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Internet et les croyances

Publié en ligne le 8 août 2013 - Croyance
par Gérald Bronner - SPS n°303, janvier 2013
Cet article est une adaptation pour Science et pseudo-sciences d’un
texte publié dans la revue italienne Psicologia contemporanea, n° 230,
2012.

Internet, comme toutes les innovations technologiques majeures, suscite craintes et espoirs. Il nous permet de savoir en quelques instants quelle est la population de l’Arménie ou le temps qu’il fait en Australie, mais parallèlement, beaucoup s’inquiètent de ce que toutes sortes d’idées fausses parcourent le Web et nous détournent ainsi d’une représentation raisonnable des choses.

Parce que cette technologie s’est mondialement répandue, parce que certains chercheurs ont établi que cinq fois plus d’informations ont circulé au début des années 2000 que depuis l’invention de l’imprimerie par Gutenberg, et parce que, enfin, nous avons tendance à utiliser de plus en plus Internet pour chercher de l’information, il est légitime de se demander quelle influence ce fabuleux outil peut jouer sur la diffusion d’idées douteuses, en particulier dans l’espace démocratique.

Internet représente avant tout une formidable révolution du marché cognitif (c’est-à-dire cet espace fictif où se rencontrent des hypothèses, des idées, des connaissances et des croyances, les unes et les autres pouvant être en concurrence 1). Dans ces conditions, on pourrait s’attendre à ce que la diffusion généralisée et à moindre coût de l’information soit favorable à la diffusion de la connaissance et à l’éducation du plus grand nombre. Cette espérance de démocratisation de la connaissance est sans doute en partie fondée, mais elle trahit aussi une représentation naïve du rapport ordinaire que notre esprit entretient avec la recherche d’information.

Amplification du biais de confirmation

En effet, assez souvent notre esprit en quête d’informations va chercher des données qui lui permettront d’affermir la représentation qu’il a déjà des choses. De ce point de vue, Internet représente l’outil ultime : investissement en temps et en énergie mentale faible, il vous propose une masse d’informations considérable quelle que soit votre sensibilité personnelle. La conséquence la moins visible, et pourtant la plus déterminante de cet état de fait, est que toutes les conditions sont alors réunies pour que le biais de confirmation (tendance à privilégier les informations qui confirment une idée ou une hypothèse préexistante) puisse donner la pleine mesure de ses capacités à nous détourner de la vérité. De toutes les tentations inférentielles qui pèsent sur la logique ordinaire, le biais de confirmation est sans doute celui qui est le plus déterminant dans les processus qui pérennisent les croyances. Les expérimentations menées par Wason permettent de mettre en relief la puissance de ce biais sur notre esprit (voir encadré).

La puissance du biais de confirmation

Les expérimentations menées par Wason permettent de mettre en relief la puissance du biais de confirmation. Ce biais fait que les individus que nous sommes ont tendance à privilégier les informations qui confortent nos idées ou nos hypothèses.

L’une d’elle consistait à proposer à des sujets volontaires un jeu, en apparence assez simple, impliquant quatre cartes.

Chacune porte une lettre sur le recto (qui peut être soit E ou soit K) et un chiffre sur le verso (qui peut être soit 4 ou soit 7). On pose alors la question : quelles cartes faut-il retourner pour vérifier l’affirmation suivante : si une carte a une voyelle d’un côté, elle a un chiffre pair de l’autre ?

La solution est qu’il faut retourner les cartes I et IV, mais l’immense majorité des sujets de l’expérience choisissent les cartes I et III. Ce faisant, ils se concentrent sur les cas qui confirment la règle plutôt que sur ceux qui l’infirment. En effet, il paraît naturel de considérer que la carte III confirme la règle que prescrit l’énoncé du problème si l’on trouve une voyelle en examinant son verso. En réalité, on pourrait y découvrir une consonne sans que cette règle en soit violée ; la seule carte qui peut (la première mise à part) en établir la validité est la quatrième, car si elle portait à son verso une voyelle, il serait évident que l’énoncé est faux.

Ce processus mental propose un éclairage simple, mais puissant, pour comprendre la longévité des croyances. En effet, on trouve souvent le moyen d’observer des faits qui ne sont pas incompatibles avec un énoncé douteux, mais cette démonstration n’a aucune valeur si on ne tient pas compte de la proportion ou même de l’existence de ceux qui le contredisent.

Si cette appétence pour la confirmation n’est pas l’expression de la rationalité objective, elle nous facilite aussi, d’une certaine façon, l’existence. Ainsi, le processus d’infirmation est-il sans doute plus efficace si notre but est de chercher la vérité parce qu’il diminue la probabilité de chances de considérer comme vrai quelque chose de faux. En revanche, il exige un investissement en temps qui peut, à la limite, être considéré comme absurde, puisqu’il ne s’agit alors que de prendre une décision satisfaisante. Comme beaucoup d’auteurs l’ont fait remarquer, les individus choisissent souvent plutôt que l’inférence optimale, une inférence satisfaisante s’abandonnant fréquemment à ce que Fiske et Taylor (1984) nomment l’« avarice cognitive ». Si les connaissances méthodiques produisent souvent un effet cognitif supérieur aux propositions seulement « satisfaisantes » que sont les croyances, elles impliquent aussi un coût d’investissement plus important.

Une fois une idée acceptée, les individus persévéreront généralement dans leur croyance. Ils le feront d’autant plus facilement que la diffusion accrue et non sélective de l’information rendra plus aisée et plus probable la rencontre de « données » confirmant leur croyance. Je ne crois pas du tout, comme l’affirme l’essayiste Nicholas Carr (2008), qu’Internet reprogramme notre cerveau. En revanche, qu’un esprit en quête d’informations sur Internet dépende en partie de la façon dont un moteur de recherche l’organise me paraît acceptable. Ce que révèle le Web, ce n’est pas une nouvelle façon de penser, mais au contraire une façon très ancienne (biais de confirmation).

Quelqu’un croit-il que la CIA a fomenté les attentats du 11 septembre ? Il trouvera, grâce à n’importe quel moteur de recherche sur Internet, et en quelques instants, des centaines de pages lui permettant d’affermir sa croyance. La consultation de sources d’informations qui n’épousent pas les représentations du monde de l’individu peut aisément lui paraître comme une perte de temps.

Si l’on tient compte de ce mécanisme de recherche sélectif de l’information, il s’ensuit que la diffusion non sélective de toutes sortes de données est de nature à amplifier le biais de confirmation et donc la pérennité de l’empire des croyances, ce qui constitue un paradoxe remarquable de notre contemporanéité informationnelle. Mais il y a plus, et quelque chose que ne semblent pas avoir bien vu encore les différents commentateurs de la culture Internet, c’est qu’il s’agit d’un marché cognitif hypersensible à la structuration de l’offre et, mécaniquement, à la motivation des offreurs. C’est l’un des facteurs principaux de l’organisation de la concurrence cognitive sur ce marché.

Les croyants dominent le marché cognitif

Qu’est-ce qu’un internaute, sans idée préconçue sur un sujet, risque de rencontrer comme point de vue sur Internet à propos d’un thème vecteur de croyances, s’il se sert du moteur de recherche Google pour se faire une opinion ? J’ai tenté de simuler la façon dont un internaute moyen pouvait accéder à une certaine offre cognitive sur Internet sur plusieurs sujets : l’astrologie, le monstre du Loch Ness, les cercles de culture (crop circles : de grands cercles qui apparaissent mystérieusement, généralement dans des champs de blé), la psychokinèse 2... Ces propositions m’ont paru intéressantes à tester dans la mesure où l’orthodoxie scientifique conteste la réalité des croyances qu’elles inspirent. Il n’est pas besoin de se poser ici la question de la vérité ou de la fausseté de ces énoncés (peut-être découvrira-t-on un jour qu’il existe effectivement un dinosaure à nageoire dans un lac d’Écosse), mais seulement d’observer la concurrence entre des réponses pouvant se réclamer de l’orthodoxie scientifique et d’autres qui ne le peuvent pas (raison pour laquelle je les nomme pour simplifier « croyances »). Elles offrent donc un poste d’observation intéressant pour évaluer la visibilité de propositions douteuses.

Or, les résultats sont sans appel comme le montre le tableau suivant.

Concurrence entre croyances et connaissance sur Internet

Si l’on ne tient compte que des sites défendant des argumentations favorables ou défavorables, on trouve en moyenne plus de 80 % de sites croyants dans les trente premières entrées proposées par Google sur ces sujets.

Comment expliquer cette situation ? Il se trouve qu’Internet est un marché cognitif hypersensible à la structuration de l’offre et que toute offre est dépendante de la motivation des offreurs. Il se trouve aussi que les croyants sont généralement plus motivés que les non-croyants pour défendre leur point de vue et lui consacrer du temps. La croyance est partie prenante de l’identité du croyant, il aura facilement à cœur de chercher de nouvelles informations affermissant son assentiment. Le non-croyant sera souvent dans une position d’indifférence, il refusera la croyance, mais sans avoir besoin d’une autre justification que la fragilité de l’énoncé qu’il révoque. Ce fait est d’ailleurs tangible dans les forums sur Internet où parfois les croyants et les non-croyants s’opposent les unsaux autres. Parmi les 23 forums que j’ai étudiés (les quatre croyances étudiées confondues), 211 points de vue sont exprimés, 83 défendent celui de la croyance, 45 la combattent et 83 sont neutres. Ce qui frappe à la lecture des forums, c’est que les sceptiques se contentent souvent d’écrire des messages ironiques, ils se moquent de la croyance plutôt qu’ils n’argumentent contre elle, alors que les défenseurs de l’énoncé convoquent des arguments certes inégaux (liens, vidéos, paragraphe copié/collé...), mais étayent leur point de vue. Parmi les posts proposés par ceux qui veulent défendre la croyance, 36 % sont soutenus par un document, un lien ou une argumentation développée, alors que ce n’est le cas que dans 10 % des cas pour les posts de « non-croyants ». En général, leshommes de science ne voient guère d’intérêt, qu’il soit académique ou personnel, à consacrer du temps à cette concurrence ; la conséquence un peu paradoxale de cette situation, c’est que les croyants, et à propos de toutes sortes de sujets, ont réussi à instaurer un oligopole cognitif sur Internet, mais aussi dans les médias officiels qui sont devenus ultra-sensibles désormais aux sources d’informations hétérodoxes.

Je ne crois pas que l’on puisse dire qu’Internet rende les gens plus bêtes ou plus intelligents, mais son fonctionnement même savonne la pente de certaines dispositions de notre esprit et organise une présentation de l’information pas toujours favorable à la connaissance orthodoxe. En d’autres termes, la libre concurrence des idées ne favorise pas toujours la pensée la plus méthodique et la plus raisonnable.

Bibliographie

Bronner G. (2011), The Future of Collective Beliefs, Oxford, Bardwell Press.
Bronner G. (2003), L’empire des croyances, Paris, Puf
Fiske et Taylor (1984), Social cognition, New York, Random House. Roussiau N. et Bonardi C. (2001), Les Représentations sociales, Hayen, Mardaga.
Shérif M. et Hovland C.I. (1961), Social judgment, Yales, New Haven, University Press.
Wason P. C. (1977), « Self-contradiction », in Thinking : Reading in cognitive science (Eds. Johnson-Laird et Wason), Cambridge, Cambridge University Press.

1 Pour plus de précisions concernant cette notion : Gérald Bronner, L’empire des croyances, Paris, Puf, 2003.

2 Je n’ai fait ici que résumer certains résultats, pour l’étude complète et la méthode suivie cf. Bronner (2011)


Mots-clés : Croyance

Publié dans le n° 303 de la revue


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