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La création sans le créationnisme ?

Publié en ligne le 3 janvier 2011
Note de lecture de Gabriel Gohau - SPS n° 292, octobre 2010

292_104-106L’auteur est historien et philosophe des sciences de la vie. Il est professeur depuis 2006 à l’Université Lyon 1, après avoir enseigné aux instituts catholiques de Paris et de Lyon. Son ouvrage a reçu le soutien de l’institut des Frères des Écoles chrétiennes. Il a précédemment écrit, outre des ouvrages d’histoire des sciences biologiques, qui lui confèrent une réputation dans ce domaine, un livre intitulé De Platon à Maritain et un autre sur la pensée de Bergson. C’est dire qu’il se place dans la tradition des auteurs d’origine chrétienne combattant le créationnisme, tels Michel Delsol, François Euvé ou Jacques Arnould. D’où l’intérêt de son livre pour le rationaliste. Dommage que la lecture soit gênée par des négligences de présentation (fautes d’orthographe, mots manquants ou doublés) sans doute dues à une relecture insuffisante des épreuves. Mais à quoi servent les éditeurs ? L’auteur méritait mieux. Sa connaissance, tant de l’histoire de la biologie que de sa philosophie et de la théologie, lui permet de suivre les pensées sur le sujet depuis saint Augustin.

Ce dernier et Thomas d’Aquin sont analysés avec soin. En recourant à la génération spontanée, ils accordent une place aux causes secondes dans la création, et tiennent le récit de la Genèse pour largement métaphorique (ainsi que le disait déjà Origène), ce qui est une position non créationniste. Car l’auteur nomme créationnisme le « fait que l’on cherche à promouvoir une lecture fondamentaliste de la Genèse et à confondre explication scientifique de l’origine des organismes vivants et relation ontologique à l’égard d’un Être premier Créateur  » (p. 292). Il le fait dans une utile définition qui arrive en fin d’ouvrage, et qui précède dix pages de conclusions très éclairantes. D’autant qu’il n’est pas toujours aisé, chez maints des auteurs étudiés par Olivier Perru, de comprendre jusqu’où ils sont ou non créationnistes. Dans son souci du détail, il nous offre un résumé si nuancé qu’on hésite parfois à trancher. Mais justement, les pages finales sont limpides, et peut-être l’auteur a-t-il senti le besoin de cette clarification. Ne prétendons pas, pour autant, épargner au lecteur les 290 pages qui précèdent. Mais il se peut que celui-ci ait avantage à partir de cette base simple.

La lecture libérale augustinienne de la Bible, partiellement confirmée par Thomas d’Aquin, est tempérée cependant dans la mesure où ils séparent l’origine de l’homme du reste de la nature en donnant au péché originel une dimension qui posa des questions à la science de l’époque. La Renaissance entamera une époque plus rigoureuse avec la lecture textuelle des premiers chapitres de la Genèse, de Luther jusqu’à Bossuet, en passant par le Concile de Trente, qui conduira au fixisme de Linné. L’auteur se demande si le fondamentalisme qui sévit aujourd’hui aux États-Unis ne provient pas du primat protestant de l’Écriture et du fixisme qui s’est installé du XVIIe au XIXe siècle.

Viennent ensuite une série de mises en relations de la Création avec la science, soit dans une perspective apologétique, chez Fénelon ou l’abbé Pluche, ou au contraire conflictuelle, dans l’œuvre de Buffon (et de Réaumur que je n’attendais pas là). Au XIXe siècle, des savants chrétiens maintiendront une position fixiste et créationniste, tels Cuvier, Blainville, Flourens ou Orbigny. À côté d’eux, Olivier Perru cite Mgr de Frayssinous, qu’il juge réactionnaire, bien que l’ecclésiastique concède que les six jours de la création pourraient être des périodes indéfinies (thèse de Buffon). Je m’en suis amusé en me rappelant que l’abbé Maupied (non cité), obscur ultramontain ayant exercé une désastreuse influence sur Blainville (et que mon ami Balan m’a fait connaître autrefois), s’indignait que la thèse des six périodes fût professée par Frayssinous à Saint-Sulpice. Un réactionnaire trouve plus réactionnaire que lui.

Il existe cependant un transformisme chrétien en ce XIXe siècle : je connaissais le géologue belge Omalius d’Halloy, je découvre Mgr d’Hulst organisateur de congrès scientifiques de catholiques entre 1888 et 1897, avec Lapparent, autre géologue. Mais ces réunions sont désavouées par Léon XIII, en pleine affaire Loisy, car on y soutient des idées peu orthodoxes comme une critique du Déluge ou de l’attribution du Pentateuque à Moïse.

Sous Pie X, l’Église se raidit encore sur l’historicité de la Genèse. Mais quelques chrétiens restent évolutionnistes : ainsi Albert Gaudry, beau-frère d’Alcide d’Orbigny, et son successeur (médiat) au Muséum dans la chaire de Paléontologie. On en vient au dualisme de Bergson, et de Teilhard qui s’en inspire. Perru voit chez le jésuite un « créationnisme-évolutionnisme », ou plus simplement un évolutionnisme lamarckien cherchant « dans l’évolution du vivant et de l’homme des points de contact avec une réalité d’un autre ordre, que les croyants appellent Dieu  » (p. 267). Car évidemment, maints chrétiens chercheront à doubler la science évolutionniste d’une dimension métaphysique (le dedans des choses teilhardien) lui donnant une direction (elle est déjà chez Gaudry).

Un appel à la métaphysique termine le livre, et l’auteur se reproche de n’y avoir pas fait plus tôt allusion. J’en suis bien d’accord. Précisément, pour ma part, j’admets volontiers que le savant chrétien y ait recours, mais en demeurant dans le registre de cette discipline. Lors d’un débat au salon du livre d’histoire des sciences d’Ivry en novembre dernier, j’observais qu’un illustre biologiste, Pierre P. Grassé, introduisait une dimension métaphysique pour expliquer le passage des reptiles aux mammifères, qui lui semblait obéir à une sorte de montée triomphale, notamment au niveau de l’articulation des mâchoires. Le paradoxe est que ce passage était prétendument observable par le paléontologue. Mais, du coup, il aurait fallu en conclure que la métaphysique était accessible à l’observation scientifique. Or, il me semble que Kant a définitivement établi que la métaphysique est affaire de pure croyance et non de savoir.

Comme les autres auteurs chrétiens, cités ci-dessus, Olivier Perru participe au combat des croyants anti-créationnistes. Et il le fait avec sa compétence d’historien de la science. Ce qui fait l’originalité de sa participation.

Publié dans le n° 292 de la revue


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