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Former et informer les décideurs

Publié en ligne le 21 mars 2015 -
par Yves Bréchet - SPS n° 310, octobre 2014
Nous reproduisons ici de larges extraits de la conférence donnée par Yves Bréchet à l’occasion de la réunion publique qui a suivi l’assemblée générale de l’Association Française pour l’Information Scientifique le 17 mai 2014.

L ’objet de cette contribution est d’analyser les différentes facettes du rôle de scientifique comme conseiller de ceux qui ont mandat à décider, que ce soit dans le monde politique ou dans le monde industriel. Elle vise à proposer une réflexion sur les implications en ce qui concerne la formation des décideurs, mais aussi plus généralement celle des citoyens.

Distinguer le croire, le savoir et l’agir

Si l’on s’en tient aux ordres pascaliens, le « croire », le « savoir », et « l’agir » sont clairement distincts. Cela vaut pour la sphère de la décision publique, et cela vaut également pour la sphère de la décision d’entreprise. Par ailleurs, s’il est difficile de soutenir que les décisions doivent être découplées de l’approche rationnelle qu’instruit la science, il est tout aussi difficile de prétendre réduire les décisions concernant l’humain à une seule démarche rationnelle.

Ainsi, le savoir et l’agir doivent être clairement distingués, et le savoir doit éclairer l’agir, mais ne saurait prétendre être la source exclusive de légitimité de la décision.

De nos jours, le problème n’est pas dans le « trop de science », mais dans « l’oubli de science ». C’est vrai pour la décision politique (des décisions majeures sur la politique énergétique, sur l’agriculture ou sur la politique de santé sont parfois prises sans que la communauté scientifique soit même consultée). C’est vrai aussi pour les politiques industrielles, avec le primat donné à la finance sur la technique dans les instances décisionnelles. De rachats successifs en démantèlements éclairs et en ventes par appartement, il est de plus en plus difficile de parler d’un portefeuille technologique d’une entreprise. Ce glissement du matériel vers l’immatériel, de la réalité physique vers la stratégie financière, provoque un dommage collatéral grave : la perte de la notion d’hystérésis 1, et l’indifférence au concept d’inertie temporelle (on peut détruire en un an un ensemble de compétences qui a mis vingt ans à se construire et qu’il faudra éventuellement vingt ans pour reconstruire).

Le paradoxe est que ce découplage entre le savoir scientifique et la décision politique survient au moment même où la science enregistre ses plus brillantes réussites dans la maîtrise du monde et au moment même où la complexité des décisions à prendre exigerait au contraire qu’elle puisse servir de boussole dans la jungle. Cette technicité croissante de nos sociétés, tant dans la vie quotidienne que dans la vie professionnelle, associée à une spécialisation accrue des disciplines scientifiques, porte en elle la nécessité d’avoir recours à une expertise pour guider les décisions, que ce soit les décisions de l’entreprise ou les décisions du politique.

Le prince n’a jamais été vraiment philosophe, mais il fut un temps où Edison était à la fois le génial inventeur que l’on sait, et un grand capitaine d’industrie. Nous vivons le paradoxe suivant : plus notre industrie dépend de connaissances scientifiques très avancées, plus notre vie de citoyen dépend de technologies de pointe (pour l’énergie, pour le transport, pour la santé), et moins nos dirigeants sont les acteurs directs de cette innovation scientifique et technique. De telle sorte que les tentations d’antan, la fascination pour la prouesse technique au mépris de sa pertinence économique, ou le saint-simonisme 2 comme mode de gouvernement, tentations que le XIXe siècle a parfois illustrées, cèdent le pas aujourd’hui devant des dangers tout aussi inquiétants, liés à l’ignorance, ou pire, à la connaissance superficielle de la science moderne.

La fascination du court terme dans le monde industriel, et l’idée délétère qu’on peut arrêter, puis reprendre un processus d’innovation comme on allume et on éteint une lampe, est potentiellement mortelle pour tout processus de création technologique.

Donner un avis à la condition de ne pas avoir compétence

Plus grave encore, le divorce des élites politiques (et plus sournoisement des faiseurs d’opinions que sont les journalistes) d’avec la connaissance scientifique est à la base d’une défiance du politique et du citoyen vis-à-vis de la science. Au moment même où la dimension scientifique et technique des décisions à prendre s’accroît, rendant de plus en plus nécessaire le recours à des experts et à des conseillers scientifiques, on voit poindre l’illusion qu’on sait bien assez de science quand, dans sa (lointaine) jeunesse, on a aligné quelques pages de calcul. Et celle, plus grave encore, que tout un chacun a un avis à donner à la condition expresse de ne pas avoir compétence pour le faire. De telle sorte que, dans le débat public, tout le monde pourra avoir un avis sur le nucléaire sauf les physiciens, sur les vaccins sauf les médecins, sur les OGM sauf les biologistes et sur les gaz de schiste sauf les géologues. La nécessité de l’expertise et sa concomitante dévaluation, voire disqualification, pose question.

Le rôle de conseil du scientifique

Comme le rôle de conseil du scientifique est d’aider à la décision, c’est-à- dire très souvent d’aider à résoudre des questions aux conséquences sociales ou industrielles immédiates, il s’ensuit que sa fonction doit naturellement être celle d’un lien entre la recherche fondamentale et la recherche finalisée.

Malgré l’interpénétration des connaissances des sciences pures et des sciences appliquées, il reste commode pour la clarté du raisonnement de distinguer les conseils qui concernent le savoir en soi (« comprendre pour comprendre ») et ceux qui concernent les applications du savoir (« comprendre pour faire »).

En ce qui concerne les destinataires des conseils, il est commode de les distinguer par leurs objectifs : le bien public ou le profit de l’entreprise. Avec toutes les gradations entre ces deux types, et notamment dans le cas des entreprises de service public.

La légitimité de la décision ne repose pas uniquement sur la pertinence scientifique du conseil. Dans le cas du conseil à l’industriel sur la stratégie scientifique et technique de l’entreprise, la pertinence scientifique n’est qu’une composante du choix, l’aspect économique jouant bien évidemment un rôle majeur. Dans le cas du conseil au politique, la difficulté est plus grande encore : la légitimité de la décision politique n’est pas seulement une question de pertinence scientifique et technique. On pourrait espérer que la pertinence, ou au moins la faisabilité technique soit un prérequis de la décision politique. Mais comme la décision politique doit viser au bien public, le scientifique doit dire au politique si les décisions qu’il va prendre, d’un point de vue scientifique, vont dans le sens du bien public, mais il n’a lui-même, en tant que scientifique, aucun droit supplémentaire, par rapport à tout autre citoyen, à décider de ce qu’est le bien public.

On peut énoncer quelques bonnes pratiques dans la fonction de conseiller.

  • Décider, c’est choisir. Le conseiller ne doit pas se substituer au décideur. En conséquence de quoi il ne doit jamais présenter une seule option, mais un choix entre des options possibles, que le décideur classera avec sa propre métrique.
  • Le conseiller doit donner une évaluation de l’état des lieux du point de vue scientifique. Compte tenu de la complexité des sujets traités, il est souhaitable que le conseiller donne en fait une synthèse d’une expertise collégiale.
  • Enfin, le conseil doit conduire à une procédure décisionnelle, et il doit donc être clair, et suivre un algorithme rigoureux : exclure ce qui n’est pas possible, prioriser entre les décisions possibles en fonction des difficultés à prévoir, et enfin documenter les options les plus prometteuses pour conduire à une décision opérationnelle.

Ces règles simples, si elles étaient toujours convenablement appliquées, notamment dans le cadre du conseil au politique, éviteraient la confusion trop fréquente entre les objectifs et les verrous technologiques, confusion des plus fâcheuses quand on doit définir des programmes de recherche prioritaires.

Les paradoxes du conseiller : les exigences de la transparence et celles de la confidentialité

Le conseiller scientifique doit faire face à quelques situations paradoxales dont la solution n’est pas toujours évidente. Elles ont trait à la publicité de ses avis.

La transparence dans les discussions est une condition nécessaire du savoir : il faut pouvoir partager ses réflexions, et on tire d’un dialogue avec ses pairs un bénéfice à la mesure de ce qu’on y apporte.

La transparence est aussi une exigence de la démocratie : le citoyen est en droit de savoir qui conseille le pouvoir, il est en droit d’exiger l’explicitation des possibles conflits d’intérêt. En ce sens, il est souhaitable que l’avis des experts soit public.

Par contraste, il est bien évident que tout ou partie des connaissances internes à l’entreprise que doit avoir le conseil scientifique de l’industriel doivent rester confidentielles. Une façon de respecter cette exigence relève de la simple « éthique du consultant » qui ne peut évidemment pas conseiller deux entreprises concurrentes, au moins pas sur les domaines où elles sont en compétition. Mais la situation est plus complexe : le conseiller scientifique est aussi un membre de la communauté académique, il forme des étudiants, il a des collaborations. Une règle simple est de trancher en cas de conflit entre les exigences du conseil industriel et celles de la liberté académique en faveur de la liberté académique. La raison en est évidente : à terme, le conseiller n’a d’intérêt pour l’entreprise que précisément parce qu’il la met en lien avec la recherche qui se développe dans le milieu académique. Si les règles de confidentialité le coupent de cette communauté, son statut de conseiller n’a plus lieu d’être. D’où une règle très simple : en cas de conflit, il faut, ou bien renoncer à son statut de conseiller en gardant sa liberté académique, ou renoncer à sa liberté académique en rejoignant l’entreprise comme salarié à part entière.

La situation du conseiller du décideur politique est plus délicate et conduit à exiger de lui un devoir de réserve. Son avis doit avoir un poids qui est uniquement donné par son contenu scientifique et technique. La légitimité du politique est basée sur la délégation du pouvoir par les citoyens, donc sur la confiance des citoyens. Si le conseiller donne son avis publiquement au décideur, il donne à cet avis un poids qui est d’origine non scientifique, qui est la capacité à influencer l’opinion, notamment via les faiseurs d’opinions que sont les médias. Il en résulte que le conseiller scientifique du décideur politique doit observer une réserve absolue, tout en ayant vis-à-vis de celui qu’il conseille une franchise absolue. Autrement dit, alors que les avis des experts doivent être publics, celui du conseiller doit être réservé à l’appréciation du décideur en son âme et conscience.

Former à tous les niveaux décisionnels

Nous avons analysé les différentes formes d’expertise pouvant donner lieu à un conseil, selon les destinataires de ces conseils. Reste un point important et rarement abordé, celui de la capacité de ces destinataires à faire bon usage de ces conseils. La question se pose alors, non pas en fonction du statut du décideur (en entreprise ou en politique), mais en fonction de sa formation initiale.

Il fut un temps, les décideurs dans les entreprises étaient quasi systématiquement des ingénieurs. Ils avaient donc reçu une formation scientifique et technique qui les rendait a priori capables de bénéficier d’un conseil scientifique. Cela ne signifie pas que la situation était sans risque. S’éloignant du savoir technique, les décideurs se sont rapprochés de la certitude qu’ils en savaient bien assez, et que c’était de managers et non de techniciens qu’ils devaient s’entourer, et la mécanique était enclenchée pour que les carrières les mieux reconnues s’éloignent des parcours les plus techniques. Bien au contraire, pour que les décideurs des entreprises, quand ce sont des ingénieurs, puissent pleinement bénéficier des conseils scientifiques, il est extrêmement souhaitable qu’au moins une fois dans leur formation, ils aient eu une expérience de recherche, qu’ils aient été frottés aux frontières mouvantes du savoir.

Pour ce qui est du décideur politique, il est bien rare désormais qu’il ait reçu une formation de scientifique (hormis en Chine et en Allemagne, le sujet mérite réflexion...). Il est face à l’avis scientifique en terra incognita.

Il faut que le politique prenne conscience de la différence entre un raisonnement scientifique et un témoignage, entre un avis et une opinion, entre une plaidoirie et une démonstration.

Cela n’est pas aisé, et il faut du temps pour reconstruire une telle culture. Il faut une formation non pas aux sciences, mais à l’esprit scientifique. Il faudrait que cette formation soit donnée en amont, à Science Po, à l’ENA, à l’École de la magistrature, dans les écoles de journalisme, en lieu et place de la vulgate relativiste qui laisse à croire que la connaissance scientifique est une construction sociale.

Ce dont le décideur politique a besoin, ce n’est pas de comprendre les transferts radiatifs, c’est de comprendre par quelle méthode la communauté scientifique établit progressivement un corpus de connaissance qui n’est pas un condensé d’opinion, c’est de comprendre que la force de la preuve ne se mesure pas à l’intensité vocale des protagonistes, qu’une discussion scientifique n’est pas une plaidoirie, que toutes les billevesées sur la science comme construction sociale sont un contresens sur ce qu’est véritablement la démarche scientifique : l’établissement d’un consensus devant les preuves qui reste valable jusqu’à ce que de nouveaux faits viennent le déstabiliser.

Mais en attendant que soit formée une nouvelle classe politique ou journalistique, il faut bien faire avec celle que l’on a ! Le meilleur moyen de reconstruire cette capacité à s’approprier un avis scientifique, à le tester au filtre de l’évaluation par les pairs, est l’exercice des « commissions d’audition » telle que la pratique l’OPECST (Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques 3). Un autre moyen de perfuser dans le monde politique ce qu’est la démarche scientifique est l’initiative de « jumelage » des membres de l’Académie des sciences avec les membres du parlement. Une initiative similaire avec les magistrats, avec les journalistes serait bienvenue, elle reste à construire.

La formation de tous les citoyens à la démarche scientifique

Pour ce qui est de conseiller le décideur politique, il faut toujours garder à l’esprit que le scientifique n’a aucun droit supplémentaire comme citoyen, mais qu’il a un devoir d’information. Comme la légitimité du politique lui vient du citoyen, on minimisera les risques de hiatus entre la légitimité politique et la légitimité démocratique si le citoyen lui-même a une compréhension, non pas du détail de l’avis scientifique, mais de la nature d’un avis scientifique. Au delà de la formation scientifique des ingénieurs ou de la formation à la science des décideurs politiques se pose de façon de plus en plus insistante la question de la formation à la démarche scientifique de tous les citoyens.

Les centres de la culture scientifique et technique (CCST) visent un public d’enfants et d’adultes. Mais il faut faire plus, commencer plus tôt. C’est ce qu’a entrepris la démarche « la main à la pâte », initiée par Georges Charpak, Pierre Léna et Yves Quéré : apprendre aux enfants le questionnement scientifique. Récemment, cette démarche a été reconnue dans le cadre du Grand Emprunt 4 comme particulièrement importante dans la formation des maîtres, maîtres des écoles et professeurs des collèges : ils viendront dans des « maisons des sciences » recevoir des formations données au moins pour moitié par des scientifiques et des ingénieurs dans les domaines des sciences de la nature, des sciences mathématiques et numériques, et des sciences de l’ingénieur.

La fondation « la main à la pâte » et les « maisons des sciences »

En 2011, le lancement d’une action des Investissements d’avenir en direction de la culture scientifique et technique a permis à l’Académie des sciences de proposer neuf Maisons pour la science au service des professeurs, à périmètre régional et implantées dans les universités de Clermont-Ferrand, Nancy, Strasbourg, Toulouse (ouvertes en 2012) puis à Rennes, Lille, Orléans, Bordeaux et Grenoble (2014). Celles-ci visent à rapprocher ces professeurs de la science et de la technique vivante. Elles sont coordonnées par la Fondation La main à la pâte, sous l’égide de l’Académie des sciences. En huit ans, ces neuf Maisons devront avoir contribué, par une exposition intense à la science et la technique vivante, à l’évolution professionnelle de plus de 30 000 professeurs.

La fondation : La main à la pâte

Conclusion

La technicité croissante de nos sociétés rend l’expertise scientifique de plus en plus indispensable pour les décideurs. Et cette expertise est dans une situation de plus en plus critique. Il y a urgence à réagir vis-à-vis de dangers mortels : l’un est de former des ingénieurs qui n’ont plus l’expertise scientifique et technique suffisante, au risque de rater les changements scientifiques majeurs et leurs conséquences ; l’autre est de laisser l’antiscience gangrener le monde des décideurs politiques. Dans les deux cas, ceux qui ont mandat pour décider ne sont plus en état de bénéficier des avis scientifiques qui peuvent leur être donnés.

Le remède à ce double risque ne peut être que dans la formation. Formation des citoyens, en redonnant à la démarche scientifique une place centrale, et cela dès les petites classes. Formation des ingénieurs, en les exposant à la science en train de se faire. Formation des futurs politiques, en les exposant à une pratique du raisonnement scientifique. Formation des politiques, journalistes, magistrats en place, en leur permettant comme à l’OPECST d’avoir accès à une expertise collégiale, en leur donnant comme dans les jumelages un carnet d’adresse dans le monde scientifique. Et enfin, formation des scientifiques eux-mêmes. Nous avons tous vu, ou même vécu, cette situation pathétique où un scientifique fait piètre figure face à un militant ou à un journaliste qui n’a pas son souci d’exprimer toutes les nuances d’un jugement. Sans renoncer à ses principes, s’il doit « monter sur le ring », l’expert scientifique doit apprendre les passes qui y ont cours, sinon il vaut mieux s’abstenir et rester un homme de dossiers.

Dans l’état critique où nous nous trouvons, il n’est pas évident que nous puissions compter uniquement sur la solidité des argumentaires scientifiques pour contrebalancer le retour des sophistes, et il nous faudra former des lutteurs.

1 Le fait qu’on ne puisse pas parcourir un trajet en direction inverse par le même chemin.

2 La doctrine de Saint-Simon qui accordait une importance centrale à la science dans le gouvernement de la Cité. Cette doctrine a été très influente au moment de la révolution industrielle.

3 Créé par la loi n° 83-609 du 8 juillet 1983, l’OPECST a pour mission d’informer le Parlement des conséquences des choix de caractère scientifique et technologique afin d’éclairer ses décisions. À cette fin il recueille des informations, met en œuvre des programmes d’études et procède à des évaluations.

4 Initiative aussi appelée « Investissements d’avenir » et lancée en France en 2010.

Publié dans le n° 310 de la revue


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