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L’Atlantide entre mythe et géologie

Publié en ligne le 7 juillet 2004 -
par Jacques Collina-Girard - SPS n° 250, décembre 2001

Le philosophe Platon, auteur notamment du Timée et du Critias (400 ans avant notre ère), n’imaginait certainement pas que l’histoire de l’île Atlantide puisse encore exciter l’imagination de ses descendants à l’aube du XXIe siècle ! Le tout récent film des productions Walt Disney remet actuellement sous le feu de l’actualité des « thèses », remontant pour la plupart au XIXe siècle. Il s’agit généralement de spéculations ésotériques évoquant un continent disparu quelque part entre le Vieux et le Nouveau Monde. Ce continent est souvent présenté comme la source de la « civilisation occidentale ». Certains allèguent, pour preuves, de pseudovestiges de cette hypothétique civilisation, au Mexique, à Bimini... voire au Japon ou en Indonésie !

Le scénario d’une civilisation engloutie en pleine apogée répond certainement à de profonds fantasmes expliquant l’acharnement avec lequel ils sont soutenus. Avant-guerre, ces hypothèses délirantes n’étaient pas politiquement innocentes. La recherche d’un continent perdu origine de la civilisation occidentale rejoignait le désir des nazis de rejeter l’apport majeur des civilisations passées du Moyen-Orient. C’est dans ces régions que les archéologues font en effet s’enraciner nos cultures. Une prétendue civilisation atlantique des mégalithes doutée de pouvoirs surpuissants ou paranormaux entrait tout à fait dans ce registre... Après la guerre, et en réaction à ces élucubrations, la plupart des scientifiques et des érudits se sont désintéressés du problème de l’Atlantide considéré comme peu sérieux, certains niant même en bloc la possibilité du moindre noyau de vérité dans le mythe.

Platon retranscrit le récit (transmis par les prêtres égyptiens) d’une île engloutie, il y a 9 000 ans devant les Colonnes d’Hercule (c’est le propos du Timée). Dans un autre texte, le Critias, Platon annonce qu’il va transposer dans ce passé (affirmé comme historique) sa propre utopie philosophique de « Cité Idéale ». À aucun moment, Platon ne prétend présenter cette transposition comme une réalité. C’est pourtant cette transposition qui a inspiré l’idée d’une civilisation passée tellement supérieure que certains l’ont même interprétée comme extraterrestre !

Le regard du géologue

Le moment est peut-être venu de relire l’histoire de l’Atlantide avec l’œil du géologue, en intégrant les acquis scientifiques des cinquante dernières années :

  • réalité de la tectonique des plaques (ruinant l’hypothèse des ponts continentaux souvent « resservie » par les « atlantidomanes ») ;
  • datations isotopiques (permettant de mieux appréhender la chronologie des glaciations quaternaires) ;
  • meilleure connaissance de l’homme préhistorique et de son évolution culturelle et technique ;
  • meilleure connaissance de la dernière remontée de la mer à la fin de la dernière période glaciaire.

La submersion d’une humanité révolue est une idée très partagée : Moyen-Orient (l’épopée sumérienne de Gilgamesh et Déluge biblique), civilisations précolombiennes, îles du Pacifique, etc.

Plutôt que d’imaginer une prestigieuse civilisation ancienne commune (en total désaccord avec les données archéologiques !), il est beaucoup plus simple de faire intervenir un phénomène naturel planétaire et synchrone...

La géologie connaît bien les modalités de ce cataclysme planétaire. À la suite du réchauffement climatique qui a mis fin à la dernière glaciation, une débâcle glaciaire sans précédent a eu lieu : il y a 19 000 ans le niveau de la mer a commencé à remonter, remontée accélérée il y a 11 400 ans. Les estimations actuelles parlent alors d’une vitesse de 4 mètres par siècle... Mais d’autres observations font penser que cette vitesse a pu être supérieure (double ou triple ?). Tous les territoires littoraux des chasseurs-cueilleurs paléolithiques ont été ennoyés de façon perceptible alors que le climat et la répartition des ressources animales étaient irrémédiablement modifiés. Pour cette humanité « antédiluvienne », ces événements ont signé la « fin d’un monde », celui des chasseurs-cueilleurs, prédateurs du milieu naturel. Cet équilibre était un luxe permis par la faible démographie et l’abondance des grands troupeaux d’herbivores. Ce rapport symbiotique à la nature a dû être totalement transformé. L’homme, par la contrainte des changements du milieu et sous l’influence de la poussée démographique, a été forcé de devenir producteur. Ce basculement des sociétés est probablement à l’origine des mythes de l’« âge d’or », très longue enfance de l’humanité où chacun vivait en symbiose avec le monde animal.

Ces événements naturels et culturels ont certainement constitué un véritable « traumatisme » dans l’histoire de l’humanité. II n’est donc pas étonnant d’en retrouver la trace dans les traditions orales... À notre avis l’histoire de l’Atlantide n’est qu’un écho régional de toutes ces traditions qui relatent un engloutissement diluvien.

Une île au large de Gilbraltar, engloutie il y a 11 400 ans

Peut-on retrouver, plus précisément, les traces du paysage englouti évoqué dans le Timée ? Cette reconstitution est facile : il suffit d’observer une carte marine précise et de suivre la ligne de sonde des -135 m. Ce niveau est celui du rivage d’il y a 19 000 ans, (au plus froid de la dernière glaciation). On voit apparaître un détroit de Gibraltar assez différent de l’actuel. Le passage, plus étroit et plus long qu’actuellement, débouchait dans une mer fermée de 80 km de long sur 20 km de large, sorte de sas avant l’océan. Une grande île de 14 km de long située au centre d’un archipel faisait exactement face au débouché ouest du détroit. Le sommet de cette île (56 m de profondeur) a été englouti avec ce paléopaysage il y a 11 400 ans (9 000 ans avant Platon).

Le détroit de Gibraltar au maximum glaciaire il y a 19 000. ans. Dessin issu du site de la BBC.
Le détroit de Gibraltar au maximum glaciaire il y a 19 000. ans. Dessin issu du site de la BBC.

La géologie reconstitue ici la réalité d’une île engloutie 9000 ans avant Platon devant le détroit de Gibraltar (les Colonnes d’Hercule). Platon renvoie pour sa part à une tradition égyptienne narrant l’engloutissement d’une île devant les Colonnes d’Hercule : il semble donc qu’il y ait dans ce mythe de l’Atlantide un noyau de réalité puisqu’il renvoie, pour l’essentiel, à des faits géologiques scientifiquement avérés et vérifiables.

Platon, dans son utopie de cité idéale, parle aussi d’une population guerrière et conquérante finalement défaite par la submersion. Curieusement une nouvelle population préhistorique envahit les côtes marocaines depuis le détroit de Gibraltar jusqu’à la Tunisie... Cela se passe entre 20 000 et 10 000 ans. Et, comme les Atlantes de la légende, ces populations voient leurs territoires insulaires et littoraux submergés à la fin de la dernière glaciation.

Ils ont raison ! L’Atlantide était ici ! J’ai pied...
- Ils ont raison ! L’Atlantide était ici ! J’ai pied...

Il semble donc que la tradition orale a soigneusement transmis de bouche à oreille une histoire qui remonterait à 5 000 ans avant les premiers scribes égyptiens. Cela nous paraît impossible dans nos cultures avides de changements mais ce n’est pas le cas dans celles des chasseurs-cueilleurs religieusement respectueuses des traditions et conservatrices à l’extrême. Dans le nord de la Nouvelle Guinée, par exemple, les généalogies et le souvenir d’éruptions volcaniques sont transmises intactes depuis 600 ans et, sur une autre échelle de temps, l’art préhistorique européen perdure et se transmet inchangé pour l’essentiel pendant 20 000 ans ! 1

1 Pour en savoir plus : COLLINA-GIRARD, Jacques (2001). - L’Atlantide devant le détroit de Gibraltar ? mythe et géologie. Comptes Rendus de l’Académie des Sciences de Paris, Sciences de la Terre et des Planètes. 333 (2001) 233-240

Publié dans le n° 250 de la revue


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