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Esclaves des géants de l’Internet ?

Publié en ligne le 17 août 2013 -
par Brigitte Axelrad - SPS n°303, janvier 2013

D’après Jacques Henno, journaliste et auteur de Tous fichés (2005), de Silicon Valley, Prédateurs vallée (2011), et d’un guide pratique Facebook et vos enfants (2012) [1], nous serions devenus les esclaves des géants de l’Internet, Google, Facebook et Apple.

« Don’t be evil » est la devise de Google, société fondée le 27 septembre 1998 à Mountain View, dans la Silicon Valley, par deux étudiants de Stanford, Larry Page et Sergueï Brin. Elle signifie « Ne soyez pas malveillants », ce qui donne en positif « Soyez bienveillants ». Cette devise a pour vocation de résumer la volonté de ses fondateurs de faire de Google une société qui œuvre pour un monde meilleur. Larry Page, actuel PDG de Google, a écrit : « Par cette phrase qui est notre devise, nous avons tenté de définir précisément ce qu’être une force bénéfique signifie – toujours faire la chose correcte, éthique ».

« Don’t be evil » signe l’identité de Google, qui s’est donné comme mission « d’organiser l’information à l’échelle mondiale et de la rendre universellement accessible et utile ». La devise est complétée par une table de 10 commandements dont le sixième stipule : « Il est possible de gagner de l’argent sans vendre son âme au diable ».

Google réussit excellemment sa mission d’information. À tous moments, nous avons recours à lui et nous trouvons la réponse que nous cherchons à partir des mots-clés que nous avons introduits dans le moteur de recherche.

Pour répondre à nos besoins, Google nous propose de plus en plus de produits [2] classés en sept catégories : Web, Mobile, Médias, Géo, Loisirs et travail, Social, Recherche spécialisée.

C’est un outil formidable dont nous ne voyons pas comment nous pourrions maintenant nous passer, mais qui ne doit pas endormir notre sens critique (voir l’article de Gérald Bronner dans ce numéro de SPS).

Alors pourquoi cette mise en garde ?

En quoi sommes-nous devenus les esclaves des géants de l’Internet et en particulier de Google ?

Tout d’abord, nous travaillons gratuitement pour eux. À chaque fois que nous utilisons les services de Google, nous donnons des informations sur nos centres d’intérêt et nourrissons ainsi son activité publicitaire ciblée sur notre personnalité, toujours plus efficace et plus rentable pour l’entreprise.

Pour illustrer cette thèse, une petite vidéo sur le site Internet du journaliste [3] décrit la « publicité comportementale sur Internet ». Elle montre que dès la première visite d’un site par un internaute, l’ordinateur qui gère les annonces sur ce site affiche une publicité classique sur la page. Parallèlement, les Adservers des agences de pub [4] avec qui ce site est en contrat déposent un cookie espion dans le navigateur de l’internaute. Une fiche sur ce cookie va ensuite être créée. Elle peut contenir le n° du cookie, l’adresse IP de l’ordinateur particulier, permettant de situer géographiquement l’internaute, le nom du site visité, les pages vues sur ce site... Cette fiche s’enrichira au fur et à mesure des passages de l’internaute sur d’autres sites et d’autres pages où Google peut afficher sa pub grâce au cookie. Ensuite, c’est tout simple. Le profil socio-démopsycho-géo-médico... graphique ou encore le « double numérique » de l’internaute est établi, qui devient ainsi une cible précise pour les campagnes publicitaires susceptibles de lui convenir et pour toute autre action. Grâce aux progrès technologiques, tels que, par exemple, les applications de localisation sur les téléphones mobiles, bien plus efficaces que l’ordinateur familial, ce n’est plus seulement le domaine virtuel qui est visé, mais de plus en plus la « vraie vie », le lieu où nous nous trouvons à l’instant, ce que nous faisons en temps réel. Ces entreprises en savent en fin de compte plus sur nous et sur ce que nous pensons que les services secrets et il leur sera ainsi facile de nous influencer dans quelque domaine que ce soit. « C’est un peu comme si vous vous baladiez dans la rue en laissant des traces visibles très longtemps, avec quelqu’un qui vous suit et note tous vos faits et gestes, pour vous proposer ensuite des offres commerciales adaptées... »

Par ailleurs, nous sommes devenus dépendants à notre insu de ces entreprises par le biais des messageries gratuites comme Gmail ou des réseaux sociaux comme Google+, pour ne parler que de Google.

L’utilisation possible de notre « double numérique »

Des sociétés comme RapLeaf [5] prétendent, à partir d’une simple adresse électronique, établir le profil de quelqu’un. Jacques Henno a fait le test : « je me suis inscrit à un essai gratuit des services de RapLeaf et j’ai entré un des mails que j’utilise ; l’entreprise m’a donné accès à la fiche qu’elle a constituée sur moi. Celle-ci indiquait mon âge approximatif, mon sexe, ma ville de résidence, mes six principaux centres d’intérêt, mon plus haut diplôme, si j’étais célibataire ou marié, si j’avais ou non des enfants, les revenus de notre foyer, si nous étions propriétaires ou locataires, si nous habitions dans une maison ou un appartement, la valeur de notre habitation, mon métier, si je possédais un smartphone, combien de voitures nous avions, si nous donnions à des œuvres de charité, à des partis politiques, si j’étais plutôt de droite ou de gauche, si je votais... »

De là à cibler les messages afin d’influer sur nos opinions et sur nos décisions dans tous les domaines publics et privés, il n’y a qu’un pas, qui est en partie déjà franchi. Beaucoup de gens ignorent ou préfèrent ignorer qu’ils sont ainsi fichés et en partie localisés. [6] Il est vrai que Google nous rend d’immenses services et que nous serions bien ingrats de ne pas le reconnaître.

Mais d’un autre côté, est-il normal qu’une démocratie permette une telle traçabilité de nos comportements ? Comment peut-on freiner cette intrusion dans nos vies privées, jusqu’à risquer de nous dicter à notre insu nos choix, des géants de l’Internet ? Pour l’instant, journalistes, hackers, etc. sont à l’affût de toute violation de la liberté individuelle et nous sommes à peu près protégés, mais si un jour cette surveillance est empêchée par la complexification des technologies, les géants de l’Internet pourront faire ce qu’ils veulent. L’évolution de Google est-elle compatible avec son éthique affirmée au départ ? Mais d’autres acteurs de l’Internet, notamment d’autres moteurs de recherche et les réseaux sociaux, possèdent eux aussi un pouvoir de nuisance. Toutefois, nous pouvons aussi naviguer sans laisser de traces. Pour ce faire, un bon conseil, demandez donc à Google de vous fournir de bonnes adresses ! [7]

[1] www.ouvertures.net/jacques-henno-nous-sommes-devenus-les-esclaves-de-google-facebook-et-apple
[2] www.google.fr/intl/fr/about/products/
[3] http://tousfiches.blogspot.fr/2011/...
[4] www.journaldunet.com/ebusiness/publicite/dossier/le-marche-des-adservers-en-france/les-principales-solutions-d-adserving-en-france.shtml
[5] www.rapleaf.com/
[6] Les sites de localisation des internautes fournissent seulement l’adresse IP. En France, les coordonnées de l’internaute ne sont fournies aux autorités que sur réquisition d’un juge mais dans un régime policier retrouver son nom et son adresse serait à la portée des autorités.
[7] www.commentcamarche.net/faq/5351-surferanonymement#q=Comment+naviguer+sur+internet+sans+laisser+de+trace&cur=3&url=%2F
www.rue89.com/2012/02/02/vie-privee-le-guide-pour-rester-anonyme-sur-internet-228990

Publié dans le n° 303 de la revue


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