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Golden holocaust - La conspiration des industriels du tabac

Publié en ligne le 30 janvier 2015
Note de lecture de Martin Brunschwig - SPS n° 311, janvier 2015

« Nous n’avons jamais entendu un cigarettier admettre que des millions de gens meurent chaque année d’avoir fumé, que la publicité pousse les individus à fumer ou que pendant une cinquantaine d’années les compagnies ont œuvré nuit et jour à fabriquer le doute. Ni que les jeunes ont été une cible privilégiée et continuent de l’être. Certaines de ces compagnies rechignent maintenant à admettre que le tabagisme passif peut tuer, et aucune d’entre elles n’admettra que les victimes se comptent par dizaines de milliers tous les ans rien qu’aux États-Unis, et qu’il en meure bien plus dans le monde entier. L’industrie n’admettra pas non plus que la plupart des morts dues à la cigarette reste à venir, ou que la nicotine est aussi addictive que l’héroïne ou la cocaïne. Ou que cette addiction compromet profondément la liberté de choix du fumeur. Les compagnies n’admettent jamais que leurs meilleurs clients sont issus des couches les plus défavorisées de la société, que ce sont souvent les individus les moins aptes à comprendre leur addiction ou à y échapper. Les fabricants de cigarettes ont menti des décennies durant sur les dangers du tabac et poursuivent leur tromperie en vendant des marques qu’ils proclament « légères » ou « douces », ou encore des produits pourvus des mêmes codes couleurs. Sur tout cela, il n’y a jamais eu d’aveu. Pas plus qu’il n’y en a eu sur la supercherie des filtres, ou sur le fait que les cigarettes vendues aujourd’hui sont aussi létales que celles d’autrefois » (p. 671).

Ce passage du livre de Robert Proctor fait partie de ses remerciements : parmi les raisons qui l’ont poussé à écrire ce livre, il y a la surprise de constater que « tant de gens gobaient le discours de l’industrie  » affirmant que le problème était résolu, et qu’elle s’était « amendée ». Et en effet, « tout le monde sait » que le tabac, c’est dangereux ! Oui mais voilà… que sait-on exactement ? Depuis quand ? Qui l’a fait savoir ? Qu’en a-t-on conclu, notamment sur le plan politique et sanitaire ? C’est ici qu’entre en jeu un travail indispensable : celui de l’historien. Robert Proctor est professeur d’histoire à l’Université de Stanford (États-Unis). Son travail, tout simplement colossal, s’attache à replacer dans son contexte tout ce qui a permis de faire passer l’invention humaine la plus meurtrière de tous les temps pour un anodin passe-temps, un geste d’une telle banalité qu’il est devenu planétaire.

Ce long exergue permet déjà de prendre une première mesure de l’ampleur de la conspiration du sous-titre. L’auteur s’appuie sur les « tobacco documents », ces millions de pages mises en ligne depuis 1998 à la suite des grands procès perdus par les firmes de tabac américaines. R. Proctor, qui explique comment il s’y est pris pour s’y retrouver dans ce dédale, n’avance rien qui ne soit documenté et référencé : les notes de l’ouvrage en constituent près de cent pages ! Les faits et les chiffres donnent le tournis, ne serait-ce que le nombre total de victimes du tabac (cent millions et sans doute un milliard au cours du prochain siècle) ou la quantité de goudron de tabac répandue dans les poumons des fumeurs, qui représenterait annuellement un train de marchandise de 6000 wagons ! L’auteur délivre sans doute à peu près toutes les informations possibles sur ce sujet avec un luxe de détails et rien ne nous est caché des manœuvres de toutes sortes.

Le seul défaut du livre est d’ailleurs son exhaustivité. Par exemple, lorsque R. Proctor évoque l’implication de Hollywood et la présence des cigarettes à l’écran, ou l’utilisation des grands sportifs comme « porte-drapeau », c’est par pages entières qu’il nous en livre des exemples. Il a effectué un travail d’une telle richesse qu’il nous laisse souvent comme… assommés ! L’idéal serait peut-être de faire un résumé de l’essentiel, sur deux ou trois cent pages, pour rendre cet ouvrage plus accessible. Mais nous ne pouvons que saluer l’existence même d’un tel livre, qui, avec d’autres, met sur la place publique des informations capitales pour la construction de nos connaissances. Et d’autre part, il fallait sans doute sept cents pages (et un effort du lecteur) pour nous faire prendre réellement conscience de l’ampleur des problèmes et des manipulations de l’industrie.

Au final, voici sans conteste un de ces livres essentiels, de ceux qui ouvrent les yeux de ses lecteurs 1. La somme de Robert Proctor, enfin traduite en français, mais qui est parue depuis quelques années aux États-Unis, est un livre important, qui, espérons-le en tout cas, peut changer les choses. Car R. Proctor fait montre d’un optimisme rassurant : oui, on pourrait (et il faudra) abolir le tabagisme. Il fait d’ailleurs usage de ce terme d’abolition pour bien marquer la distinction avec l’interdiction : « Le contraire de la prohibition, c’est la liberté, alors que le contraire de l’abolition, c’est l’esclavage » (p. VIII de la préface).

Un dernier mot : l’existence d’un tel complot, son ampleur et le pouvoir qui a pu être celui des cigarettiers (et qui l’est encore) fait véritablement froid dans le dos, et donne à réfléchir sur le pouvoir des industriels. Ce qu’ils ont fait de plus grave, c’est faire mourir prématurément des millions de personnes, mais soyons conscients aussi d’un dommage collatéral terrible : c’est la science qui a été manipulée 2. Certes, nous espérons, au sein de l’AFIS, que le fonctionnement des agences publiques de santé, avec une expertise collective (et des améliorations qu’elles ont sans doute tiré de cette histoire de l’industrie du tabac) permettra d’échapper ou de réduire ce type de manipulations. Mais si les agences ont progressé, les industriels aussi ! Qui ont maintenant tout un éventail de stratégies à leur disposition pour promouvoir différemment (et peut-être dangereusement) leurs produits. Pour nous qui défendons la science, il y a là matière à une profonde réflexion. Ne soyons pas naïfs, « l’irrationnel » n’est pas le seul danger qui nous guette.

1 Science et pseudo-sciences a déjà abordé ce sujet à plusieurs reprises :
Quand l’industrie du tabac cache la vérité scientifique par Gilbert Lagrue – SPS n° 284, janvier 2009,
sur Le Rideau de fumée. Les méthodes secrètes de l’industrie du tabac. Gérard Dubois, Éditions du Seuil, 2003, voir l’encadré dans Quand l’industrie du tabac cache la vérité scientifique.
note de lecture sur Interdire le tabac - L’urgence ! Martine Perez. Odile Jacob, 2012,

2 Certes pas seulement : Robert Proctor montre aussi le rôle des avocats, des journalistes, ou même des historiens, ce qui le désole, naturellement… Toutes ces professions ont été manipulées à grande échelle par les industriels. Mais nombreux ont été les scientifiques achetés. Et la marche de la science entravée, biaisée… bref, enfumée !