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L’autobiographie

Publié en ligne le 11 décembre 2009
Note de lecture de Gabriel Gohau - SPS n° 289, janvier 2010

Parution dans Les Cahiers Rationalistes n° 602, septembre-octobre 2009

C’est un ouvrage de lecture aisée, naturellement, et qui apporte des renseignements notamment sur les idées religieuses de son auteur. Le passage consacré à cette question fut dans un premier temps l’objet de censure. La parution initiale, en 1887, est due à Francis Darwin (1848-1925), septième né des enfants, et second fils, qui enseignera la physiologie végétale à Cambridge. Les omissions tenaient, d’abord, à la nécessité de ménager quelques-unes des personnalités de l’époque dont Darwin parlait librement. Il n’était cependant jamais très méchant. Les propos sur la religion, que certains membres de la famille trouvaient abrupts, avaient surtout heurté Emma Darwin, la femme de Charles, profondément religieuse. L’édition complète parut en langue anglaise en 1958, par les soins de Nora Barlow petite fille de Darwin. Toutes les personnes scientifiques concernées étaient mortes. Leur portrait est plutôt amusant à lire. Si ce n’est que le grand public ne sait plus qui étaient Buckland ou Murchison, deux géologues de l’époque (mais c’est un petit délice pour les historiens des sciences). La traduction française est due à Jean-Michel Goux, professeur de génétique des populations à l’université Paris-VII. Parue d’abord en 1985 1, elle a été revue et complétée pour l’édition qui vient de nous être proposée, par Nicolas Witkowski.

L’ouvrage fut écrit, nous dit Nora Barlow, « tant pour son plaisir que pour satisfaire la curiosité de ses enfants et de leurs descendants », entre mai et août 1876, sous la forme d’un texte de 121 pages. Il fut enrichi ensuite jusqu’à la mort de l’auteur, par incorporation dans son texte initial, à mesure que de nouveaux souvenirs lui revenaient, de 67 pages supplémentaires. La présente édition distingue, par un trait en marge les ajouts. Elle sépare aussi, par la couleur des caractères (en grisé) les parties censurées dans l’édition de 1887. Les notes de F. Darwin et celles de N. Barlow, complétées de celles des traducteurs sont présentées en bas de pages. Le texte est accompagné d’annexes, qui figuraient dans le volume de 1985, à l’exception de l’affaire Darwin-Butler, longue annexe (56 pages) traduite par N. Witkowski. (Tout ceci pour indiquer aux lecteurs de la précédente édition les nouveautés qui en facilitent la lecture.)

Il n’est pas possible de détailler le contenu de l’ouvrage. Nous nous contenterons de quelques lignes sur les idées religieuses de Charles Darwin, sans doute le sujet qui intéressera le plus nos lecteurs, que nous laisserons découvrir le reste de l’autobiographie. L’auteur explique que sur le Beagle il était « tout à fait orthodoxe », et qu’il faisait rire les officiers du bord en citant la Bible comme une autorité incontestable en matière de morale. « Mais j’en venais peu à peu, ajoute-t-il dans un passage censuré, à considérer, à cette époque, que l’ancien Testament, avec son histoire du monde manifestement fausse, la tour de Babel, l’arc en ciel comme signe, etc., et parce qu’il attribuait à Dieu les sentiments d’un tyran vindicatif, n’était pas plus digne de confiance que les livres sacrés des hindous, ou les croyances d’autres barbares [sic] ». Il n’était cependant pas encore disposé à abandonner sa foi. L’incrédulité l’envahit lentement quand il comprit que, selon les Évangiles, son père, son frère et des amis incroyants seront punis éternellement. Ce à quoi Emma Darwin, qui trouve ce passage trop brutal, réplique, sans manifester trop de charité chrétienne, qu’« on ne peut rien dire de trop sévère sur la doctrine du châtiment éternel punissant l’incroyance  ».

Darwin poursuit en donnant l’argument essentiel issu de ses travaux : l’impression de finalité du monde, qu’il avait éprouvé en lisant l’ouvrage de Paley (ce pasteur anglican qui en 1802 ramenait l’adaptation des formes vivantes à l’œuvre de Dieu) s’explique en fait par la sélection naturelle. Il rappelle que, lors de son voyage autour du monde, il lui arriva de ressentir un sentiment de dévotion, par exemple au cœur d’une forêt brésilienne. Mais il ajoute en correction qu’il n’y voit, aujourd’hui, que le sens du sublime dont on ne saurait faire une preuve de l’existence de Dieu.

Pourtant une autre conviction de cette existence naît de la difficulté de concevoir l’univers et l’homme comme le résultat d’une nécessité ou d’un hasard aveugles. Il conclut dans la première rédaction de l’Autobiographie : « une telle réflexion me pousse à considérer une Cause première douée d’une intelligence plus ou moins semblable à celle de l’homme ; et m’expose à être qualifié de déiste ». Mais il ajoute plus tard que cette conclusion, qu’il jugeait solide en écrivant L’Origine des espèces, s’est ensuite effritée. « Ne sous-estimons pas, note-t-il dans un passage censuré par sa femme, la probabilité que l’éducation, inculquant aux enfants la croyance en Dieu, puisse produire un effet puissant et peut-être héréditaire sur leurs cerveaux encore malléables, et que se débarrasser de la croyance en Dieu leur serait aussi difficile que, pour un singe, de se débarrasser de la peur instinctive du serpent  ». Cet « aspect irrévérencieux » de l’origine de la morale heurte évidemment Emma qui voudrait « éviter de faire de la peine aux amis religieux de » son mari. Elle laisse cependant la nouvelle conclusion : « le mystère du commencement de toute chose est insondable ; c’est pourquoi je dois me contenter de rester agnostique [mot créé, disent les dictionnaires par son ami Huxley en 1869] ». Les deux pages suivantes, aussi censurées, qui concluent tout le développement, montrent que l’homme qui ne croit pas au Dieu personnel agit selon des instincts sociaux plutôt que selon ses passions sensuelles.

Voir le site de l’Union Rationaliste

1 Darwin, L’autobiographie, Belin, 1985.


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