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« Expérience extracorporelle » et « rationalistes rétifs »

Publié en ligne le 16 janvier 2009 - Paranormal
par Jean-Paul Krivine - SPS n° 284, janvier 2009

La revue Science du 24 août 2008 publie deux articles relatant des expériences d’« extra-corporalité ». En montrant en réalité virtuelle des images de leur propre corps à des volontaires, les auteurs ont pu reproduire en laboratoire le sentiment d’observer son propre corps « de l’extérieur ». Ces expériences commencent à lever le voile sur la « conscience de soi » que nous éprouvons, et pourraient donner des explications à des descriptions parfois rapportées par des consommateurs de drogues, des personnes souffrant d’épilepsie ou d’attaques subi un traumatisme grave ou ayant traversé un coma profond. L’auteur d’un des articles imagine continuer ce type d’expérience pour mieux cerner les bases d’autres phénomènes, tels les hallucinations ou des maladies psychiques comme la schizophrénie. Henrik Ehrsson, l’auteur de l’autre article, envisage, pour sa part, des applications commerciales : « Cette technique est un moyen de se projeter soi-même, une forme de téléportation. Si nous pouvons projeter des gens dans des personnages virtuels, et faire qu’ils ressentent les choses comme s’ils étaient vraiment dans une version virtuelle d’eux-mêmes, les jeux vidéo pourraient par exemple entrer dans une nouvelle ère. » 1

Mais d’autres voudraient y voir une sorte de revanche du paranormal sur le rationalisme. Ainsi, Pierre Le Hir dans le journal Le Monde 2 évoque les « rationalistes rétifs aux phénomènes paranormaux » qui auraient qualifié d’hallucinations les récits de cette sensation d’« extracorporalité ».

En réalité, toute une littérature ésotérique s’est développée, utilisant et mettant en scène le sentiment de « se voir de l’extérieur » pour affirmer l’existence d’un esprit indépendante de notre corps et cherchant à se séparer de lui. Les « expériences de mort imminente » (EMI en français, NDA – Near Death Experience – en anglais) décrivent une âme se détachant de son corps à l’approche de la mort, observant son ancienne enveloppe matérielle de l’extérieur, pour ensuite entrer dans un long tunnel, avec au fond, une lumière blanche très forte. On relate alors des rencontres avec les morts de la famille… soulignant ainsi qu’il s’agit bien du processus d’une âme quittant un corps mourant pour rejoindre le royaume des morts. La littérature est abondante, les livres et reportages se sont multipliés sur le sujet.

Les « rationalistes rétifs » que nous sommes ont toujours refusé les explications mystiques et dualistes, mais n’ont pas pour autant nié la réalité d’un sentiment d’« extra-corporalité » relaté par de nombreuses personnes. Ainsi, en 1994 écrivions nous 3 : « La science reste modeste, et on est loin encore de pouvoir tout expliquer. L’analyse de ce phénomène accidentel qu’on ne peut reproduire à volonté en laboratoire est encore balbutiante et les recherches en neurophysiologie ont beaucoup à nous apprendre sur les mécanismes complexes de notre cerveau. Mais les lueurs déjà entrevues retirent à ces expériences tout caractère surnaturel dont certains voudraient les parer. Rien ne permet de dire aujourd’hui qu’il y a dans les NDE quelque chose de paranormal qui défierait la connaissance humaine. »

Les récentes expériences relatées par la revue Science n’apportent pas l’ombre d’un argument en faveur d’une âme séparée du corps. C’est même plutôt l’inverse : elles produisent des explications rationnelles et scientifiques à des sensations que certains voulaient à toute force attribuer au paranormal. Par ailleurs, le sentiment d’« extra-corporalité » n’est qu’une impression ressentie, et nullement une réalité physique. Or, la littérature ésotérique transforme souvent ce sentiment en une véritable sortie du corps, avec une âme qui peut alors tout observer de l’extérieur (l’exemple le plus célèbre et le plus largement médiatisé dans les milieux du paranormal est celui de Pamela Raynolds subissant une intervention chirurgicale au cerveau, et, selon son témoignage, capable de décrire de l’extérieur l’opération en train de se dérouler).

Là, on est bel et bien dans le paranormal, et seuls des journalistes rétifs à l’analyse sérieuse pourront voir dans les expériences décrites dans Science une illustration de ce type de « sortie du corps ».

1 Cité par Le Temps.

2 Le Monde du 25 août 2008.

3 Jean-Pierre Thomas SPS n° 207, janvier-février 1994.


Mots-clés : Paranormal

Publié dans le n° 284 de la revue


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