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L’héritage chrétien en disgrâce

Publié en ligne le 26 mai 2005
Note de lecture Jocelyn Bézecourt - SPS n° 267, mai 2005

La désaffection vis-à-vis des croyances chrétiennes s’observe chaque jour un peu plus et un examen des sondages existants sur l’état des croyances s’imposait pour mieux la quantifier. L’étude exhaustive de Guy Michelat, Julien Potel et Jacques Sutter prend pour matériau de travail une enquête sur les croyances religieuses réalisée en 1994, en la complétant avec des sondages antérieurs. Mais, dans cet ouvrage, il n’est pas uniquement question des faits les plus surnaturels constitutifs du christianisme comme les miracles. Les auteurs prennent en considération tout ce qui fait appel à l’acte de croire chez les chrétiens : lesdits miracles certes mais aussi les rituels, les explications de l’être humain et du monde ainsi que les normes morales et sociales justifiées par un contexte surnaturel.

À l’origine du christianisme se trouve la notion de péché, c’est-à-dire la culpabilisation originelle, mythe destiné à asservir l’individu. Jacques Sutter observe fort logiquement que c’est parce que le péché est en déshérence que, d’une part, la pratique de la confession s’effondre et que, d’autre part, la religion chrétienne n’est plus la référence obligée en matière de morale. La religion n’est plus une vertu nécessaire pour bien se comporter. La sexualité, et sa phobie entretenue par le christianisme, constitue à n’en pas douter une des raisons principales de la fuite des normes morales de l’Église, la conscience personnelle a remplacé les bulles papales. Le Mal demeure mais il s’agit là d’une culpabilité non religieuse, l’éthique étant devenue autonome par rapport à la religion.

Dans l’ensemble des croyances chrétiennes, Guy Michelat constate que l’attitude magico-catholique augmente avec l’âge et diminue avec le niveau d’études, en dehors des catholiques très fervents pour qui ces éléments ne sont pas déterminants. On entend par « contenu magique du catholicisme » des éléments comme les miracles, le recours aux prières, aux objets sacrés, le port d’une médaille, etc. Les jeunes goûtent peu ces superstitions et optent pour le bricolage de croyances plus personnelles adaptées à leurs besoins.

Mais l’âge ne régit pas tout et un paramètre qui facilite la croyance s’avère être les situations de faiblesse (solitude, maladie, chômage, anxiété). Plus l’individu est fragile, plus il croira au paranormal aussi bien qu’aux mythes religieux. On retrouve là le terreau classique pour le développement des superstitions.

Cependant les croyances sont inégalement réparties, même chez ceux qui se déclarent catholiques. Ainsi, de nombreuses incohérences apparaissent quand certains opèrent des sélections dans les croyances chrétiennes : près de 70 % des Français se déclarent catholiques alors qu’ils ne sont que 34 % à penser que Jésus est le fils de Dieu. En fait, à peine 27 % des Français seraient de véritables chrétiens « croyants », les autres se définissant plus par un christianisme sociologique ou familial que par une adhésion complète aux dogmes surnaturels du christianisme. Ce phénomène accompagne l’augmentation de l’incroyance qui a progressé de 1986 à 1994. À cette date, 36 % des 18-24 ans se déclaraient sans religion alors qu’on ne compte que 14 % de sans religion chez les plus de 65 ans. Les personnes se définissant comme athées sont moins nombreuses (16 % et 8 % respectivement) quand d’autres options existent (sceptique, indifférent).

Si on considère plus précisément les croyances en Dieu et en la Vierge Marie, il apparaît tout d’abord que le mot « dieu » peut recouvrir des significations diverses selon l’analyse de Julien Potel. Là encore chacun semble construire sa croyance en vertu de ses besoins et pas des dogmes officiels. Quoi qu’il en soit, la croyance en l’existence de Dieu a diminué fortement de 1971 à 1997, passant de 73 % à 59 %. Le sexe et l’âge ont leur importance dans l’adhésion à cette idée de dieu : les femmes croient plus à son existence que les hommes (68 % contre 53 %) et les 18-24 ans se montrent moins convaincus que les plus de 65 ans de sa réalité (54 % contre 70 %). La figure de Marie n’échappe pas à la variété des conceptions observée pour Dieu et quelques opinions étonnantes peuvent être constatées sur son efficacité : certains croyants estiment ainsi que des requêtes peuvent lui être adressées mais que les miracles ne se réaliseront pas pour autant. Ce qui illustre bien que l’acte de croire obéit plus à un besoin personnel qu’à une réflexion sur le bien-fondé de l’objet de la croyance.

Pourtant, bien que l’attachement au christianisme se distende régulièrement, l’angoisse devant la mort perdure en prenant de nouvelles formes. La mort demeure un sujet d’effroi mais le jugement de Dieu n’y a plus l’importance d’autrefois. Dieu n’a plus le pouvoir de décider de la vie et de la mort de quiconque, il a aussi perdu son pouvoir d’agir sur les éléments et perd donc toute responsabilité dans les catastrophes naturelles, un des rares témoins antiques de sa puissance. La mort continue pourtant à cristalliser les croyances et on observe un glissement vers des thèmes comme la communication avec les morts et l’après mort qui n’ont que peu de rapport avec le christianisme. Moins de 40 % des gens croient aux fins dernières présentées par le credo biblique : la religiosité vécue n’a que peu à voir avec celle imposée par le canon catholique. On assiste ainsi à une élaboration d’attitudes nouvelles fondées sur les croyances chrétiennes.

Enfin, inséparables composantes du problème des croyances religieuses, la science et la laïcité sont étudiées par Jacques Sutter dans leur rapport à la disgrâce du christianisme. En fait, le rapport entre la confiance accordée à la science et la croyance en Dieu ne montre pas une structure simple et non ambiguë. On peut néanmoins s’étonner que l’auteur qualifie de « radicale » l’opinion estimant difficile de croire en Dieu face aux progrès de la science. Et sur la laïcité, l’auteur note que les plus grands partisans de la séparation du politique et du religieux sont aussi les moins attachés à la foi et les plus incroyants.


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Publié dans le n° 267 de la revue


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