Accueil / Notes de lecture / La face cachée de la décroissance

La face cachée de la décroissance

Publié en ligne le 21 août 2007
Note de lecture de Yann Kindo - SPS n° 277, mai 2007

La « décroissance » : une intrusion spiritualiste en écologie politique

Voici un ouvrage qui pourrait être fort utile car, chose rare, il est éventuellement susceptible de convaincre au sein du milieu social et culturel qu’il s’agit de convaincre... L’écologiste Cyril Di Meo, élu Vert à Aix-en-Provence et enseignant en Sciences Economiques et Sociales, dresse ici à la fois un réquisitoire et des digues intellectuelles contre la théorie de la décroissance, dont il décrit les rouages spiritualistes et réactionnaires.

La décroissance est un concept très récent sous nos latitudes, mais dont l’audience – croissante ! – se mesure à son adoption par certains groupes politiques (en partie chez les Verts, mais pas seulement), et surtout à la diffusion en kiosque de plusieurs publications qui s’en font le relais : L’Ecologiste, Silence, Casseurs de Pub et le bien nommé La décroissance (qui tire tout de même à 25 000 exemplaires et qui vient de passer mensuel). Cyril Di Méo s’appuie sur une conception qu’il nomme « environnementaliste » de l’écologie 1 pour critiquer l’« écologie profonde » (traduction littérale du « deep ecology » qui inspire la décroissance). Cette dernière est présentée comme « une défense de la Nature appuyée sur une conception biocentrique de sacralisation de la Terre […], [qui] s’appuie sur une critique de la rationalité du monde moderne perçue comme destructrice de la planète et de l’ordre du vivant. ».

En introduction, le discours de la décroissance est inscrit dans le cadre historique de notions telles que la « décadence et l’effondrement prévisible du monde moderne sous la pression de la technique et du développement » ou bien encore : « la disparition de l’authenticité du monde naturel passé », qui sont des classiques d’une pensée authentiquement « réactionnaire », articulée autour de valeurs telles que « l’irrationalisme mystique, le spiritualisme, l’anti-positivisme et la référence au temps cyclique, qui permet de retourner au passé, de restaurer un ordre antérieur ». La suite met à jour les racines intellectuelles de l’idée de décroissance, autour d’auteurs des années 70 tels que Nicholas Georgescu-Roegen 2, Ivan Illitch 3 et Jacques Ellul 4.

Plusieurs chapitres du livre consistent en une critique d’ordre politique de la décroissance, accusée en gros d’être individualiste et stérilisante pour les partisans de la transformation sociale et écologique : « L’exemple des États-Unis où ce type de mouvements pour la simplicité volontaire existe depuis 20 ans montre que ces mouvances ont plus nourri les marchands de thérapies pour le développement personnel qu’influencé la politique environnementale des États-Unis ». Au passage, cette critique égratigne des pensées que l’on pourrait qualifier de « cousines », comme l’écoféminisme. Celui-ci, à l’instar de ce que la décroissance fait avec l’écologie, déconnecte le féminisme de la Raison et du rationalisme et présente par exemple la femme comme meilleure que l’homme car plus proche de la Nature, moins liée à ce mal absolu que semble être la technologie. Ainsi, Pierre Rhabi, dans un livre cosigné avec Nicolas Hulot, peut écrire, tout en se croyant féministe, une ânerie sexiste du type : « À ma connaissance, il n ’y a pas une seule femme qui ait inventé une bielle ou un engrenage » 5.

Cyril Di Méo montre aussi comment la décroissance récupère la critique « soixante-huitarde » de la société de consommation et l’oriente dans un sens plus spirituel et anti-technologique. Ainsi, lors du lancement de sa « Journée sans achat » en 1999, l’association Casseurs de Pubs explique : « La société de consommation est mortifère, elle réduit l’humain à une seule dimension : consommateur. Elle nie nos dimensions politique, culturelle, philosophique, poétique ou spirituelle qui sont l’essence même de notre humanité. Nous devons nous libérer de l’obscurantisme qui consiste à croire dans la toute-puissance de la science et à nous déresponsabiliser en espérant de la technique » 6

Le chapitre 3, le plus pertinent ici, s’efforce d’ailleurs de montrer en quoi la décroissance constitue une spiritualisation de l’écologie par l’Écologie Profonde, ce qui est plus ou moins clairement revendiqué par Pierre Rhabi (« Pour moi la spiritualité est totalement implicite. Ma propre vie ne peut se concevoir sans cela. Mon retour à la terre se concevait sur la base d’une dimension dite spirituelle. »), Edward Goldsmith 7 (« le psychisme de l’homme est mal adapté au paradigme scientifique et économique ») ou même par le journaliste du Monde Hervé Kempf (« La décroissance matérielle sera une croissance relationnelle, sociale et spirituelle ou ne sera pas »). Cette inflation étonnante de « spirituel » dans le domaine de l’écologie, qui n’en a sans doute pas besoin, a débouché par exemple sur l’organisation en 2003 par le WWF-France d’un colloque consacré à « Écologie et spiritualité », et qui s’est opportunément tenu dans un monastère orthodoxe !

Les mécanismes intellectuels de ces « intrusions spiritualistes », qui construisent une vision mystique de la Nature, sont bien explicités par l’auteur, mais sa démonstration pêche néanmoins sur un point de méthode, qui n’est pas secondaire : si les renvois aux sources en notes de bas de page sont bien présents, l’appareil de citations illustratives est très léger, ce qui oblige quelque peu le lecteur à croire sur parole l’auteur et ses démonstrations, sans avoir accès directement aux textes ainsi critiqués et interprétés…

Nous laisserons la conclusion au préfacier de l’ouvrage, qui dit fort justement : « L’essai de Cyril Di Méo est salutaire car la critique nécessaire de la raison instrumentalisée tombe trop souvent dans un relativisme qui met sur le même plan la science et la croyance ». Espérons que ces sages paroles inspireront la réflexion du milieu socio-politique regroupé autour de l’association ATTAC, dont ce préfacier, Jean-Marie Harribey, est devenu co-président en décembre 2006.

1 Conception selon laquelle, selon la présentation de l’auteur, « la défense de la nature est vue avant tout comme le prolongement de la défense de l’espèce humaine. […]. La nature n’est porteuse d’aucun sens, d’aucune finalité. »

2 Celui-ci voulait utiliser les principes de la thermodynamique pour montrer que la Terre est un monde clos dans lequel l’activité humaine provoque une dégradation croissante accélérant une destruction inéluctable.

3 Un théologien qui remettait radicalement en cause l’école ou la médecine, qui participent selon lui à la fragilisation et la mise en dépendance des individus.

4 Ses écrits, d’inspiration religieuse, sont centrés sur la critique de la technique. En 1987, il voyait dans le SIDA une punition divine.

5 Pierre Rhabi et Nicolas Hulot, Graines de possibles (Calmann Lévy, 2005)

6 En découle par ailleurs un éloge de la pauvreté volontaire, conçue comme une révolution individuelle et intérieure, et qui n’est pas sans rappeler la tradition monacale médiévale et l’idée religieuse selon laquelle il faut se débarrasser de l’« avoir » pour pouvoir mieux « être ». Le journal La décroissance a ainsi osé titrer : « Vive la pauvreté ! » sur sa une de septembre 2004.

7 Ce milliardaire, fondateur des Verts anglais, anime la revue L’Ecologiste et a publié un livre au titre très significatif : Le Tao de l’écologie

Publié dans le n° 277 de la revue


Partager cet article