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Faut-il se réjouir du déremboursement partiel de l’homéopathie ?

Publié en ligne le 10 juillet 2004 -
par Jean Brissonnet - SPS n° 260, décembre 2003

Le 23 septembre 2003, le Pr. Mattéi, ministre de la Santé présentait son projet de loi de financement de la Sécurité sociale. Y était annoncé, parmi d’autres mesures, non pas la fin, souhaitée par les rationalistes, du statut d’exception dont jouit l’homéopathie, mais seulement le déremboursement partiel des médicaments homéopathiques. Le ministre reconnaissait que le déficit du régime général en 2004 serait « abyssal » : 11,2 milliards d’euros. Les solutions envisagées dans l’urgence consistaient notamment à augmenter le forfait hospitalier, à continuer le développement des médicaments génériques, à poursuivre le déremboursement des spécialités à Service Médical Rendu (SMR) insuffisant et à diminuer le taux de remboursement des produits homéopathiques.

Lever de boucliers homéopathes

Si la plupart de ces mesures furent accueillies avec un certain scepticisme, mais sans surprise, la dernière provoqua une réaction indignée du lobby des granules. Le syndicat national des médecins homéopathes français (SNMHF), par la bouche de Jean-Manuel Têteau, son secrétaire général, dénonçait le projet en s’appuyant sur le fait que, d’après lui, les prescriptions homéopathiques ne représentent qu’une « goutte d’eau dans l’océan du déficit » de l’assurance maladie.

Lors d’une conférence de presse, dès le 2 octobre, Christian Boiron, patron du laboratoire leader mondial de ce secteur, dénonce une « mesure sectaire, socialement injuste et économiquement absurde » 1. Il considère qu’il s’agit d’une mesure inspirée par « les industries pharmaceutiques et les idéocrates »2. C’est de la « discrimination », du « racisme », du « sectarisme » et un « dénigrement global ». Il stigmatise ceux qui sautent « comme des cabris en criant “Recherche, recherche !” » et favorisent « les produits prétendument innovants sur les bons vieux médicaments ». On va bientôt « donner des antidépresseurs aux gamins à l’école »2, affirme-t-il. Rien que cela ! Dans un bel élan consensuel, les salariés de son entreprise, pour cette fois en plein accord avec leur patron, protestent de concert : « C’est du foutage de gueule, on se fait avoir parce qu’on rentre pas dans le moule des explications cartésiennes », explique Dominique Didier, déléguée Force Ouvrière 2. Il faut dire que le roi des granules ne se prive pas d’un petit couplet de chantage à l’emploi et se fait menaçant : « Si 50 % de notre chiffre d’affaires sont foutus en l’air par abus de pouvoir politique, je sais pas, on ira s’implanter ailleurs, dans un pays plus accueillant »2.

Pour faire bonne mesure, le site Internet « boiron.fr » lance aussitôt la contre-attaque. Les amateurs de dilutions extrêmes sont invités à remplir une carte-pétition à envoyer à J.-P. Raffarin et à J.-F. Mattéi, dans laquelle on peut lire : « Je peux témoigner que l’homéopathie est, pour ma famille comme pour moi-même, une thérapeutique très efficace et particulièrement adaptée à de nombreuses pathologies. Réduire son remboursement remettrait en cause notre liberté de choix, nous inciterait à utiliser des médicaments beaucoup plus chers, et finalement aggraverait le déficit de la Sécurité Sociale ».

Nul doute que cet argument imparable risque de donner des remords aux membres de la commission de transparence !

Une mesure qui ne devrait pas étonner

Et pourtant, le déremboursement, ou plutôt le passage d’un taux de remboursement de 65 % à 35 %, n’est pas une mesure isolée. Ce n’est pas non plus une mesure nouvelle. De 1977 à nos jours des centaines de spécialités ont été partiellement ou totalement déremboursées. D’ailleurs les mesures actuelles prévoient par ailleurs le déremboursement total sur 3 ans de 835 médicaments au SMR insuffisant. Quatre-vingt-quatre d’entre eux l’ont déjà été en 2003 3. Ce sont ceux dont « l’utilisation n’est médicalement pas souhaitable ». En 2004, ce sera le tour de ceux qui « peuvent relever d’un choix d’automédication » et en 2005, les spécialités « peu efficaces, mais pour l’heure sans alternative thérapeutique » subiront le même sort.

L’homéopathie, un cas encore à part

Pourquoi l’homéopathie semble-t-elle traitée à part ? Pourquoi a-t-elle droit à un traitement particulier ? Pourquoi ne suit-elle pas la règle commune aux 835 préparations citées précédemment ? Tout simplement parce qu’elle constitue, dans le domaine de l’agrément, un cas à part.

On sait que pour obtenir leur Autorisation de Mise sur le Marché (AMM), les médicaments doivent faire l’objet d’essais complexes longs et très onéreux. Un dossier de demande d’autorisation doit être déposé, contenant des comptes-rendus d’essais cliniques, dont certains effectués en double aveugle, montrant non seulement leur innocuité mais aussi leur efficacité. Il faut plus de 10 ans entre la découverte d’une molécule et sa mise sur le marché. Rien de tel pour l’homéopathie. Elle bénéficie d’un régime particulier qui découle du Décret n° 98-52 du 28 janvier 1998 « relatif aux conditions de la mise sur le marché des médicaments homéopathiques... » qui indique que : « Pour un médicament homéopathique soumis à autorisation de mise sur le marché, compte tenu de la spécificité de ce médicament, le demandeur est dispensé de produire tout ou partie des résultats des essais pharmacologiques, toxicologiques et cliniques lorsqu’il peut démontrer par référence détaillée à la littérature publiée et reconnue dans la tradition de la médecine homéopathique pratiquée en France que l’usage homéopathique du médicament ou des souches homéopathiques le composant est bien établi et présente toutes garanties d’innocuité ».

En pleine confusion

Contre la grippe, pensez au vaccin homéopathique
Cette publicité n’est affichée, semble-t-il, qu’exceptionnellement à l’intérieur de certaines pharmacies. Le mot « vaccin » n’apparaît que dans le panneau publicitaire, placé en évidence.

Le produit est annoncé comme, entre autres, une dilution de la souche du vaccin classique à CH 9 (centésimale hahnemanienne). Or, (100)9, c’est (102)9, c’est-à-dire (10)18, soit un 1 suivi de 18 zéros. La dose initiale se trouve donc étendue un milliard de milliards de fois.

Avec une seule dose de vaccin dilué, on peut probablement traiter tous les terriens et les extra-terrestres du système solaire jusqu’à la fin des cinq milliards d’années qu’il lui reste. Si le virus ne mute pas stupidement.

Ne demandez pas à votre médecin ce qu’il en pense.

José


Une démarche à poursuivre

C’est bien pourquoi la démarche initiée en 1999 par Martine Aubry avait tout lieu de donner satisfaction, si les préparations homéopathiques avaient été soumises à la règle commune. « Il ne faut plus appeler médicament celui qui n’en est plus un », déclarait alors Gilles Johanet, le nouveau directeur de la CNAM. S’appuyer sur un SMR clairement évalué par les experts de la commission de la transparence de l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps), rembourser ce qui est efficace et ne rien débourser des cotisations des salariés pour ce qui n’a pas fait la preuve de son efficacité, qui pourrait contester cette logique ? On peut bien entendu admettre des situations transitoires, permettant à la fois aux consommateurs de ces produits et aux laboratoires qui vivent de leur commercialisation de s’habituer ou de se reconvertir. Un taux intermédiaire provisoire peut tout à fait être établi, à condition que les règles soient clairement définies et qu’une réflexion générale soit faite sur les utilisations du placebo et les règles de substitution. Il importe surtout que l’information soit diffusée à la fois en direction des praticiens, pour leur expliquer la philosophie de l’opération, et en direction des usagers, pour leur faire comprendre la nécessité de ces mesures.

La démarche actuelle

Rien dans l’actuelle démarche du ministre de la santé ne correspond à cette méthode. Tout simplement parce que ce n’est pas sur cette base que les actuels déremboursements ont été établis. La preuve en est que certaines spécialités dont l’efficacité ne fait aucun doute - le Primperan ®, la Claritine ® et le Zirtec ® par exemple - font partie de la liste des déremboursements. Les mesures actuelles tendent donc tout simplement à faire des économies et surtout à faire prendre en charge par les mutuelles une partie croissante du financement. Cette méthode ne peut que rencontrer une opposition quasi-générale.

Opposition des plus modestes qui, lorsqu’ils sont dépourvus de mutuelles, verront certains médicaments pourtant indispensables rester en partie à leur charge.

Opposition des mutualistes, qui, en fin de compte, devront bien payer puisque si les charges augmentant, les cotisations, par un effet mécanique, ne pourront qu’augmenter. La Mutualité française a d’ailleurs estimé que les diverses mesures vont « coûter cher aux malades » avec le transfert « d’un milliard d’euros de charges sur les mutuelles », qui obligera celles-ci à « augmenter leurs cotisations ».

Opposition des praticiens qui se voient imposer un nouveau mode de fonctionnement sans qu’aucune justification théorique leur soit fournie.

Opposition des scientifiques et des rationalistes qui voient là s’éloigner la perspective d’une saine et définitive clarification.

Alors, certes, pour la première fois, un tabou a été brisé. On a osé, ou plutôt on s’est vu dans l’obligation, de s’attaquer à l’une des « vaches sacrées » des pseudo-médecines, sa composante la plus « sérieuse », la plus emblématique, l’homéopathie.

S’agit-il d’un simple coup d’épée dans l’eau ? S’agit-il au contraire du commencement de la fin ? Seul l’avenir nous le dira !

1 « Le déremboursement partiel de l’homéopathie contesté », Le Monde, 4 octobre 2003.

2 « Potion amère aux labos Boiron », Florent Latrive, Libération, lundi 6 octobre 2003. Toutes les citations reproduites jusqu’à la fin de ce paragraphe sont tirées de cet article.

3 JO du 1/8/2003 et 25/9/2003.

Publié dans le n° 260 de la revue


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