est désormais inévitable » et qu’il conclut en écrivant qu’il conservera des membres de l’institut « un heureux souvenir au moins jusqu’à 11 heures ce soir, et si cela est possible même après ». Puis de Palerme, le 26, il écrit au même : « la mer m’a refusé et je retournerai demain à l’hôtel Bologna en voyageant peut-être sur le même bateau que ce mot ». On sait qu’il embarqua de Palerme pour revenir à Naples, mais qu’on ne le revit plus jamais.

Alors ? Suicide ? Il était maladif et n’avait jamais été à l’aise dans un monde qui n’est pas fait pour les génies de son espèce. En Allemagne, auprès d’Heisenberg, il lit Schopenhauer, une lecture peu propice à restaurer la santé mentale d’un garçon dépressif. Exil ? On a cru retrouver sa trace dans un monastère. Rapt ? Les Nazis auraient-ils pu soupçonner les applications de ses découvertes ? Il avait compris avant eux la conséquence de la découverte de la radioactivité artificielle par Irène et Frédéric Joliot. Klein n’y croit pas.

Dois-je ajouter pour ceux qui ne connaissent pas les livres d’Étienne Klein que le texte est limpide et souvent drôle. Tout le contexte des découvertes des années 1930 en matière de physique nucléaire est brossé en termes simples. On ne nous demande pas de comprendre ce que les auditeurs des cours de Majorana ne comprenaient pas eux-mêmes. Et rassurez-vous : les fameuses particules de Majorana, qui sont en même temps leur antiparticule, ne sont encore qu’à l’état d’hypothèse 75 ans après sa mort. Alors qu’elles sont peut-être la solution de la mystérieuse matière noire.

Lisez vite ce livre si vous voulez être en avance sur les découvertes de la prochaine décennie !


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