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L’hypnose - Textes - 1886-1893

Publié en ligne le 3 septembre 2015
Recension de Jacques Van Rillaer - abrégé dans SPS n° 314, octobre 2015

Parti à Paris en 1895 pour des recherches en neuropathologie, Freud en est revenu praticien de neurologie, convaincu de l’intérêt de l’hypnotisme. Il a adopté l’idée de Charcot que la technique hypnotique est le procédé souverain pour étudier scientifiquement l’« hystérie », «  un terme, écrit Freud à cette époque, dépourvu de signification un tant soit peu circonscrite » 1. Ensuite, influencé par des Viennois partisans de l’hypnotisme et les traitements de Liébeault et Bernheim vus à Nancy, Freud a cru que la procédure hypnotique était le meilleur traitement des « névrosés », qualifiés pour la plupart d’« hystériques ». Il écrivait en 1890 : « L’hypnose confère au médecin une autorité que n’a sans doute jamais possédée le prêtre ou le thaumaturge, en concentrant l’ensemble de l’intérêt psychique de l’hypnotisé sur la personne du médecin » 2.

Freud a pratiqué l’hypnose durant dix ans (de 1886 à 1896). Il a publié des textes enthousiastes sur son efficacité, écrivant par exemple : « Le reproche selon lequel l’hypnose ne guérirait que des symptômes – et encore, uniquement pour une période brève – est injustifié. [...] Dans toute une série de cas où les manifestations morbides sont d’origine purement psychique, l’hypnose remplit toutes les exigences d’une thérapie causale, et le procédé consistant à interroger et à apaiser le malade sous hypnose profonde s’accompagne alors la plupart du temps du plus éclatant succès » 3. Ces déclarations contrastent avec ce qu’il écrivait à Fliess : « je parviens à des succès petits mais remarquables » 4. Elles sont contredites par les échecs cuisants de nombre de traitements de ses patients par l’hypnose 5 et par ce que lui-même écrira plus tard, quand il vantera les succès de son nouveau traitement, la « psychanalyse » : « Si j’ai abandonné la technique par suggestion, et avec elle l’hypnose, c’est que je désespérais de rendre la suggestion aussi forte et aussi solide que cela serait nécessaire pour une guérison durable. Dans tous les cas graves, je vis la suggestion appliquée dessus disparaître en s’effritant, et voilà que l’état de maladie ou un succédané de celui-ci était de nouveau là » 6.

Le présent ouvrage présente un intérêt considérable pour ceux qui s’intéressent à la genèse de la psychanalyse freudienne. On y trouve notamment la traduction d’une dizaine de publications de Freud sur l’hypnose, dont plusieurs n’étaient pas encore parues en français. À ce propos, on peut s’étonner du fait que le premier tome (1886-1893) de la traduction en vingt volumes des Œuvres complètes de Freud aux Presses Universitaires de France (PUF) soit le seul qui ne soit pas encore publié en 2015, tandis que de nombreux autres tomes ont déjà été réédités avec des remaniements de la traduction (le premier volume de ces Œuvres complètes est sorti il y a 26 ans).

La présentation des textes est ici accompagnée d’un extraordinaire appareil critique : trente et une pages de notes érudites permettent de mieux les comprendre, de les situer et de mesurer leur degré d’originalité. (Il est regrettable que la traduction française des Œuvres complètes aux PUF présente très peu de notes explicatives, peut-être pour laisser l’illusion de l’originalité de Freud sur quantité d’idées qui lui sont attribuées). L’ouvrage contient une iconographie exceptionnelle. On y voit par exemple la seule photo, à ma connaissance, d’un Freud relativement souriant (en vacances avec sa femme dans les Alpes autrichiennes), très différent du Freud sombre, pessimiste, tragique 7.

Le principal intérêt du livre réside dans les 170 pages d’introduction à la présentation des textes. Dans un style cristallin, l’auteur évoque le contexte de l’intérêt des médecins pour l’hypnose à partir des années 1880. (L’hypnotiseur de scène Carl Hansen a joué un rôle très important dans le développement de cet intérêt). Il montre l’évolution des conceptions de l’hypnotisme dans le monde scientifique : intérêt, enthousiasme, vives critiques et abandon à la fin du XIXe siècle. Dix-sept pages de « chronologie » permettent d’en situer les événements essentiels de 1866 à 1919.

Freud a longtemps pratiqué une hypnose qui n’avait rien à voir avec la méthode de Breuer – dont il avait constaté l’échec cuisant dans le cas d’Anna O. Il s’agissait d’une hypnose autoritaire et directive, inspirée de l’enseignement de Charcot et de la pratique de Bernheim, visant à effacer les idées ayant provoqué les symptômes et à affirmer l’absence des symptômes. Ainsi Freud écrivait-il en 1889 : « La suggestion satisfait l’ensemble des exigences d’un traitement causal dans toute une série de cas, par exemple dans les troubles hystériques qui sont la conséquence directe d’une représentation pathogène ou le dépôt d’une expérience traumatisante. Grâce à la suppression de cette représentation ou à l’atténuation du souvenir obtenues par la suggestion, on parvient aussi, en règle générale, à surmonter le trouble en question » 8. Et en 1891 : « La véritable valeur curative de l’hypnose réside dans la suggestion faite à cette occasion. La suggestion consiste à nier énergiquement les maux dont s’est plaint le patient, ou à l’assurer qu’il est capable de faire quelque chose, ou encore à lui ordonner de le faire. L’effet de la simple assurance ou négation est décuplé quand on associe la guérison souhaitée à une action ou une intervention durant l’hypnose, par exemple en disant : “Vous n’avez plus de douleurs à cet endroit, j’appuie dessus et la douleur s’en va.” […] Il faut communiquer chaque suggestion avec la plus grande des assurances, car l’hypnotisé remarque et exploite défavorablement le moindre signe de doute ; on tuera dans l’œuf toute contradiction » 9.

C’est sous l’influence d’une patiente, la baronne Anna von Lieben – qui fut pendant six ans sa principale patiente et source de revenus –, que Freud a développé sa propre méthode : laisser les patients libres de dire tout ce qui leur passe par la tête sans aucune entrave. La baronne, en effet, ne se laissait pas hypnotiser et elle n’arrêtait pas d’évoquer des souvenirs, notamment de son enfance. Ainsi, « la psychanalyse est née du verbiage incessant d’Anna von Lieben », écrit Borch-Jacobsen. Où l’on voit que l’évolution des idées en psychothérapie doit beaucoup aux comportements particuliers de certains patients 10.

À la suite de Henri Ellenberger et Peter Swales, Borch-Jacobsen est un historien de la psychanalyse qui a réussi à découvrir l’identité de patients de Freud. Dans Les patients de Freud, il a révélé l’identité de Margarethe Csonka – qui se vantera d’avoir mené Freud en bateau – et de Carl Liebman – un patient traité pour fétichisme, qui finira dans un hôpital psychiatrique. Il a également reconstitué la biographie de Silberstein, Dirsztay, Veneziani, Hönig, Mayreder. Cette fois, il ajoute à la liste des patients identifiés la femme de Freud et sa belle-sœur ! Se basant notamment sur des correspondances récemment publiées, il montre que le premier cas de guérison que Freud a publié 11 – cas que Freud qualifia d’« hystérique d’occasion » – est sa femme. Celle-ci ne parvenait pas à allaiter ses nouveau-nés. Les suggestions hypnotiques de Sigmund (« N’ayez crainte, vous serez une excellente nourrice pour cet enfant, auprès de laquelle l’enfant s’épanouira à merveille, etc. ») ont permis de se passer de nourrice pour le deuxième et le troisième enfant. La « Miss Lucy » des Études sur l’hystérie, gênée par l’odeur subjective d’un entremets brûlé et celle de fumée de cigare – des troubles que Freud diagnostiqua « conversion hystérique » – est manifestement Minna, la sœur de sa femme. Une fois que l’attention est attirée sur cette hypothèse, les identifications apparaissent évidentes pour qui connaît la biographie de Freud. Celui-ci n’a changé que quelques détails destinés à garder l’anonymat.

Se dégagent de l’ouvrage d’intéressantes leçons d’épistémologie. On y apprend notamment comment Freud, de retour à Vienne, a maintenu une foi inébranlable dans les théories de Charcot sur l’hystérie et l’hypnose, alors qu’il ne voyait pas de patientes exhibant les comportements théâtraux, soi-disant typiques, adoptés à la Salpêtrière par les grandes hystériques du style Blanche Wittman 12. Borch-Jacobsen écrit, au sujet des premières publications de Freud sur l’hystérie : « Deux ans après son retour, c’est comme s’il était toujours à Paris, salpêtrisé, hypnotisé par le Patron. Le jeune Freud est encore à l’École, il ne voit que ce que la théorie lui dit de voir ». Freud avait écrit à sa fiancée : « Charcot est l’un des plus grands médecins qui soient et dont la raison confine au génie. […] Aucun homme n’a eu autant d’influence sur moi ». Charcot est resté son idole. À son exemple, il a tout fait pour devenir le maître de la psychopathologie, soignant des gens immensément riches, régnant sur une École, des élèves, des revues et des collections. Son bureau de consultation était la réplique de celui de Charcot : une sorte de musée, croulant sous les antiquités.

1 “Rapport sur mon voyage à Paris & à Berlin” (1886), cité p. 192.

2 “Traitement psychique (Traitement d’âme)” (1890), cité p. 277.

3 “Hypnose” (1891), cité p. 300s.

4 Lettre du 28-12-1887. Je souligne « petits  ».

5 Voir ses lettres à Fliess dans l’édition intégrale (établie par J. M. Masson, PUF) et/ ou M. Borch-Jacobsen (2011) Les patients de Freud. Destins. Ed. Sciences Humaines, 224 p. Compte rendu en ligne.

6 “De la psychothérapie » (1905) Gesammelte Werke, V : 17 ; Œuvres complètes, PUF, VI : 51.

7 Cf. les portraits sur « Google images » via la mention « Sigmund + Freud + portrait ».

8 “Compte rendu de Forel” (1889), cité p. 251. À bien noter : « Grâce à la suppression…  ». Pendant plusieurs années, Freud s’efforçait de faire oublier les réminiscences traumatiques.

9 “Hypnose” (1891), cité p. 298s.

10 Henri Ellenberger a développé ce thème en l’illustrant de nombreux exemples, allant de Mesmer (c’est sa patiente Oesterlin qui l’a convaincu que l’effet thérapeutique tenait à un fluide magnétique émanant de lui) à Freud, en passant par Janet, Flournoy et d’autres (A la découverte de l’inconscient. Histoire de la psychiatrie dynamique. Villeurbanne : Éd. Simep, 1974, p. 727ss).

11 “Un cas de guérison par l’hypnose, avec des remarques sur le formation des symptômes hystériques par la ‘contre-volonté’ ” (1892-1893).