Accueil / Science et croyances / La frontière entre science et pseudo-sciences

La frontière entre science et pseudo-sciences

Publié en ligne le 15 février 2008 - Pseudoscience - Science
par Jean-Paul Krivine

D’abord publié dans Les nouvelles d’Archimède, le journal culturel de l’Université des sciences & technologies de Lille, n° 47, janvier 2008.

Science et pseudo-sciences, ce n’est pas la même chose. Cela peut sembler une évidence. Au crédit de la première, ses réalisations : la télévision, le téléphone, des médicaments, les satellites, la bombe atomique, les avions, les ordinateurs, la génétique. Autant d’applications que l’on pourra juger tantôt positivement, tantôt négativement. Quant aux pseudo-sciences, qui accepterait réellement que la prévision des tsunamis soit confiée à des voyants, que les services de météorologie s’appuient sur les calculs astrologiques, que les avions intègrent des modes de pilotage par télékinésie, que les transmissions de l’équipage se fassent par télépathie ou que l’évaluation des réserves des nappes phréatiques soit confiée aux sourciers. Sans aller jusque-là, force est de constater qu’aucune de ces « disciplines » ne peut se targuer de la moindre application opérationnelle, aussi minime soit-elle.

Science, pseudo-sciences, paranormal, sciences parallèles

Par science, nous désignons ici l’ensemble des connaissances que nous avons acquises, des théories qui ont été empiriquement validées par leur correspondance avec le monde réel au travers d’applications et d’expériences reproductibles. Par pseudo-sciences, et sans vouloir mettre toutes les « disciplines » dans un même sac, nous référons à des pratiques telles que l’astrologie, la numérologie, la sourcellerie, la télékinésie, l’homéopathie, etc. Elles partagent toutes, peu ou prou, des hypothèses en contradiction avec les connaissances scientifiques que nous pouvons avoir dans un domaine, mais surtout une absence de validation, de mise en évidence des faits allégués. Du moins, diront leurs partisans, selon les méthodes de la « science officielle ». Il s’avère en réalité difficile de définir ces « sciences parallèles » autrement qu’en les énumérant.

Astrologues, voyants et sourciers ne sont pas relativistes

Astrologues, voyants, sourciers et autres guérisseurs ne sont pas relativistes. Ils ne revendiquent pas la scientificité de leurs pratiques au nom d’une diversité des approches de la connaissance, mais bel et bien par la production de résultats qu’ils estiment universels et vérifiables, au même titre qu’un biologiste observe sous son microscope une cellule en train de se dissocier ou qu’un chimiste synthétise une molécule dans ses éprouvettes. S’ils s’en prennent à la « science officielle », c’est l’institution qui refuse de reconnaître leurs « disciplines » et leurs « résultats » qui est visée, et non pas la science ni sa méthode. D’ailleurs, bon nombre vont essayer d’adopter les atours de la science, mettant parfois en place des « protocoles », des « expérimentations » ou des » laboratoires ». Ce sont des « preuves irréfutables », pour reprendre le titre d’un long chapitre dans son manuscrit de thèse 1, qu’Élizabeth Teissier, astrologue très médiatique, met en avant pour revendiquer la réintroduction de l’astrologie à l’université.

Bon nombre des allégations des pseudo-sciences sont parfaitement testables : prédictions astrologiques, présence de rivières souterraines, capacité à tordre des cuillers, transmission de pensées, etc. Et elles ont été testées, sans résultat positif. Il serait fastidieux d’énumérer ici la liste des expériences en astrologie, télépathie, sourcellerie, etc. régulièrement opposées aux allégations pseudo-scientifiques. Force est de constater qu’elles sont presque toujours ignorées par les promoteurs des fausses sciences. Quête sans fin ? Éternel recommencement ? Pas complètement, heureusement, les avancées de la connaissance scientifique ont réduit l’ampleur des phénomènes allégués 2. Henri Broch remarque que l’intensité des phénomènes de déplacement d’objets par le seul pouvoir de l’esprit décroît avec la sophistication des moyens de contrôle, de statuettes de plusieurs tonnes il y a quelques millénaires, nous en sommes à des phénomènes que le microscope peine à déceler. Et peu de personnes croient aujourd’hui à certains phénomènes auxquels nos ancêtres adhéraient.

Enfin, soulignons qu’un certain nombre d’allégations pseudo-scientifiques entrent en contradiction avec les lois physiques que nous connaissons. Les dilutions extrêmes de l’homéopathie sont incompatibles avec la structure atomique de la matière, les théories astrologiques impliquent des interactions qui ne dépendent pas de la distance et de la masse des objets impliqués. Certes, ce n’est pas parce qu’un phénomène entrerait en contradiction avec une théorie scientifique qu’il faut l’écarter a priori. Mais s’agissant de théories physiques largement établies, on est en droit d’exiger des preuves un peu sérieuses avant de demander aux scientifiques de passer un temps important à réfuter ces affirmations.

De « bonnes raisons » de croire en des idées fausses

Les personnes qui consultent les astrologues ou les voyants, qui expérimentent telle ou telle pratique de guérison ou ont recours aux sourciers et désenvoûteurs, ne sont pas non plus relativistes. À la différence de ceux à qui elles font appel, elles se sentent souvent peu concernées par la réalité « attestée et vérifiée de façon contrôlée » des faits, ni par le sérieux des bases théoriques. Ce sont l’expérience personnelle et les témoignages qui priment.

Ce mode de raisonnement n’est pas irrationnel. Il obéit à une sorte de rationalité subjective 3 : les personnes qui adhèrent à une pseudo-science ont en général de « bonnes raisons » de le faire, même si ces raisons ne sont pas objectivement valides. Différents mécanismes ont été identifiés. Ainsi, l’« effet de validation subjective », parfois désigné sous le nom d’effet Barnum (ou effet Forer, du nom du psychologue l’ayant analysé) exprime le fait que la plupart des gens tendent à accepter une vague description de personnalité comme leur correspondant bien, surtout si cette description est plutôt positive ou flatteuse, sans se rendre compte qu’elle pourrait s’appliquer aussi bien à n’importe qui. Par ailleurs, une écoute attentive et une empathie qu’un « bon astrologue » ou un « bon voyant » saura témoigner, seront perçues comme bénéfiques. L’état d’esprit de la personne qui va consulter n’est pas celui d’un sceptique visant à mettre à l’épreuve de façon rigoureuse ou contrôlée les pouvoirs de son interlocuteur. Dès lors, il est naturel de trouver à l’issue de l’entretien « de bonnes raisons » de croire si le sentiment d’un réconfort est présent.

Les statistiques et les probabilités sont également sources de « bonnes raisons » objectivement fausses de croire en un phénomène qui n’existe pas. Élizabeth Teissier, dans sa thèse déjà citée, répond aux opposants à l’astrologie qui l’accuseraient « de ne pas faire mieux que le hasard » dans ses prédictions : « Comme notre expérience nous avait donné des résultats très différents [d’une chance sur deux] (environ 4 prévisions sur 5 avérées), nous n’étions pas prête à laisser l’astrologie malmenée ». (p. 760). Or le hasard, ce n’est pas « une chance sur deux » 4. Statistiques, coïncidences, probabilités, le sens commun n’est pas forcément le mieux à même pour démêler cet écheveau.

Ces « bonnes raisons » de croire en des idées fausses ne relèvent pas d’un esprit pré-logique ou d’une crédulité particulière. C’est la propension de tout individu, et ce pourquoi la science a construit un appareillage objectif permettant de s’affranchir au mieux de cette subjectivité humaine.

Les médecines parallèles

Que ce soit l’acupuncture, la médecine chinoise, l’homéopathie ou n’importe quelle autre pratique à vocation thérapeutique, c’est à un examen au cas par cas auquel il faudrait procéder pour porter un jugement précis. Toutefois les médecines dite alternatives ou parallèles sont quasiment toutes caractérisées par un corps « théorique » ou doctrinaire qui relève plus de la métaphysique que de faits tangibles ou testables : la médecine chinoise évoque un équilibre d’énergies internes (le Qi ou le Tchi), l’acupuncture élabore son raisonnement diagnostique et thérapeutique sur une vision énergétique taoïste de l’Homme et de l’univers, la biologie totale caractérise toute maladie comme un « programme biologique spécial bien-fondé débutant par un syndrome de Dirk-Hammer », l’homéopathie parle d’un principe de similitude et d’une méthode de succussion, etc. La médecine (médecine officielle diront ses détracteurs) ne peut faire sienne ces concepts métaphysiques, le Yin et le Yang, les énergies vitales, les « syndromes de Dirk-Hammer » ou les succussions hahnemanniennes. La médecine moderne, et que nous affirmons universelle (l’être humain est le même, qu’il soit chinois, américain, irakien ou français, la physiologie est la même), s’est justement construite en s’émancipant de tout préjugé idéologique et toute supposition métaphysique.

Par contre, dans l’ensemble des pratiques, des remèdes ou des médicaments mis en œuvre par les médecines dites parallèles, il peut en exister certains aux effets thérapeutiques objectifs. Mais alors, on n’examine plus l’homéopathie en général, l’acupuncture en général, la médecine chinoise en général, mais de telle ou telle action ou préparation précise. Méthodes statistiques, tests en double aveugle, les procédures sont maintenant codifiées pour vérifier s’il existe quelque chose de réellement spécifique dans un traitement ou un produit considéré.

Certains médicaments de la pharmacopée universelle remontent à bien longtemps (que l’on pense à l’aspirine, dont le principe actif était extrait de l’écorce de saule). On ne peut donc pas écarter l’hypothèse que l’on découvre encore des principes actifs nouveaux par examen des « médecines traditionnelles » qui subsistent. Toutefois, en ce début du 21e siècle, la principale source de production de médicaments nouveaux réside dans la connaissance des principes de physiologie et de biochimie.
Enfin, le rapport d’un médecin à son patient est une composante importante du processus de guérison, et il comporte sans doute certaines dimensions culturelles. Pour un certain nombre de pathologies, il peut même être un des éléments déterminants, expliquant ainsi le succès de certaines « médecines douces ».

Le relativisme cognitif

Pour terminer ce rapide panorama des arguments rencontrés en faveur d’une absence de frontière entre science et pseudo-sciences, il nous faut évoquer certains courants de la sociologie des sciences pour qui il y a multiplicité des approches de la connaissance. La science est un point de vue sur le monde parmi d’autres, sans qualité supérieure. Science et pseudo-sciences sont d’une certaine façon incommensurables, mais tout autant valides comme approche de la connaissance de la nature. On n’invoque plus alors la réalité ni les faits, mais des pratiques sociales ou culturelles. Ainsi, pour Isabelle Stengers, « “La nature ne parle pas” affirment encore et toujours les sociologues des sciences. Lorsque l’on observe les laboratoires, ce sont les humains qui s’activent, pas les phénomènes qu’ils étudient. Ce sont eux, et non la “réalité”, qui sont à l’origine des savoirs qu’ils produisent » 5. La réalité est niée d’une certaine façon, et avec elle l’universalité. Ainsi, le même auteur écrit à propos des médicaments : « c’est ici que surgit souvent un autre type de mensonge : la prétention à l’universalité selon laquelle “n’importe qui”, quelque soit sa culture et ses convictions, pourrait bénéficier des molécules “éprouvées”, de même que n’importe où sur terre les corps qui tombent témoignent pour Galilée » 6.

Pour ces sociologues des sciences, la méthode scientifique n’est alors ni supérieure ni inférieure aux méthodes mises en œuvre par le chamane ou le sourcier. Et elle n’est pas non plus universelle.

Quel intérêt à rechercher une frontière entre science et pseudo-sciences ?

Si la science n’est pas la voie royale et exclusive vers un progrès et une émancipation de l’humanité, il est certain qu’un tel avenir ne se construira pas sur l’obscurantisme, les fausses sciences ou l’ignorance des potentialités et des dangers des technologies disponibles. À un moment où des questions comme le réchauffement climatique, le génie génétique ou l’énergie nucléaire deviennent des enjeux majeurs, il importe que les choix collectifs, que les décisions publiques, soient éclairés par la réalité de la connaissance scientifique, l’état de notre savoir et les incertitudes existantes. Nier toute frontière entre science et pseudo-sciences, contester l’universalité des connaissances de la nature, ne pas s’inquiéter devant la complaisance de certains présidents (Reagan, Mitterrand) envers les astrologues, laisser croire que toutes ces « approches de la connaissance » sont équivalentes, c’est probablement affaiblir les choix démocratiques face à des questions qui engagent notre avenir.

Pas de critère absolu, mais un scepticisme raisonnable

En fin de compte, ce qui distingue fondamentalement la science des parasciences est bien le rapport à la réalité au travers des applications que l’on peut développer et des expériences que l’on peut mettre en œuvre. Pour autant, ceci ne nous conduit pas à un critère universel à l’aune duquel nous pourrions faire tomber toute pratique d’un côté ou de l’autre. Le critère de « falsifiabilité », dû à Karl Popper ne représente pas ce critère absolu. S’il permet d’éliminer de façon pratique et efficace des théories métaphysiques, ainsi que certaines pseudo-sciences, comme le souligne Jean Bricmont, dans beaucoup de cas, il n’est pas réellement opérationnel : « soit la falsification est entendue en un sens trop vague pour “éliminer” les pseudo-sciences, soit elle est entendue en un sens trop strict pour “garder” les sciences » 7. Et le même auteur préfère alors revendiquer un « scepticisme raisonnable » 8 que nous faisons bien volontiers nôtre, étendant une argumentation du philosophe David Hume à propos des miracles : « On peut et on doit poser la même question au garagiste qui vend des voitures d’occasion, au banquier qui fait miroiter des dividendes fabuleux, au politicien qui promet la sortie du tunnel après des années d’austérité, au journaliste qui rend compte d’événements se passant dans des pays lointains, ainsi qu’au physicien, au prêtre ou au psychanalyste [nous pouvons ajouter, à l’astrologue, à l’homéopathe, etc.] : quels arguments me donnez-vous pour qu’il soit plus rationnel de croire ce que vous me dites plutôt que de supposer que vous vous trompez ou que vous me trompez ? ». Il s’agit bien plus d’une règle méthodologique que d’un critère absolu menant à la vérité.

1 En réalité, un véritable plaidoyer pro-astrologique, réalisé sous la direction de Michel Maffesoli, et pour lequel il s’est trouvé un jury peu regardant avec les critères de la rigueur scientifique pour accorder le titre de Docteur en sociologie. Voir l’analyse détaillée de la thèse sur notre site.

2 Voir Jean Bricmont, « À quoi servons nous ».

3 Raymond Boudon, « L’art de se persuader des idées douteuses, fragiles ou fausses », Fayard 1990. Voir aussi la notion de rationalité limitée d’un agent chez H.A. Simon.

4 On se reportera au dossier « Peut-on tout faire dire aux nombres ? » dans le numéro 278 de la revue Science et pseudo-sciences. Articles reproduits sur notre site.

5 Ibid. Page 39

6 Isabelle Stengers, « La vierge et le neutrino », Pages 81-82.

8 Jean Bricmont, « Comment peut-on être positiviste ? ». In Psychanalyse, que reste-t-il de nos amours ? Édité par F. Martens, revue de l’Université Libre de Bruxelles, Complexe, Bruxelles 2000.


Mots-clés : Pseudoscience - Science


Partager cet article