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Histoire de la vie latente - Des animaux ressuscitants du XVIIIe siècle aux embryons congelés du XXe siècle

Publié en ligne le 27 janvier 2012
Note de lecture de Gabriel Gohau - SPS n° 298, octobre 2011

La référence aux embryons souligne l’actualité d’un problème dont le point de départ, quoique proche des discussions sur les générations spontanées, est rarement objet d’études historiques (hormis des allusions chez Jean Rostand). C’est pour cette double raison que Stéphane Tirard, professeur d’épistémologie et d’histoire des sciences, à l’Université de Nantes, en a fait le sujet de son HDR (habilitation à diriger des recherches). Travail qui poursuivait sa propre thèse sur les origines de la vie.

Ils sont bien curieux, ces animaux microscopiques qui n’attirent l’attention que des naturalistes, et qui ont la propriété de renaître après qu’ils ont été desséchés et ont quitté tout signe de vie. Il suffit de les réhydrater. On les nomme rotifères, anguillules ou tardigrades. Étaient-ils morts et capables de ressusciter ? Ou bien manifestent-ils une étincelle de vie ? À moins qu’existe un état intermédiaire entre vie et mort, encore inconnu. Spallanzani expérimente sans pouvoir conclure. Et Lamarck s’y intéresse à son tour, lui qui a montré la continuité entre matière inerte et matière vivante.

Le XIXe siècle avance un peu plus sur la question. Doyère, en 1842, distingue deux stades de vie : in potentia et in actu, la première exigeant seulement une intégrité de la matière et des capacités de la structure. Un débat eut lieu, devant une commission, en 1859, avec Pouchet dont on sait le rôle qu’il joua la même année dans la querelle de la génération spontanée. Preuve de la liaison des problèmes. La question est philosophique avant d’être expérimentale : discontinuité (Doyère) versus continuité (Pouchet) de la vie.

La seconde moitié du siècle fait apparaître un concept nouveau, mis en avant par Claude Bernard dans ses travaux sur les états de la vie : celui de vie latente, qui remplace ce qu’on nommait reviviscence. Il existe trois formes de vie : latente (non manifeste), oscillante à manifestation variable selon le milieu (cas des arbres) et constante à manifestation libre, indépendante du milieu. L’organisme en vie latente est tombé dans l’indifférence chimique : le double phénomène vital de création et de destruction de matière est suspendu et non simplement ralenti. C’est le cas des graines et des mousses, dont discutent aussi les botanistes : la germination des graines est la reprise de l’activité. Plus tard, au début du XXe siècle, suite à un débat pour savoir si les échanges respiratoires des graines sont totalement suspendus, Paul Becquerel montre qu’ils sont nuls et il substitue le terme de vie suspendue à celui de vie latente.
Un autre mot apparaîtra plus tard, celui de cryptobiose, qui fait franchir un dernier stade au problème. Ce terme, créé par le biologiste Daniel Keilin, désigne « l’état d’un organisme quand il ne montre aucun signe de vie et quand son activité métabolique devient difficilement mesurable, ou s’arrête réversiblement ». L’auteur, dans cette dernière partie du livre, étudie la formation du concept, son potentiel opératoire et ses limites, en suivant à la fois l’étude naturaliste et la cryopréservation des embryons humains en passant par cette nouvelle discipline qu’est la cryobiologie.

Suivent des annexes sur les expériences de Doyère et Pouchet, ainsi que sur la littérature du XIXe siècle concernant la vie latente (dont la discussion avec une momie de Poe, qui m’a donné envie de relire les Histoires extraordinaires). Et un utile lexique.

Au total, on ne peut que remercier l’auteur d’avoir mis ce délicat sujet à la portée du grand public. Et plus généralement la collection Adapt-Snes de fournir des textes d’accès facile dérivés de travaux universitaires récents, notamment relatifs à l’histoire des sciences.

Publié dans le n° 298 de la revue


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