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Ne pas déclarer ses conflits d’intérêts : une fraude

Publié en ligne le 9 octobre 2019 - Intégrité scientifique - Désinformation - Éducation

Les conflits d’intérêts en recherche sont, pour la plupart, constitués de liens financiers. Mais il existe bien d’autres circonstances où les intérêts d’un chercheur sont susceptibles d’influencer la manière dont il exerce ses fonctions ou rend compte de ses résultats. Ces conflits sont dits « non-financiers » lorsqu’ils possèdent une dimension idéologique, politique ou religieuse, ou sont la simple conséquence de relations interpersonnelles, qu’elles soient conflictuelles ou amicales. La déclaration des liens d’intérêts lors de la publication des résultats d’une recherche est indispensable afin que le lecteur puisse affiner son interprétation. Cependant, il a été montré qu’une telle déclaration contribue à décrédibiliser la publication [1]. Aussi les chercheurs ont-ils tendance à déclarer moins de liens d’intérêts qu’ils n’en ont réellement [2] bien que la non-déclaration intentionnelle soit maintenant considérée comme une fraude par le Comité international des rédacteurs de revues biomédicales. Cette position trouve son origine dans des affaires révélées par la presse américaine [3].

Le New York Times tire la sonnette d’alarme

Si ce débat est permanent dans les revues biomédicales, les grands médias s’en emparent dès lors que des cas extrêmes sont mis au jour. La communauté mondiale de la cancérologie – un secteur de recherche où l’argent coule à flots – fut ainsi ébranlée à la suite de plusieurs révélations sur des leaders du domaine.

En septembre 2018, le docteur José Baselga, spécialiste mondialement reconnu du cancer du sein et responsable médical au prestigieux Memorial Sloan Kettering Cancer Center (New York), fut épinglé par le quotidien The New York Times [4]. Dans un long article, il se voyait accusé d’avoir « oublié » de déclarer dans une douzaine de publications scientifiques de revues médicales prestigieuses (The Lancet, The New England Journal of Medicine), ses liens d’intérêts financiers correspondant à des contrats de plusieurs millions de dollars. The New York Times pointait également la négligence des responsables des revues qui avouèrent ne pas vérifier les déclarations des auteurs. En ce qui concerne J. Baselga, des corrections avec les déclarations exhaustives de ses conflits (une dizaine de lignes avec les noms de la plupart des firmes internationales engagées dans la lutte contre le cancer) ont fini par être publiées dans la plupart des cas. Sous la pression, J. Baselga a démissionné de sa position prestigieuse… pour être ensuite embauché par Astra-Zeneca, un groupe pharmaceutique notamment leader dans le domaine de l’oncologie.

En décembre 2018, c’est à nouveau The New York Times qui révéla de nouveaux cas impliquant des chercheurs spécialistes dans ce même domaine. Sont ainsi visés le futur président de la Société américaine de cancérologie clinique (qui affirma, pour sa défense, que la plupart des paiements avaient été faits à son institution) et le doyen de la faculté de médecine de Yale (il avait publié des résultats d’essais de la société pharmaceutique Tricida, « oubliant » de mentionner qu’il siégeait dans son conseil d’administration et qu’il en détenait des actions) [5].

Les revues scientifiques reconnaissent leur laxisme

Ces nouvelles révélations obligèrent les responsables des revues scientifiques à réagir. Le rédacteur en chef du JAMA (Journal of the American Medical Association) est alors intervenu dans le débat, soulignant la nécessité impérieuse  « que les auteurs présentent l’information sur les conflits d’intérêts de façon exacte, complète et transparente afin que les lecteurs puissent évaluer si l’information contenue dans l’article pourrait être biaisé  », mais reconnaissant que  « tout aussi importante, sinon plus importante, est la responsabilité des rédacteurs en chef de s’assurer que l’information publiée est exacte et objective et de maintenir l’intégrité du dossier scientifique » [6].

© Marijus Auruskevicius | Dreamstime.com

D’autres prises de position contribuèrent à redéfinir la notion de fraude pour y inclure l’oubli intentionnel de déclaration de liens d’intérêts :  « Si les leaders d’opinion ne suivent pas les règles, alors nous n’avons pas vraiment de règles. Il est temps de renforcer les politiques institutionnelles en matière de conflits d’intérêts en considérant l’omission intentionnelle ou par négligence de divulguer des relations financières importantes pertinentes à la conduite de la recherche comme une inconduite en recherche » [7].

Un combat perdu d’avance ?

Le risque de se faire prendre est minime, car les vérifications sont difficiles à faire. Elles nécessitent de se référer à des bases de données enregistrant les avantages versés par les firmes aux institutions et aux chercheurs. Seuls les États-Unis [8] et la France [9] ont des bases accessibles. Mais elles ne sont pas toujours à jour, sont difficiles à consulter et ne contiennent pas tous les versements.

Il est donc difficile de prouver qu’une déclaration est incomplète. À l’inverse, lorsqu’un lien d’intérêt est découvert, il est facile pour celui qui l’a dissimulé d’invoquer un oubli involontaire. En outre, le risque d’une condamnation par la justice est inexistant (il ne s’agit ni d’un délit ni d’un crime) et seules les instances de déontologie professionnelle sont en mesure d’infliger des sanctions… Sanctions qui risquent de sembler dérisoires : que vaut un blâme face à un gain de plusieurs millions ?

Les révélations des affaires par la presse ont un impact certain, mais davantage auprès du grand public qui perçoit alors l’ensemble de la communauté scientifique comme compromise, alors que seuls quelques individus fraudeurs sont en cause. Pour toutes ces raisons, il est possible que ces comportements perdurent encore longtemps.

Référence

1 Kesselheim AS et al., “A randomized study of how physicians interpret research funding disclosures”, NEJM, 2012, 367 :11191127.

2 Bindslev JBB, “Underreporting of conflicts of interest in clinical practice guidelines : cross sectional study”, BMC Medical Ethics, 2013, 14 :19.

3 International Committee of Medical Journal Editors, « Recommandations pour la conduite, la présentation, la rédaction et la publication des travaux de recherche soumis à des revues médicales », mise à jour de décembre 2018. Sur icmje.org

4 Ornstein C, Thomas K, “Top cancer researcher fails to disclose corporate financial ties in major research journals”, New York Times, 8 septembre 2018.

5 Ornstein C, Thomas K, “What these medical journals don’t reveal : top doctors’ties to industry”, New York Times, 8 décembre 2018.

6 Bauchner H, Fontanarosa PB, Flanagin A, “Conflicts of interests, authors, and journals new challenges for a persistent problem”, JAMA, 2018, 320 :2315-2318.

7 Botkin JR, “Should failure to disclose significant financial conflicts of interest be considered research misconduct ?”, JAMA, 2018, 320 :2307-2308.

8Dollars for doctors. How Industry Money Reaches Physicians”. Sur le site propublica.org

9 « La base de données publique Transparence – Santé ». sur transparence.sante.gouv.fr


Retrouvez plus d’informations sur le thème de l’intégrité scientifique sur le blog :
https://www.redactionmedicale.fr/


Publié dans le n° 328 de la revue


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L' auteur

Hervé Maisonneuve

Médecin de santé publique, il est consultant en rédaction scientifique et anime le blog Rédaction Médicale et (...)

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