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Jean-Baptiste Dumas (1800-1884) - La vie d’un chimiste dans les allées de la Science et du Pouvoir

Publié en ligne le 20 juillet 2012
Note de lecture d’Arkan Simaan, abrégée dans SPS n°300, avril 2012, version intégrale ici

Actuellement, il serait difficile de trouver des étudiants, même scientifiques, connaissant le nom de Jean-Baptiste Dumas. Pourtant, au XIXe siècle, au moment où s’épanouissait la chimie organique, cet homme apporta une imposante contribution à cette discipline : il isola de nombreux composés organiques, inventa des méthodes d’analyse et de détermination des poids atomiques… De plus, il exerça une activité politique de premier plan pendant trente ans. Malgré cela, peu de biographes s’étaient intéressés à lui, parmi eux son petit-fils et son ami, le chimiste August W. Hofmann. Pour combler les insuffisances de ces deux récits, Jimmy Drulhon, qui avait déjà décrit la vie de Louis Pasteur, décida de nous proposer une nouvelle biographie de Dumas. Malheureusement, quelques semaines après la sortie de cet ouvrage, Drulhon disparut tragiquement.

Le savant

Jean-Baptiste Dumas naquit en 1800 à Alès. À seize ans, après une correction injuste et musclée de son professeur, il refusa de retourner au collège et prit à pied la route de Genève, où il fut engagé comme préparateur apothicaire chez Le Royer. Il maîtrisa si rapidement et si complètement les techniques du laboratoire qu’il en devint aussitôt le directeur : deux ans plus tard, il cosignait avec son patron une étude sur l’utilisation médicale de l’iode. Il n’avait pas encore vingt et un ans quand la Société de physique et d’histoire naturelle de Genève le reçut comme membre associé. Sur recommandation d’Alexandre de Humboldt, Jean-Baptiste Dumas vint risquer sa chance à Paris, où son ascension fut fulgurante, alors qu’il n’avait aucun diplôme : immédiatement invité à enseigner dans les plus illustres institutions (École Polytechnique, Collège de France, Sorbonne…), il participa à la fondation de l’École centrale des arts et manufactures et écrivit des centaines de livres, d’essais et d’articles… Parallèlement, il fut admis à l’Académie des sciences (dont il deviendra, en 1868, le secrétaire perpétuel), puis à de nombreuses autres académies, y compris étrangères.

Le politique

La trajectoire de Jean-Baptiste Dumas s’orienta vers la politique en 1842. Sur les conseils – et surtout le financement ! - de son richissime beau-père, le minéralogiste Alexandre Brongniart (1770-1847), il essaya en vain d’être député de Poitiers. Après un deuxième revers à Uzès, il tenta le coup dans sa ville natale, Alès, en 1846. Ce fut encore un échec. Cependant, trois ans après, il réussit à se faire élire député de Valenciennes, région en crise : en effet, à la suite du blocus continental (1806), la France, en proie aux entraves du trafic maritime, y avait développé une vaste production de sucre de betterave. Trois décennies plus tard, cette industrie souffrait de la concurrence des colonies. Jean-Baptiste Dumas n’oubliera jamais à qui il devait sa victoire : il défendit bien les intérêts des industriels du sucre.
Cette élection de 1849 marqua le début d’une nouvelle vie pour Dumas. Chargé dans la foulée du Ministère de l’Agriculture et du Commerce, il entra ensuite au Conseil municipal de Paris et au Conseil général de La Seine. En 1852, le prince-président le nomma sénateur inamovible, fonction que Dumas occupera jusqu’à la chute de l’Empire en 1870. Signalons que le savant exerçait la présidence du Conseil de Paris lorsque le baron Haussmann aménageait la capitale : ils y développèrent le réseau d’eau potable, les égouts et l’éclairage des rues dont certains becs de gaz portaient le nom de Dumas.

Jimmy Drulhon parvient très bien à révéler le caractère de Jean-Baptiste Dumas : homme de réseau et d’influences, toujours friand de médailles et d’honneurs, le savant présentait sa candidature là où il pouvait récolter des applaudissements. Par exemple, à l’Académie de médecine (1843), aux travaux de laquelle il négligea d’assister.

Une biographie de référence malgré quelques faiblesses

Cependant, cette biographie comporte des faiblesses, notamment la répétition. Jimmy Drulhon qui ne se contente pas de donner une citation, reprend souvent avec ses propres mots ce que l’on vient juste de lire. Ajoutons qu’il a construit cette biographie par thèmes : il traite dans des chapitres séparés les carrières scientifique, universitaire, académique, politique, etc. de Dumas. Ceci conduit inévitablement à des redites, écueil que l’auteur aurait pu éviter avec un récit chronologique. Enfin, Jimmy Drulhon renvoie sans cesse le lecteur à de longues annexes en fin d’ouvrage, certaines étant d’intérêt mitigé. Pourtant, on aurait aimé trouver quelques explications sur le contexte historique. Les activités politiques de Jean-Baptiste Dumas débutèrent en effet avec les révolutions européennes de 1848, alors qu’émergeaient les philosophies ouvrières. Or, ce livre ne cite jamais Karl Marx (1818-1883), ou Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865), ou Louis Jean Joseph Blanc (1811-1882) ou Alexandre Martin Albert (1815-1895), dit « ouvrier Albert ». Que dire à propos de la Commune de Paris (1871), où Dumas était aux premières loges : il venait juste de quitter ses fonctions au Sénat et au Conseil de Paris. Si Drulhon évoque ces événements, c’est surtout pour décrire la gêne qu’ils apportèrent à la tranquillité familiale de Dumas. De même, on ne rencontre nulle part dans son ouvrage le nom de Louis Auguste Blanqui (1805-1881). Ces manques sont d’autant plus fâcheux qu’il se propose de décrire la vie de Dumas dans les « allées du Pouvoir ».

Plus regrettable, Drulhon passe sous silence la relation trouble entre République et religion, alors même que Dumas devient député en 1849, lors d’une campagne électorale perturbée par l’expédition militaire du prince-président à Rome. Jimmy Drulhon aurait donc pu exploiter cette occasion pour expliciter les pensées de Dumas : catholique fervent, il s’était toujours prêté aux intrigues des conservateurs religieux. D’ailleurs, il ne dut son admission en 1875 à l’Académie française qu’à Félix Dupanloup (1802-1878), évêque d’Orléans, qui voulait combattre le « positiviste » Emile Littré (1801-1881).

Malgré ces quelques faiblesses, cette biographie est un outil pour les curieux de l’histoire de Dumas, mais aussi des rapports de soumission de certains scientifiques au pouvoir.

Publié dans le n° 300 de la revue


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