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LA SCIENCE n’EsT pas L’ART - Brèves rencontres

Publié en ligne le 4 décembre 2011
Note de lecture de Jean-Paul Delahaye
Retrouvez ici une seconde note de lecture concernant ce livre : LA SCIENCE n’EsT pas L’ART - Brèves rencontres

Certaines évidences sont bonnes à rappeler. Que la science et l’art ne convergent pas, n’ont pas de raison de le faire et que cela n’est pas souhaitable, est l’une de ces évidences. Jean-Marc Lévy-Leblond s’applique à nous la remettre en mémoire et c’est salutaire. Le souhait de voir se rencontrer, s’épauler, se compléter ces deux domaines de la création et de la pensée est louable, et nous le portons tous en nous. Lorsque la science aide à comprendre une technique oubliée, permet la datation précise d’une œuvre ancienne, contribue à la mise au point d’instruments musicaux nouveaux, invente mille façons de reproduire, de diffuser et de préserver des œuvres d’art, tout est simple ; chacune est à sa place dans de telles rencontres. En revanche, quand on en arrive à dire que ce qui compte pour une théorie mathématique ou scientifique, c’est qu’elle soit belle, et que le reste est sans véritable importance, il est temps alors de s’interroger. Il y a du snobisme, un certain goût de la provocation, une jouissance un peu idiote à proférer des énoncés paradoxaux et c’est sans doute pourquoi récemment il est devenu fréquent de nier que la science et l’art sont par essence distinctes et impossibles à fondre l’une dans l’autre. La qualité première d’un théorème est d’être juste (c’est-à-dire de résulter des axiomes posés de la théorie), l’intérêt principal d’une théorie est d’être vraie (c’est-à-dire, pour parler simple, de se conformer aux faits), ce dont l’art se moque à juste raison puisqu’il construit d’autres choses et poursuit d’autres buts.

Cela ne signifie pas que l’esthétique n’a jamais rien à voir avec la recherche du vrai. Le sentiment du beau – fréquemment ressenti en mathématiques et dans bien d’autres sciences – doit être compris comme une heuristique pour le vrai. Le monde abstrait des mathématiques, mais aussi celui de la physique, est organisé selon des règles qui, parce qu’elles agissent à divers niveaux, créent une harmonie que nous ne comprenons pas toujours dans le détail. Cet ordre secret que nos capacités intellectuelles naturelles perçoivent sans doute (car l’évolution les a fabriquées pour cela), avant que notre raison et nos théories ne l’identifient et ne le formalisent en un savoir précis et technique, est l’explication du fonctionnement souvent pertinent de l’heuristique esthétique. Oui, la perception du beau nous guide dans la recherche des bonnes théories. Mais c’est commettre une confusion ou s’adonner à une provocation facile et stupide que d’aller plus loin et par exemple de dire que ce qui compte en science est le beau qui passerait devant le vrai et le pertinent.

Le livre de Jean-Marc Lévy-Leblond nous invite à cette remise en place, et il est particulièrement intéressant car l’auteur est un amateur éclairé d’art contemporain, art qu’il se donne aussi comme but d’expliquer et d’aider à apprécier. En plus donc d’une riche et subtile mise au point sur ce que peuvent être et ne peuvent pas être les liens entre l’art et la science, le livre servira d’introduction à quelques artistes contemporains que le commun des mortels a souvent du mal à simplement percevoir comme des artistes. On ne sera pas nécessairement convaincu par chacun des jugements proposés. Cependant, comme cette défense éclairée de l’expérimentation artistique provient d’un amateur, connaisseur d’art et de sciences (qui refuse de confondre les deux), on y trouvera matière à réfléchir pour soi et pour son travail de scientifique ou d’artiste.

Jean-Paul Delahaye
Université des Sciences et Technologies de Lille
Laboratoire d’informatique fondamentale de Lille

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