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L’avenir n’est pas écrit

Publié en ligne le 15 juillet 2004
Note de lecture de Jean-Pierre Thomas - SPS n° 252, mai 2002

Ce livre facile à lire est un ouvrage de dialogues et de discussions menées entre le généticien des populations et professeur à l’université de Lugano (Suisse), Albert Jacquard, et le généticien, médecin, membre du Comité consultatif national d’éthique français et président du Groupe des experts de haut niveau en science de la vie auprès de la Commission européenne, Axel Kahn, par l’entremise du journaliste d’Europe 1 Fabrice Papillon, passionné de génétique et d’éthique des sciences, qui anime et relance le débat. Il ne s’agit pas à proprement parler d’un ouvrage scientifique, ni simplement d’un ouvrage de vulgarisation scientifique en tant que tel.

Ces discussions constituent plutôt une réflexion conjointe sur de grandes questions philosophiques que tout chercheur, et même tout homme doué de raison, est amené à se poser, face aux progrès des sciences de la vie et des techniques médicales, qu’elles visent la recherche proprement dite ou ses retombées thérapeutiques, potentielles ou déjà concrètes.

Sur quelles bases peut se fonder l’éthique pour définir le permis et l’inadmissible ? Jusqu’où peut-on aller dans la défense de la vie, que ce soit dans les efforts faits pour aider à la conception d’un enfant ou dans la lutte contre la mort menée auprès des individus arrivés au terme de la vie ? Comment définir la vie, sans devoir recourir à des conceptions spiritualistes ? La génétique peut-elle justifier une conception de l’Humain totalement déterministe ?

Même si l’on regrette quelques raccourcis ou simplifications dans les explications vulgarisatrices présentées, même si l’on peut ne pas partager tous les points de vue exprimés, les deux savants, que l’on lit avec plaisir et sans lassitude, ont le mérite d’éclairer l’état des théories actuelles sur le vivant et de rappeler quand il le faut quelques vérités nécessaires (nous ne dirons pas « asséner des certitudes », démarche anti-scientifique au possible), dans ce cheminement vers la compréhension des enjeux de la recherche et de ses découvertes en ce domaine : l’inanité des concepts d’inné et d’acquis ou de déterminisme génétique total de l’Humain, voire de Q.I. 1, en tant qu’outil de mesure de l’« Intelligence », en tant que composante univoque et absolue et synthèse réductrice de tout individu ; l’absence totale de fondement scientifique de la sociobiologie ; toutes les zones d’ombres, incertitudes et suppositions qu’il reste à éclaircir dans la compréhension du rôle du support génétique dans le développement des espèces et des individus, malgré les percées dans le domaine du décodage du génome de notre espèce, dont le nombre de gènes semble aujourd’hui à peu près cerné (de trente à cinquante mille suivant les fourchettes) ; les mauvaises interprétations de la théorie darwinienne de l’évolution justifiant l’inepte théorie du darwinisme social ; etc.

On en ressort avec le sentiment d’une intelligibilité accrue de ces questions, de leurs inférences et de leurs conséquences, de lumières et de lucidité apportées pour aider notre raison à se forger quelques idées en la matière et contribuer ainsi à nous permettre de prendre part au débat démocratique si nécessaire sur ces questions, face aux enjeux qu’elles impliquent et qui nous engagent tous, que nous le voulions ou non, dans l’orientation qu’il nous faudra donner au devenir de notre espèce.

Parfois un peu démonstratif, se laissant aller à quelques digressions, le propos a cependant le mérite de nous pousser à la réflexion et à la recherche d’une certaine lucidité, teintée de pragmatisme, car la science et la recherche progressent constamment sans que nous puissions jamais arrêter leur marche et nous obligent régulièrement à remettre en cause nos façons de penser. Un ouvrage qui suscite donc le questionnement et la réflexion devant des problèmes qui exacerbent souvent des réactions affectives ou primaires pleines de préjugés et réveillent des peurs et des angoisses irraisonnées. Quoi de plus sensible en nous en effet que les questions qui touchent à la Vie ? Mais plutôt qu’à notre instinct, les deux protagonistes en appellent à notre capacité de réflexion.

Pour tout cela, sur un sujet de cette importance, qui ne peut ni ne doit nous laisser indifférents, cet ouvrage mérite d’être lu, car rien n’est joué d’avance, et comme il le démontre, l’individu ne peut se réduire à un esclave asservi à ses gènes comme on semblerait parfois nous le donner à penser. Pas plus qu’aux astres, aux nombres de lettres de son nom, à son groupe sanguin, à la forme de son nez ou des circonvolutions de son crâne, à sa généalogie, aux caractéristiques de son écriture ou aux conformations des lignes de sa main, comme nombre de charlatans, chacun en leur domaine, tente inlassablement de nous le faire croire. Le titre le dit : « L’avenir n’est pas écrit ». Alors, plutôt que de lire les astres, le marc de café ou de tirer les tarots pour s’illusionner à le deviner, le seul choix lucide qu’il nous reste, entre un optimisme béat et démobilisateur et un pessimisme absolu et résigné, aussi modestement que ce soit mais courageusement et opiniâtrement, c’est d’aider et de participer à l’écrire, plutôt que d’avoir à le subir. Ce à quoi nous invitent les débatteurs.

1 QI. ou Quotient Intellectuel. Notion inventée à partir des recherches des français Alfred Binet et Théodore Simon au début du XX e siècle sur des tests psychométriques faisant appel à des facultés logiques, et dont le but initial était de permettre de déceler les retards d’acquisition de certaines capacités cognitives chez des enfants de tranches d’âge données. Il ne s’agissait alors nullement de créer l’outil universel et caricatural de mesure univoque de « l’Intelligence », concept vide de sens scientifiquement parlant, qu’on en fait souvent.


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Publié dans le n° 252 de la revue


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