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La BBC fait le ménage !

Publié en ligne le 28 mai 2015 -
par Brigitte Axelrad- SPS n° 310, octobre 2014

« On ne peut pas, chaque fois que l’on parle d’astronomie, donner la parole à ceux qui croient que la Terre est plate ! », écrit Pierre Sormany, éditeur du magazine Québec Science et ancien rédacteur en chef de l’émission Découverte.

Dans un document publié en juillet 2014, « Trust Conclusions on the Executive Report on Science Impartiality Review Actions »[1], le BBC Trust, organe de décision indépendant de la BBC, dont la mission est d’agir dans l’intérêt des téléspectateurs qui paient leur redevance, annonce que dans le domaine scientifique : « L’impartialité dans la couverture médiatique ne consiste pas simplement à faire état d’un large spectre de points de vue ». En effet, la BBC a été critiquée pour la façon rigide avec laquelle ses journalistes appliquaient le principe de l’impartialité entre deux vues opposées et se sentait obligée, sur n’importe quel sujet et n’importe quelle controverse, de donner la parole de façon identique aux deux camps, d’une part, les chercheurs reconnus par leurs pairs pour le sérieux de leurs travaux et dont les résultats ont été confirmés par d’autres équipes et, d’autre part, des scientifiques marginaux ou des charlatans qui font passer leurs convictions idéologiques avant l’objectivité scientifique.

Le 3 août 2014, un article de Philippe Mercure, journaliste de La Presse.ca (Montréal), lance cette bombe dans l’univers médiatique : « La BBC déclare la guerre à la « fausse science » [2]. Cet article fait écho à celui de Michaël Hiltzik dans le Los Angeles Times du 7 juillet 2014 : « The BBC takes a strong stand against promoting fake science » [3], (« La BBC prend une position ferme contre la promotion de la fausse science ») ainsi qu’à celui du Telegraph britannique, du 4 juillet 2014 : « BBC staff told to stop inviting cranks on to science programmes.  »,(« L’équipe dirigeante de la BBC a recommandé d’arrêter d’inviter des hurluberlus (cranks) dans les émissions scientifiques ») [4].

Philippe Mercure écrit : « cette guerre contre la fausse science est bien connue des journalistes scientifiques, qui doivent sans cesse osciller entre la tendance naturelle du journaliste à faire état de tous les points de vue et la nécessité de véhiculer une information crédible.  ».La BBC a été critiquée, en particulier, pour avoir donné une large parole aux antivaccinations, aux antiondes : « des opinions scientifiques marginales, mais soutenues avec vigueur par certains chercheurs, et que le diffuseur britannique rapportait par souci “d’impartialité”. Mais cette ère est révolue.  ».

Le BBC Trust demande à la BBC de ne plus inviter d’imposteurs, de charlatans, de représentants de la fausse science lors de débats scientifiques. Il reste qu’il n’est pas toujours facile de faire la différence entre la vraie science et la fausse et que le consensus scientifique à un moment donné n’est pas toujours synonyme de vérité.Il faut donc mieux former les journalistes scientifiques, qui ne sont pas des experts. C’est pourquoi la BBC envoie ses journalistes à des formations et des ateliers pour les aider à distinguer les charlatans des vrais scientifiques.

Pascal Lapointe, rédacteur en chef de l’Agence Science-Presse, écrit : « C’est là que les journalistes doivent comprendre non pas la science elle-même, mais comment la science se construit ».

Avec de telles précautions, on aurait pu éviter d’offrir une caisse de résonance médiatique aux affirmations infondées de Wakefield sur le lien entre vaccination ROR et autisme [5], à la théorie non prouvée de Bettelheim sur la responsabilité de la mère réfrigérante dans les troubles autistiques de son enfant [6], et plus récemment aux travaux contestés de Gilles Séralini sur le lien entre OGM et tumeur [7]. On se souvient de la couverture du Nouvel Obs du 20 septembre 2012 : « Les révélations d’une étude de scientifiques français. Oui, les OGM sont des poisons ! »[8]. En outre, les médias, pour faire de l’audience, donnent du crédit à des hypothèses farfelues concernant, par exemple, les chemtrails, les cropcircles...

Peut-on espérer qu’un jour, en France, les journalistes de Radio France et autres médias seront envoyés dans des formations qui leur apprendront à différencier les charlatans des authentiques scientifiques ? Il faudrait déjà que non seulement le principe de l’impartialité, mais aussi celui de la pertinence soient appliqués dans les médias français. Or, nous avons tous les jours l’occasion de vérifier que ce n’est pas le cas. Sur les questions psychologiques, par exemple, ce sont rarement des spécialistes des neurosciences qui ont la parole, sur les OGM, rarement les spécialistes des biotechnologies, sur l’électrosensibilité, rarement les spécialistes des ondes électromagnétiques...

Remarquons qu’à ce jour, l’information donnée par les médias canadiens et anglo-saxons sur la recherche de l’objectivité par la BBC n’a pas été reprise, à ma connaissance, par les journaux français. Par ailleurs, on peut craindre que cet effort louable ne soit pas suffisant. En effet, la recherche du scoop, du sujet qui fait de l’audimat ou vendre du papier, est aussi responsable de la place accordée aux charlatans et aux thèmes polémiques.

À quand une réflexion sur les contenus scientifiques suivie d’un ménage dans nos médias ?

Références

[1] http://downloads.bbc.co.uk/bbctrust...
[2] http://plus.lapresse.ca/screens/04a...
[3] www.latimes.com/business/hiltzik/la...
[4] www.telegraph.co.uk/culture/tvandra...
[5] Le rôle des lobbies anti-vaccin et les conséquences d’une fraude médicale : « La conférence de presse organisée à l’occasion de la publication de l’article a dérapé en faisant croire que le lien entre ROR et autisme était réellement établi. Les tabloïds anglais se sont emballés et la machine médiatique a dépassé tout le monde en omettant de dire qu’il ne s’agissait que d’une hypothèse. »
[6] L’autisme : un pas de plus vers sa connaissance (2) : « En octobre 1974, la première chaîne de télévision française présenta une série d’émissions, réalisées par Daniel Karlin, sur Bruno Bettelheim, émissions qui contribuèrent à diffuser largement la conception de celui-ci dans l’opinion. Ces émissions trouvèrent une place de choix dans les centres de documentation des lycées et furent montrées à loisir aux élèves en cours de philosophie. Bettelheim prétendait avoir guéri des dizaines d’enfants autistes. »
[7] Le paradoxe Séralini : « Il [Séralini] a orchestré dès le départ une campagne médiatique autour de son étude, avec le concours de médias complaisants, la parution concomitante de deux livres (l’un de Séralini, l’autre de Corinne Lepage), la sortie en salle du film Tous cobayes de Jean-Paul Jaud et le passage d’un documentaire à la télévision. Ainsi amplifié, le message diffusé au grand public affirmait que tous les OGM, sans distinction, étaient des poisons, aussi dangereux, selon le film de Jaud, que l’accident de Fukushima. »
[8] http://referentiel.nouvelobs.com/fi...

Publié dans le n° 310 de la revue


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