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L’évolution, question d’actualité ?

Publié en ligne le 21 juin 2015
Note de lecture de Philippe Le Vigouroux

« La métaphore de la “stratégie” trahit l’évolution » (p. 29)

Publié à l’occasion des vingt ans de l’ouverture de la Grande galerie de l’évolution, au Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) de Paris, ce petit ouvrage regroupe 80 questions que l’auteur a pu entendre à l’issue de ses conférences. Professeur au MNHN et membre du Comité de parrainage scientifique de Science et pseudo-sciences, Guillaume Lecointre propose, par des réponses courtes, précises et accessibles, une vue synthétique et actualisée des connaissances sur la biologie de l’évolution.

Organisées en quatre chapitres – Qu’est-ce que l’évolution ? ; Dans l’intimité du vivant ; Une brève histoire du vivant ; L’évolution, les sciences et au-delà –, les réponses abordent aussi bien des aspects liés à la connaissance des mécanismes de l’évolution à travers de nombreux exemples concrets, que des aspects plus ouverts, liés à l’histoire et à la méthode des sciences ou à la confrontation entre connaissance scientifique et croyance religieuse. Il est difficile, dans ces quelques lignes, d’évoquer toutes les facettes de l’évolution abordées par l’auteur. Nous n’en retenons donc que deux ou trois aspects qui ne rendent compte que très partiellement de la richesse et de l’intérêt du livre.

En se replaçant dans l’histoire de la biologie, G. Lecointre explique une difficulté à comprendre le vivant dans sa dimension évolutive. C’est avec l’avènement de la théorie synthétique de l’évolution, qui intègre la génétique à l’évolution darwinienne, que le vivant est à nouveau perçu dans sa constance, son invariance (les chats font des chats, les chiens font des chiens), le rôle de la sélection naturelle étant alors d’expliquer comment peut changer ce qui nous apparaît constant. Cette conception stable du vivant est contraire à ce qui caractérise vraiment le vivant et que Darwin avait pourtant décrit : la variation comme caractère intrinsèque fondamental du vivant. Et c’est, justement, sur ces variations que s’exerce une sélection par l’environnement qui produit d’abord une constance, une régularité. En somme, la sélection explique d’abord pourquoi on a des régularités à partir d’une base de variations, avant que d’expliquer pourquoi et comment ça change quand le milieu change. Plusieurs obstacles à la compréhension de cette propriété évolutive du vivant sont identifiés, comme la conception « linnéenne » de l’espèce d’Ernst Mayr, un des fondateurs de la théorie synthétique, ou le déterminisme absolu associé à la métaphore du « programme » génétique.

G. Lecointre, très impliqué dans la formation des enseignants, est attentif aux mots utilisés pour décrire le vivant et ses propriétés 1. Il propose donc, ici, une mise au point sur un certain nombre de concepts diffus dans le public comme, par exemple, l’adaptation et la notion de « stratégie » appliquée à l’évolution du vivant. Les enseignants des sciences de la vie savent la difficulté à traiter de l’adaptation face à leurs classes. En établissant le constat d’un état de bonne adaptation de tel ou tel être vivant à son milieu de vie, car il possède des caractéristiques qui lui permettent d’y survivre, beaucoup d’élèves retiennent une action d’adaptation de l’être à son environnement (« être adapté » versus « s’adapter » : après tout, est-ce qu’on ne s’adapte pas dans le but d’être adapté aux conditions qui vont advenir ?). C’est la même implication finaliste qui est à l’œuvre dans la métaphore de la « stratégie d’adaptation », largement utilisée par nombre de scientifiques (en particulier écologues et généticiens des populations, note l’auteur) dans leurs conférences devant un public pas nécessairement averti de cette subtilité de langage.

Enfin, un dernier aspect : comment se positionner vis-à-vis de l’évolution dans le cadre d’une croyance religieuse ? G. Lecointre rappelle qu’une théorie n’est pas une simple hypothèse à laquelle on devrait croire mais un cadre cohérent qui met en relation un ensemble de faits, de mesures, d’hypothèses testables… C’est un savoir qui a pu s’élaborer parce que la recherche scientifique s’effectue dans un contexte laïc : « les savoirs se distinguent des croyances religieuses et des opinions selon au moins deux critères. [...] Un savoir se justifie rationnellement. [...] Il est légitime parce qu’il a résisté à de multiples tentatives de déstabilisation. [...] D’autre part, les savoirs sont des productions collectives. [...] Aucun résultat n’acquiert un statut de savoir s’il n’est corroboré par des équipes indépendantes, à plus ou moins long terme » (p. 101).

À côté de ces enjeux épistémologiques ou sociétaux, sont abordées des problématiques biologiques : peut-on observer une espèce en train d’évoluer, les fossiles sont-ils nos ancêtres, l’homme va-t-il disparaître, Luca (le « dernier ancêtre commun universel ») a-t-il vraiment existé, l’agriculture a-t-elle été inventée par les termites, quels sont les organes qui ont le plus évolué ?… Ce sont des observations, des hypothèses et des résultats récents et nombreux qui sont évoqués : comme ces lézards devenus herbivores en quelques dizaines d’années sur une île de l’Adriatique, l’accès préférentiel des mâles aux protéines chez les primates (gorilles, chimpanzés, humains), le rôle des gènes mut responsables de la variabilité génétique de la bactérie Escherichia coli, la transmission des outils, des comportements, le transfert de gènes entre espèces... Autant d’arguments scientifiques à opposer aux contestataires de la théorie de l’évolution.

En cette époque d’interrogation sur la place de la laïcité dans notre société et de débats sur la façon de l’affirmer ou de la réaffirmer, en particulier à l’école, ce petit livre est un incontournable, utile et agréable.

1 Voir Guillaume Lecointre, De l’usage des métaphores en sciences, SPS n° 295, avril 2011


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