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L’esprit postmoderne et le relativisme : la science raconte-t-elle des histoires ?

Publié en ligne le 17 janvier 2011 - Rationalisme - Sociologie
par Brigitte et Constant Axelrad

Bricmont Tel est le titre de la conférence donnée par Jean Bricmont, vendredi 3 décembre, au Laboratoire de physique subatomique et cosmologie de Grenoble. Elle faisait partie du cycle des conférences « Questions de Physique » de la Société Française de Physique. Malgré le temps peu clément et les difficultés de circulation, nous étions environ 150 personnes, dont une solide délégation de l’Observatoire zététique.

Jean Bricmont, Professeur de physique théorique à l’Université de Louvain et Président d’honneur de l’Association française pour l’information scientifique (AFIS), est notamment co-auteur, avec Alan Sokal, du livre Impostures Intellectuelles, qui a fait suite à la fameuse « Affaire Sokal » et a suscité nombre de réactions, autant chez les scientifiques que chez les philosophes. Alan Sokal a réussi à faire publier dans la revue « Social Text » une parodie du discours postmoderne et relativiste. Après une courte présentation de Mariane Brinet, Jean Bricmont a commencé son exposé en affirmant que la science a mauvaise presse, notamment dans les milieux écologistes, religieux et philosophiques.

Le résumé qui annonçait la conférence traduisait bien cet état d’esprit général : « La science n’a plus, dans le public cultivé, l’image favorable qu’elle a pu avoir dans le passé. Cela est sans doute dû à toute une série de facteurs historiques, sociaux, politiques, etc., qui sont trop complexes pour être abordés ici. Néanmoins, en parallèle à cette évolution, on constate également une méfiance croissante envers l’idée que la science est objective ou que le discours qu’elle tient est plus solide que celui des religions et des pseudosciences. L’exposé se concentrera sur ce dernier type de critiques, en passant en revue les différentes étapes de la philosophie, de l’histoire et de la sociologie des sciences au XXe siècle. »

Après s’être interrogé sur « Qu’est-ce que l’objectivité du savoir scientifique ? », Jean Bricmont dénonce le relativisme, qui affirme que toute connaissance est relative, qu’elle est le résultat d’une vision du monde issue des conditions sociales, de la « civilisation occidentale » etc. et donc « socialement construite ». L’objectivité du savoir scientifique ne serait donc qu’un leurre. Esteve Freixa i Baqué résume cette conception dans une note de lecture de la revue SPS 294 de l’AFIS : « Tout se vaudrait : une fable, un mythe ou une légende auraient la même valeur qu’une explication scientifique. Choisir l’une ou l’autre ne serait qu’une question de préférence. »

Ensuite, Jean Bricmont s’est attardé sur l’opposition entre l’idéalisme et le réalisme. Dans un questionnement sur la certitude, il nous explique que l’idéalisme peut se traduire par l’affirmation : « Tout ce que vous voyez, c’est quelque chose qui se passe dans votre esprit. » Cette conception est « sophistiquée » par rapport au réalisme naïf. Il se réfère aux écrits de Kant sur la perception, pour définir les catégories de l’entendement.

Il tente ensuite de différencier science et pseudosciences 1. Caractériser la science seulement par l’ensemble des règles qui régissent la pratique scientifique conduit pour lui à un échec. Il développe la conception du réalisme selon laquelle la science appartient à un monde qui fait partie de la vie quotidienne et qui est indépendant de la conscience humaine. La vérité reflète les propriétés du monde. À l’inverse, il faut admettre le faillibilisme : nos sens peuvent nous tromper. Il montre ensuite que la science a ses révolutions qui sont le fait de changements de paradigmes 2 et, d’une époque à l’autre, on ne peut pas comparer les choses entre deux paradigmes. On peut seulement affirmer qu’on résout mieux les « énigmes » (sic) dans un paradigme que dans l’autre. La méthode scientifique se justifie par une meilleure coïncidence entre prévision et réalité, et le succès des sciences peut être mesuré par la maîtrise des technologies. Ce sont les succès expérimentaux, les succès technologiques, mais aussi les succès des prévisions, telles que la découverte de Neptune, les dates des éclipses etc. qui sont les meilleurs défenseurs des conceptions scientifiques. Jusqu’au XXe siècle, il y avait continuité entre la science et le sens commun, mais cela a changé avec le passage à des choses non palpables et invisibles. Cela avait commencé en 1684 avec la force de gravitation découverte par Newton et se continue aujourd’hui avec toutes les évolutions que nous connaissons, structure de la matière, mécanique quantique 3, relativité, etc. Cela constitue l’aspect non naturel de la science qui va au-delà de nos capacités cognitives. D’après Jean Bricmont, il faut accepter cette limitation cognitive, qui constitue une rupture avec le sens commun.

En conclusion, Jean Bricmont regrette que les courants antiscientifiques soient aussi développés dans l’enseignement universitaire des sciences humaines 4.

Ces courants de pensée antiscientifique font tout naturellement le lit des approches ésotériques et paranormales. L’analyse de Jean Bricmont aurait de notre point de vue supporté une structure du discours plus explicite.

Ce compte-rendu n’est pas exhaustif, le propos de Jean Bricmont ayant été très riche.

1 « On peut et on doit poser la même question au garagiste qui vend des voitures d’occasion, au banquier qui fait miroiter des dividendes fabuleux, au politicien qui promet la sortie du tunnel après des années d’austérité, au journaliste qui rend compte d’évènements se passant dans des pays lointains, ainsi qu’au physicien, au prêtre ou au psychanalyste : quels arguments me donnez-vous pour qu’il soit plus rationnel de croire ce que vous dites plutôt que de supposer que vous vous trompez ou que vous me trompez ? De plus, la longue liste des erreurs scientifiques passées rend le défi du sceptique encore plus difficile à relever. Ce point mérite d’être souligné, parce que les erreurs scientifiques sont souvent invoquées, comme argument indirect, par les partisans des religions et des pseudosciences, alors que ces erreurs fournissent en réalité des arguments en faveur d’un scepticisme accru, y compris évidemment à l’égard des doctrines non scientifiques. »
Jean Bricmont, voir : http://www.dogma.lu/txt/JB-Positivi...

2 « Si l’on donnait une roche lunaire à Aristote, il ferait l’expérience d’une roche et d’un objet ayant tendance à tomber. Il ne manquerait pas de conclure que la matière dont est faite la Lune n’est pas foncièrement différente de la matière terrestre en ce qui concerne son mouvement naturel. De même, des télescopes toujours plus puissants ont fait voir plus nettement les phases de Vénus sans tenir compte de la cosmologie préférée par les observateurs et même Ptolémée aurait remarqué la rotation apparente d’un pendule de Foucault.
Le paradigme de l’observateur peut certes influencer l’expérience qu’il a du monde, mais en un sens qui ne peut jamais être assez fort pour garantir que son expérience s’accordera toujours avec ses théories, sans quoi le besoin de réviser les théories ne se ferait jamais sentir. »

T. Maudlin, 1996, « Kuhn édenté : incommensurabilité et choix entre théories », Revue philosophique de Louvain, 94 428-446

3 « Il n’y a pas de monde quantique. Il y a seulement une description quantique abstraite. Il est erroné de penser que la tâche de la physique est de savoir ce qu’est la Nature. La physique s’occupe de ce que nous pouvons dire sur la Nature. »
N. Bohr, cité par A. Peterson, « The Philosophy of Niels Bohr », Bulletin of Atomic Scientists 19, 8-14 (1963), page 12.

4 « Des programmes de doctorat tout entiers font en sorte que les jeunes américains doivent apprendre que les faits sont fabriqués, qu’il n’existe pas d’accès non biaisé, immédiat à la vérité, que nous sommes toujours prisonniers du langage, que nous parlons toujours d’un point de vue particulier etc., alors que de dangereux extrémistes utilisent les mêmes arguments de constructivisme social pour détruire des données chèrement acquises qui pourraient sauver nos vies. »
B. Latour, 2004, « Why Has Critique Run out of Steam ? From Matters of Fact to Matters of Concern » Critical Inquiry 30, University of Chicago


Thème : Rationalisme

Mots-clés : Sociologie