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L’imposture scientifique en dix leçons

Publié en ligne le 15 juillet 2004
Note de lecture de Jean-Pierre Thomas - SPS n° 249, novembre 2001

Cet ouvrage, peut-être nos plus anciens et fidèles lecteurs (et quelques autres) s’en souviennent-ils, n’est pas tout à fait nouveau, puisque la première mouture (l’« édition du deuxième millénaire » comme ne le précisait pas alors la couverture) fut publiée voici quinze ans et que nous en avons alors rendu compte à sa juste valeur (cf. notre n° 165 de janvier-février 1987, p. 9 à 11).

Nous le disions déjà à l’époque, il s’agit d’« un ouvrage à lire toute affaire cessante ». Persistons et signons donc, car cette édition, passablement plus volumineuse (332 pages contre 256), complétée et enrichie, constitue un véritable ouvrage de référence dans la bibliothèque du « sceptique », du « zététicien », du « rationaliste », ou tout simplement de l’honnête homme qui s’interroge, non seulement sur le paranormal, le surnaturel et tout ce qui gravite autour, mais aussi sur les fondements de la science, ou plutôt de l’activité scientifique, en ces temps où celle-ci se voit fort critiquée.

Avec toujours autant d’humour, un des aspects les plus plaisants de sa plume, M. de Pracontal, que l’on connaît aussi pour ses articles dans Le Nouvel Observateur, tire à boulets rouges sur les gourous de secours, Rika Zaraï et consorts, comme sur leurs théories et prétentions ineptes. Il en démontre l’inanité, et en démonte les bases non fondées et les recettes, qui leur assurent pourtant le succès. Apprentis imposteurs, prenez-en de la graine ! Ne lésinez pas, visez l’explication globale et universelle de la création, honnissez copieusement et vitupérez à l’envi la science « officielle », sachez user des média avec talent, manipulez effrontément les faits, réécrivez l’Histoire, abusez sans vergogne des pièges du langage et torturez allègrement la sémantique, flottez avec délectation dans le flou le plus complet afin de ne pouvoir donner prise à la réfutation, vous êtes sur la bonne voie...

Mais se contenter d’attaquer de front les imposteurs ne résout malheureusement pas le problème qu’il pose. Car bloqués sur leur position, enfermés dans leur discours circulaire qui s’auto-justifie, s’auto-alimente, et s’auto-entretient, notre contradiction a scientifiquement peu de prise sur eux (qui a jamais, sans succès, essayé de démontrer à un fervent des horoscopes l’inanité de l’astrologie ou à un idolâtre des granules, la stupidité du dogme h o m é o p a t h i q u e ?). Il faut donc aller plus loin et analyser les raisons du succès jamais démenti des innombrables joueurs de pipeau, dans un monde envahi par une technologie omniprésente, et dont le degré de culture grandissant des populations ne conduit pourtant pas à un recul des calembredaines pseudo-scientifiques.

Les dogmes de nos imposteurs embrasassent souvent une vision globale de l’univers qui donne un sens au monde, face à une science démultipliée dans des centaines de disciplines toujours plus spécialisées, qui obscurcissent plus qu’elles ne facilitent la clarté de notre perception de la réalité. Ces dogmes sont des réponses simples (voire souvent simplistes et caricaturales), mais rassurantes devant la complexité angoissante d’une Nature dont nous percevons tous les jours un peu plus la subtile sophistication. La recherche paraît d’ailleurs paradoxalement accentuer cet obscurcissement au fur et à mesure qu’elle progresse. Le syndrome du vertige existentiel de Pascal n’est probablement pas loin et les propagandistes des pseudo-sciences savent fort bien exploiter sans vergogne le filon du besoin d’être rassuré.

Si Michel de Pracontal s’arrêtait là, il mériterait déjà toute notre gratitude, pour ce remarquable travail d’analyse (« sociologique » allais-je écrire, mais depuis ces derniers mois, ce qualificatif a inexplicablement pris une connotation désagréable, allez savoir pourquoi...), évidemment beaucoup plus consistant que ce résumé un peu fade raccourci en quelques lignes. En fait le journaliste du Nouvel Observateur va bien au-delà et entraîne notre réflexion vers une analyse plus approfondie.

Car, c’est aussi un de ses mérites de le rappeler, il n’y a pas de Science, ou de sciences, sans activité scientifique avec tout ce que cela peut avoir d’humain, et en particulier avec tous les défauts que les comportements des individus de notre espèce peuvent porter en eux. Il n’y a donc pas d’un côté des pseudo-sciences, vilaines, sales, peu fréquentables, clairement identifiées et facile à extirper du champ scientifique, et d’un autre une Science parfaite, inattaquable et exempte de tout péché. Scientisme puéril et stérile que de se contenter de penser cela. La science possède aussi ses brebis galeuses et ses moutons noirs et n’est pas exempte de critiques, inutile de se le cacher. C’est pour cela que, sciemment, l’auteur qualifie d’impostures scientifiques non seulement la charlatanerie pure et simple mais aussi des dérives et des errements plus ou moins honnêtes de certains scientifiques eux-mêmes. Intellectuellement, l’escroquerie relève de syndromes voisins.

La Science est humaine avant tout, faite par des hommes et des femmes, donc aussi imparfaite qu’ils le sont. La vertu du sage est de le reconnaître. Alors, faut-il jeter la science aux orties, comme certains penseurs post-modernes nous y inciteraient ? Non, car c’est justement là que réside la différence fondamentale d’avec les démarches des imposteurs, la Science, en tant que construction patiemment échafaudée depuis un peu plus de trois siècles, s’est bâtie sur quelques principes essentiels permettant de dépasser les défauts humains inhérents à ceux qui l’élaborent, et de se détacher de la simple c r o y a n c e : refus du dogme, rigueur et précision logique des théories, réfutabilité, remise en cause permanente, autocontrôle par ses propres acteurs, confrontation à l’expérience, afin d’éviter les pièges, les leurres ou les illusions.

Et même si parfois elle se fourvoie, si les polémiques font rage, si elle s’entête dans des voies sans issue, sa capacité à s’auto-corriger en raison de ces principes lui a toujours permis d’avancer, de franchir de nouvelles étapes, bref de progresser malgré tout. Son mérite est bien de savoir reconnaître qu’elle est imparfaite, et d’essayer de maîtriser ses imperfections. Et c’est bien ce qui fait la grandeur de l’activité scientifique, car, même si elle est humaine par sa nature, elle arrive à en dépasser les défauts, imparfaitement, tardivement, mais y arrive quand même, en essayant de construire une vérité qu’elle sait modestement n’être toujours que provisoire. Au contraire des pensées pseudo-scientifiques qui détiennent une fois pour toutes leur vérité, intangible, inattaquable, absolue, universelle, et qui prétendent la science « officielle » dogmatique et sourde à leurs arguments, alors qu’elles en méconnaissent (ou refusent en feignant de les ignorer) les règles et leurs exigences, trop contraignantes à leur goût.

Signalons enfin qu’un chapitre fort documenté et très étayé de cet ouvrage est consacré à l’affaire du « sang contaminé », qu’il décortique rigoureusement. Il apporte beaucoup d’informations qui permettent de se forger une opinion argumentée sur un dossier délicat, sur la base d’éléments qui manquaient ou dont peu de média ont fait connaître le détail, en rétablissant une vérité aussi rigoureuse que possible. Un travail d’investigation journalistique éclairant à saluer.

Cette Imposture revisitée est donc un ouvrage remarquable, pour lequel nous ne saurons mieux conclure que ne l’avait fait Michel Rouzé dans ces colonnes voici quinze ans, lui qui écrivait : « on le lit avec un plaisir qui ne se dément pas jusqu’à la dernière page ». Alors, même si vous avez déjà goûté la précédente édition, (re)faites-vous plaisir !


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Publié dans le n° 249 de la revue


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