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Histoire de l’alchimie

Publié en ligne le 8 octobre 2013
Note de lecture de Arkan Simaan

L’alchimie est synonyme d’ésotérisme, de langage obscur, d’occultisme et de signes mystérieux. Ses adeptes d’une autre époque cherchaient le secret de la transmutation des métaux vils en or et rêvaient de découvrir le remède universel. Ainsi, pour devenir riches et demeurer éternellement jeunes, ces hommes recouraient aux incantations, aux manipulations d’animaux morts, de végétaux, de minéraux… des pratiques qui relèveraient actuellement plutôt de la magie.

Aux origines de l’alchimie

« Que vient donc faire une étude sur l’alchimie dans une réflexion dédiée à l’histoire des sciences ? », se demande sans détour Bernard Joly, professeur émérite de philosophie et d’histoire des sciences, dont le livre Histoire de l’alchimie vient d’être publié par Vuibert-Adapt dans une édition soignée et bien illustrée. Voici sa réponse : « L’alchimiste est un homme qui travaille […], qui peine à la chaleur des fourneaux et qui se salit les mains en manipulant toutes sortes de substances chimiques. » L’auteur néglige les motivations de ces hommes et ne va donc accorder de l’importance qu’aux contributions de ces pratiques à la connaissance de la matière, à la fondation de la chimie. Il faut parler ici de « pratiques » au pluriel car il n’y a pas une alchimie unique. Ne pouvant pas (et ne souhaitant pas non plus) en étudier les multiples variantes, Bernard Joly omet sa manifestation dans la civilisation mésopotamienne. Pourtant, l’historien des religions Mircea Eliade y voyait dans un livre célèbre, Forgerons et alchimistes (1956), la source de l’alchimie occidentale, thèse qualifiée en passant de « suggestion hasardeuse » par Bernard Joly. Ce dernier, désireux de valoriser surtout ce qu’il y avait de technique et d‘expérimental pour mettre au point des teintures, pour fabriquer de l’or ou pour découvrir l’élixir de la vie éternelle, situe la naissance de l’alchimie vers le premier siècle de notre ère dans le monde grec, plus précisément à Alexandrie.

Le premier chapitre du livre de Bernard Joly est principalement sur Hermès Trismégiste et Zozime de Panopolis. Ce dernier distillait au IIIe siècle de notre ère avec des alambics équivalant à ceux de nos laboratoires scolaires ! Hermès Trismégiste, en revanche, ne décrit aucune manipulation, son œuvre ne relève même pas de l’alchimie. Sa présence se justifie seulement par son futur et lointain prestige – à la Renaissance – parmi les ecclésiastiques, les artistes, les savants et donc, aussi, les alchimistes.

Expansion et diffusion

Le deuxième chapitre du livre s’intéresse au monde islamique dont l’alchimie se nourrit d’abord des manuscrits grecs. Disparus de l’Occident latin en raison de l’essor du christianisme, ceux-ci furent traduits en syriaque, puis en arabe, ensuite commentés et enrichis. Deux noms méritent une mention particulière. D’abord Jâbir Ibn Hayyân. Connu par son nom latinisé Geber, cet auteur prolifique du VIIIe siècle serait le plus grand alchimiste du Moyen Âge si l’on pouvait être sûr de l’identité du savant : en effet, il pourrait s’agir d’un ensemble d’écrits produits par un groupe d’ismaélites proches des « Frères de la Pureté ». Le deuxième est le Persan Ar-Räzi ou Rhazes (865-925). Médecin, bâtisseur de nombreux hôpitaux, ce savant pluridisciplinaire adopta à cette époque une étonnante approche scientifique de l’alchimie qu’il voulut orienter vers la recherche médicale. Il eut de sérieux ennuis avec les autorités pour avoir soutenu l’égalité des hommes et manifesté de l’indépendance à l’égard de la religion en préférant les philosophes grecs aux prophètes.

Les deux chapitres suivants traitent de l’alchimie médiévale occidentale aux XIIIe–XIVe siècles. Les manuscrits grecs enrichis et commentés dans le monde musulman, redécouverts en Occident, inspirent les travaux de nombreux savants : Albert le Grand, Roger Bacon, Thomas d’Aquin, Raymond Lulle, Arnaud de Villeneuve… On voit donc qu’il y avait parmi eux d’éminents ecclésiastiques. Pourtant l’alchimie a parfois été condamnée par l’Église catholique qui redoutait le faux-monnayage et la magie. Elle l’avait proscrite dans les ordres religieux, en particulier chez les Franciscains, qui contournaient toutefois l’interdiction en invoquant le caractère naturel de leurs démarches. Une place spéciale est accordée à Paracelse, médecin fortement influencé par le Corpus Hermétique, livre d’Hermès Trismégiste traduit par Marsile Ficin en 1460. En adoptant complètement le premier aphorisme de la Table d’émeraude (« ce qui est en haut est comme ce qui est en bas »), Paracelse théorisa l’existence des « arcanes », semences invisibles des choses, utiles pour lier les astres – d’où viennent toutes les puissances – aux corps terrestres. Il préconisa donc d’extraire ces « arcanes » des substances minérales par des cuissons, des dissolutions, des purifications, des distillations... Sa médecine rencontra un certain succès auprès de populations lassées de l’échec des soins prodigués à l’époque. Elle se basait sur trois principes actifs : le Mercure, le Soufre et le Sel, qui étaient en correspondance avec l’Âme, l’Esprit et le Corps.

L’apogée de l’alchimie au XVIIe siècle est le thème du cinquième chapitre. Y figurent deux médecins de la cour de l’empereur Habsbourg Rodolphe II, Michel Sedziwój dit Sendivogius et Michael Maier, à côté d’autres noms : Joseph du Chesne, Pierre Jean le Fabre, et ce Robert Fludd qui rêve de relier les figures géométriques à l’alchimie… Le début du XVIIe siècle, celui de René Descartes, est également celui du refus de la magie et des explications irrationnelles. Or, ce savant y est pratiquement ignoré par Bernard Joly, qui évoque pourtant bien plus loin la possibilité d’activités alchimiques secrètes du philosophe (p. 157), C’est dommage, on aurait aimé en connaître davantage sur cet épisode. En revanche, l’auteur accorde une place au fidèle correspondant de Descartes, Marin Mersenne, père de l’ordre des Minimes, qui reprocha aux alchimistes, dans la Vérité des sciences (1625), de « faire passer les mystères de notre foi pour choses naturelles ».

Alchimie et révolution scientifique

Le chapitre six, dénommé « L’alchimie confrontée à la révolution scientifique », décrit la lente mutation qualitative de l’alchimie et traite d’abord de l’œuvre de Jean Beguin. Cet apothicaire, admirateur d’Hippocrate, de Galien et de Paracelse, avait des ambitions modestes. Il n’envisageait aucunement de créer une doctrine nouvelle, mais seulement de purifier les médicaments alors en usage, de les débarrasser de leur partie toxique par la chimie, définie comme l’« art qui enseigne à dissoudre les corps mixtes naturels, et les coaguler en étant dissous, pour faire des médicaments plus agréables, salubres et assurés ». Après Beguin, vient Étienne de Clave qui va valoriser les manipulations chimiques dans la découverte de la « Vérité », va remettre en cause Aristote, mais aussi Paracelse, en refusant la distinction entre principes actifs et passifs. Pour Clave, il y a cinq éléments fondamentaux : phlegme (ou eau), esprit (ou mercure), huile (ou soufre), sel et terre. Le feu n’en est plus un – comme dans la philosophie grecque – puisqu’il s’agit d’un « accident » ; l’air non plus, qui se contente de combler les pores vides des corps. Étienne de Clave fut persécuté par les autorités. En 1624, avec deux amis, il invita par voie d’affiches les Parisiens à une réunion « contre les dogmes d’Aristote, de Paracelse et des cabalistes ». Le Parlement déclara illégale la séance, dispersa le public, détruisit les thèses, expulsa ses auteurs de la ville de Paris et décréta leur interdiction d’enseigner dans les universités. Troisième grand nom dans ce chapitre : le flamand Jean-Baptiste Van Helmont, qui fut à l’origine d’une rénovation de l’alchimie. Médecin, il refusa les honneurs des cours d’Ernest de Bavière et de Rodolphe II pour s’adonner à la réflexion et à l’expérimentation. Il réfuta tout autant la physique d’Aristote que la médecine de Galien qu’il estima fondées sur des syllogismes. Il professa aussi que les secrets de la nature ne se découvrent que par le travail au feu du laboratoire… et par l’illumination divine ! Son œuvre eut un retentissement considérable quelques années après sa mort, notamment en Angleterre auprès de John Webster, Walter Charleston, Samuel Hartlib, George Starkey... Très probablement aussi sur Robert Boyle – qui a donné son nom à une loi des gaz – et même sur Isaac Newton : loin de la considérer comme un passe-temps, ce savant consacra à l’alchimie un million de mots, soit l’équivalent de 120 manuscrits !

À la fin du XVIIe siècle surviennent les « derniers éclats de la science alchimique » selon le titre du septième chapitre, où Bernard Joly expose les contributions de l’alchimie « à ce qu’il est convenu d’appeler la révolution scientifique » (p. 157). Il y cite des savants en effet prestigieux : Johann Joachim Becher, dont le nom est associé au verre le plus courant de nos laboratoires ; le philosophe Leibniz qui fut pendant l’hiver 1666-1667 le secrétaire d’une société d’alchimistes à Nuremberg ; Georg Ernst Stahl qui inventa le phlogistique, théorie à la charnière de la chimie et de l’alchimie...

Le tableau des affinités chimiques d’Étienne-François Geoffroy, paru en 1718, porta un coup sérieux à l’alchimie, la forçant à devenir chimie. Mais elle continuait à jouir encore d’un réel prestige auprès des savants, notamment de Paul-Jacques Malouin, auteur de plusieurs articles de l’Encyclopédie. Le coup de grâce viendra de la publication d’une nouvelle nomenclature en chimie par Lavoisier et ses amis, en 1787.

Comme le dit si justement Bernard Joly dans sa conclusion : « ceci n’est qu’une histoire de l’alchimie ». Nous pouvons ajouter que c’est une histoire réussie, qui fait comprendre au public intéressé les représentations mentales si complexes d’une partie des hommes d’autrefois qui ont fait notre science.


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