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Génomes du chimpanzé et de l’homme

Publié en ligne le 13 septembre 2005 - SVT

Les scientifiques et l’argent de leurs projets : un raccourci méprisant

L’article de Julie Lasterade "Le chimpanzé livre son génome sans la clé" dans Libé du 1er septembre est lourd de mépris envers les scientifiques. Il commence ainsi : "Les scientifiques avaient bien vendu leur projet : s’ils avaient les moyens de séquencer le génome, en le comparant à celui de l’Homme, ils sauraient quels sont les gènes qui ont fait l’hominisation. Séduisant. Ils ont obtenu l’argent." Puis l’auteure annonce que les résultats escomptés ne sont pas là. Le raccourci pris ici est éminemment réducteur. Les scientifiques sont ni plus ni moins accusés de réclamer de l’argent pour de petites affaires qui ne mènent pas à grand chose puisque, dans l’article de Nature du 1er septembre, ils admettent ne pas avoir pu déchiffrer totalement le génome du chimpanzé, et ne pas comprendre ce 1,2 % de gènes différents. Fallait-il pour autant renoncer à cette étude coûteuse ? Sûrement pas : la recherche qui s’attelle à des systèmes complexes ne peut se passer ni de temps, ni de patience, ni d’argent.

Une intuition confirmée par les études

Revenons sur l’histoire de ce génome 1, pour plus d’objectivité, et passons un peu en revue ce que ne précise pas la journaliste de Libé. Le 11 avril 1975, un article de Science nous apprend que les protéines de l’homme et du chimpanzé sont quasiment identiques. On ne savait pas encore séquencer l’ADN, mais le résultat a été obtenu par des approches comparatives entre les protéines des deux espèces. Il apparut alors comme probable que les gènes qui produisent ces protéines soient, eux aussi, identiques. Mary-Claire King, une des deux auteurs de l’article, chercheuse à Berkeley, envisagea alors que le 1% de différence soit le fait de changements dans la régulation de l’expression des gènes.
Les séquençages d’ADN qui ont suivi et qui ont abouti, en 2003, à la séquence "brouillon" des deux génomes, ont confirmé, pour l’essentiel, les études de 1975.

Séquence brouillon et séquence finie

Mais qu’est-ce qu’une séquence "brouillon ? La question est importante, car elle représente LA lacune de l’article de Libé, qui n’explique pas la démarche scientifique employée, et nous fait croire ainsi à l’inutilité de l’étude entreprise.
La séquence "brouillon" est un séquençage sensé être exact à 99% au moins et doit comporter un nombre de "trous" assez limité. C’est cette forme de séquençage qui a été faite en 2003, par un examen comparatif de plusieurs gènes. Il fallait ensuite passer à un déchiffrage de tout le génome, pour obtenir un séquençage appelé "fini", c’est-à-dire ne contenant que 0,01% d’erreurs et très peu de trous. On imagine aisément que le passage d’une séquence brouillon à une finie est forcément dévoreuse de temps, de moyens humains, et d’argent.
Le langage de l’ADN ne peut pourtant pas se passer de la connaissance de son alphabet déchiffré espèce par espèce, même si l’on sait que l’alphabet mis bout à bout ne constitue pas la richesse du langage.

Génome indéchiffré, et non indéchiffrable

Si ce déchiffrage n’a pas révélé la spécificité de l’homme, quoi d’étonnant, puisque, comme le dit Pascal Picq 2 : "...ça se passe au-dessus des gènes, au niveau de la régulation. C’est dans la grammaire génétique que se joue l’évolution"
Depuis 1975, avec Marie-Claire King, jusqu’à 2005 avec Pascal Picq, on constate que les scientifiques se doutent que les différences se cachent dans l’expression des gènes, et non pas dans les gènes eux mêmes. Pour autant, on n’a jamais vu une activité de type scientifique éliminer l’étape primordiale qui consiste à identifier, répertorier, comparer.
C’est bien ce que la journaliste de Libé a oublié de nous dire. Contrairement à ce qu’elle affirme dans le chapeau de son article, les 1,2% de différence ne sont pas indéchiffrables. Ils sont simplement indéchiffrés. La nuance est de taille.

Agnès Lenoire

1 Informations prises dans l’article de Bertrand Jordan "Notre génome de... chimpanzé", dans l’ouvrage Homo sapiens, l’odyssée de l’espèce, éditions Tallandier-La Recherche, 2005

2 Dans Libé du 1er septembre 2005, article de Sylvie Briet "La conscience du soi simiesque"


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