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Débat

Indépendance et fiabilité de l’expertise

Publié en ligne le 17 décembre 2007 - Expertise -

OGM, réchauffement climatique, nucléaire, ondes électromagnétiques… Comment se faire une opinion ? À quelle source d’informations se fier et quelle crédibilité lui accorder ? Ces questions reviennent très souvent, que ce soit dans le courrier de nos lecteurs ou dans les réunions que nous organisons. Les controverses dont il est question ne portent pas sur la connaissance scientifique en elle-même, mais sur des choix politiques, économiques et technologiques à faire dans un environnement de connaissances incomplètes. Certes, la connaissance scientifique doit être un élément déterminant pour retenir ou rejeter certaines options. Mais il est parfois impossible d’attendre que le débat scientifique soit clos (cela pourrait prendre des décennies) pour en tirer toutes les conclusions en termes d’actions. Que l’on songe par exemple à la question du réchauffement climatique. Les différents protagonistes invoquent à l’appui de leurs thèses telle ou telle expertise, telle ou telle expérience, tel ou tel expert. Et les « experts d’en face » sont parfois récusés car non indépendants, partisans, ou liés par des financements venant d’acteurs industriels qui ont des intérêts marchands dans l’issue de la controverse.

Peut-on finalement arriver à séparer la science de la politique et de l’économie ? Peut-on assigner à la première la mission de dire simplement « ce qui est, ce que l’on sait à un moment donné », et aux politiques, celle de décider dans l’intérêt de tous sur cette « base objective » ? Le consensus scientifique a-t-il un sens ? Et, si oui, comment peut-il s’exprimer ? Quelle valeur lui accorder alors qu’existera toujours une contestation menée par des « réfractaires », qui sont parfois, eux aussi, des scientifiques de renom, et qui peuvent être dans le vrai. Le consensus n’est jamais preuve infaillible de vérité…

Problèmes complexes que nous n’avons pas la prétention de résoudre ici. Mais, s’agissant de questions que la rédaction se pose régulièrement, avant d’aborder un nouveau dossier, énonçons quelques grandes lignes directrices de notre réflexion.

Comment se construit la connaissance ?

La connaissance scientifique se construit selon une méthode universelle, à partir d’expériences dont les résultats sont publiés dans des revues à comité de lecture, pour être ensuite reproduits, confirmés, infirmés ou affinés. Une expérience d’un jour n’est donc pas preuve définitive… Par contre, l’accumulation d’expériences similaires, la reproduction des résultats et la validation par les pairs sont autant d’éléments qui transforment une hypothèse en fait raisonnablement acquis.

À qui faire confiance ?

Il n’est toutefois possible à personne de reproduire toutes les expériences, particulièrement si l’on n’est pas soi-même scientifique et chercheur dans la spécialité en question. Il faut donc, dans une certaine mesure, et en gardant son sens critique, faire confiance. Mais à qui ? Et jusqu’à quel point ? Il existe des institutions scientifiques (académies, CNRS, INSERM, etc.), des organismes de circonstances (conférences du consensus en médecine, le GIEC, pour le réchauffement climatique). S’agissant plus spécifiquement de l’évaluation des risques sanitaires, médicaux ou alimentaires, il existe des organismes de contrôle à l’échelle des pays et à l’échelle internationale, dont les avis et les études sont, a priori, des sources plus sûres et plus fiables que ceux d’« organismes indépendants », ou de « personnalités ». Et a priori, leurs avis sont dignes d’une certaine confiance, en tout cas plus forte que celle que l’on peut accorder à des experts ou des comités « indépendants ».

Certes, ces institutions peuvent se tromper. Leurs avis ne peuvent donc prétendre à devenir de facto vérités universelles (ils n’ont d’ailleurs pas cette prétention), et l’anathème ne doit pas être jeté sur ceux des scientifiques qui ne les partageraient pas. C’est aussi par le doute, la critique, et l’argumentation, que la connaissance se consolide. Mais cette forme d’argument d’autorité est bien nécessaire. Tout ne peut pas être renvoyé dos à dos : les institutions scientifiques, organismes publics et commissions d’évaluation des risques d’une part, et experts ou organismes indépendants d’autre part.

Les experts sont-ils vraiment indépendants ?

Concernant les sciences appliquées, ou les applications de la science (c’est essentiellement de cela dont on parle dans les controverses autour des OGM, du nucléaire ou du réchauffement climatique), les financements privés sont prépondérants. On peut le regretter, on peut souhaiter que la part de la recherche publique soit plus importante. Elle n’est toutefois pas nulle. Rappelons qu’il existe bien des budgets publics pour l’évaluation des risques (financements européens ou français), et que des laboratoires publics évaluent les conséquences possibles des OGM ou du réchauffement climatique à l’aide de tels fonds.

Ainsi, la majorité des chercheurs, si ce n’est la presque totalité, va développer une partie de ses travaux dans le cadre de programmes financés par des groupes commerciaux ou industriels. L’expert « totalement indépendant » de ces sources de financement n’existe pas. Mais, à moins d’adhérer à une théorie du complot, ou d’avoir une vision manichéenne de l’expertise scientifique et technique, il ne faut pas en conclure que tous ces experts sont nécessairement tendancieux, que leurs résultats sont nécessairement orientés, dès lors qu’ils sont partiellement ou totalement financés sur fonds privés. Par ailleurs, dans de nombreux comités d’évaluation des risques (AFSSA par exemple), des dispositions sont mises en place afin d’éviter les conflits d’intérêts.

Marcel Kuntz, dans notre précédent numéro, relevait que Gilles-Éric Séralini, membre de l’organisation anti-OGM CRIIGEN, « [dénigrait] sans vergogne les scientifiques en insinuant qu’ils se “laisseraient compromettre”... par les multinationales (sous-entendu Monsanto), en se gardant bien de mentionner les subventions qu’il a lui-même reçues du numéro 2 mondial de la grande distribution pour financer ses activités anti-OGM ». Ce que Marcel Kuntz exprimait de façon peut-être un peu polémique, c’est que le financement par Monsanto (ou d’autres) de programmes de recherches sur les OGM ne décrédibilise pas de facto les chercheurs impliqués et les résultats produits, pas plus que les affirmations de Gilles-Éric Séralini ne sont, bien entendu, invalidées par le financement de l’entreprise Carrefour ou l’association Greenpeace. Ce qui se doit d’être jugé, ce sont bien les travaux menés, la méthode employée et la rigueur de l’étude.

Un débat dans Science et pseudo-sciences

Question complexe que celle de l’expertise, de son statut, de son utilisation. Nous nous proposons d’ouvrir un débat dans Science et pseudo-sciences. Les contributions de nos lecteurs sont les bienvenues. Le petit texte qui précède a sans doute posé plus de nouvelles questions qu’il n’a apporté de réponses.

Publié dans le n° 278 de la revue


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L' auteur

Jean-Paul Krivine

Rédacteur en chef de la revue Science et pseudo-sciences (depuis 2001). Président de l’Afis (2019). Ingénieur (...)

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