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L’Héritage de Charles Darwin dans les cultures européennes

Publié en ligne le 5 septembre 2012
Note de lecture de Gabriel Gohau

Publié avec le concours des universités de Nantes et de Paris-Diderot, l’ouvrage rassemble une sélection de communications présentées au musée des sciences naturelles de Nantes les 3 et 4 avril 2009 dans le cadre du bicentenaire de la naissance de Darwin et le 150e anniversaire de la parution de l’Origine des espèces. Dix-sept textes ont été retenus, classés en 5 rubriques : réception de Darwin au XIXe siècle, Darwin dans les grands systèmes de pensée, les paradigmes darwiniens dans l’épistémologie contemporaine, Darwin dans l’Histoire, les mentalités et l’imaginaire visuel et, enfin, Darwin et la littérature. Des deux directeurs de l’ouvrage, le premier, qui enseigne à Nantes, est un spécialiste de littérature victorienne et néo-victorienne et le second, professeur à Paris-Diderot, dirige la collection racisme et eugénisme chez l’éditeur et coordonne la nouvelle traduction des œuvres de Darwin chez Slatkine (Genève) sous la direction scientifique de Patrick Tort. On ne s’étonnera donc pas de voir ce dernier souvent cité, notamment pour son fameux effet réversif.

Il n’est pas possible de rendre compte de chacune des contributions. Contentons-nous de brèves impressions, d’autant que l’auteur de ces lignes doit bien avouer qu’il est étranger à plusieurs des problématiques abordées, au reste très variées. Dans les deux premières parties de l’ouvrage, on rencontre successivement Thomas Carlyle, l’historien britannique de la révolution française, dont le rapport à Darwin est proposé par le physicien John Tyndall, qu’on associe en France aux travaux de Pasteur, article de D.R. Sorensen ; Clémence Royer, première traductrice de l’Origin… en français (Marc Guillaumie) ; Louis Figuier, le vulgarisateur, auteur de la Terre avant le déluge (1863), par R. Somerset ; Marx et Engels, par E. Pacaud ainsi que Freud, étudié par Lilian Truchon. Rien là que de très classique, si ce n’est que la préface de C. Royer est étudiée par un amateur de roman préhistorique.

La partie suivante, encore classique, examine les paradigmes darwiniens pour les appliquer à la communication selon le concept de « mème », ces éléments de culture, qui, pour Dawkins, sont l’équivalent des gènes dans l’hérédité (Roger Bautier). L’analyse linguistique des comptines pour enfants use d’un vocabulaire évolutionniste (mutation, écotype,…) dont Ando Arleo se demande s’ils sont des métaphores ou des modèles. Et T. Koch propose, avec Dan Sperber et le psychologue canado-américain Pinker, de naturaliser l’esprit ou de darwiniser la culture.

On passe ensuite à des thèses plus politiques, Le darwinisme appliqué ou la régénération des races dans la pensée de C.W. Saleeby (1878-1940), militant eugéniste et hygiéniste, par F. Binard, expose un exemple de thèse très modérée qui refuse toute élimination et propose de « prendre soin des dégénérés ». Les Irlandais, maillon manquant de la chaîne de l’évolution, nous dit Valérie Morisson qui montre, à partir d’une épigraphe de Maurice Goldring, que ce sont les conflits qui créent les étrangers. La communication d’Aurélie Godet, sur les résurgences créationnistes en Grande-Bretagne, la patrie de Darwin qu’on croit si volontiers exempte de ces régressions, est fort intéressante : l’auteur se demande si le regain de créationnisme y est dû à l’évolutionnisme « agressif » de Richard Dawkins ou à la politique de Tony Blair en faveur des écoles confessionnelles. Et la 4ème partie se conclut sur une étonnante étude de Darwin au music-hall, par R. B. Gordon. On y apprend que la bonne bourgeoisie du début du XXe siècle se rend au spectacle pour voir des chimpanzés ou entendre des chanteuses épileptiques qui lui offrent un avant-goût de ce que sera la société dégénérée lors du triomphe… de la classe ouvrière.

La dernière partie évoque la postérité de Darwin chez les intellectuels français de la fin XIXe (S. Schiano-Bennis) et la poésie darwinienne et antidarwinienne de 1860 à 1938 (N. Walin). La littérature est, comme on sait, un bon écho des « représentations » de la société. Anatole France, Rosny aîné (je les avais pour mon compte cités dans ma thèse, en retenant leur vue dans ce sens), autant que Verne ou Sully Prudhomme, nous apprennent bien des choses sur la vision de leurs contemporains. On rencontre, de même, la fiction, à travers Darwin (J.-F. Chassay). Et Georges Letissier illustre l’héritage de Darwin dans le roman néo-victorien, en utilisant notamment Sarah et le lieutenant français, l’ouvrage de J. Fowles (1969). Il note que l’action s’y passe, en 1867-9, à Lyme Regis, le fameux village où la jeune Mary Anning découvrit, quelques décennies plus tôt, l’ichtyosaure et le plésiosaure, que Tracy Chevalier vient si joliment de mettre en scène dans Prodigieuses créatures 1.

Dernier article : M.A Struzziero étudie le roman de J. Winterson, Lighthousekeeping, en y découvrant les paradigmes darwiniens d’extinction et de transformation. J’aurais aimé m’y plonger mais j’ignore tout du roman et de son auteure, et l’article est en anglais (comme aussi le premier de l’ouvrage), que je ne domine pas assez bien.

Au total une grande variété de sujets, pour tous les goûts. Quelques-uns savants et parfois difficiles à lire, d’autres plus simples et passionnants.

1 Tracy Chevalier, Prodigieuses créatures, Folio n°5267, 2011, 421 pages, 7,80 €.


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