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La mémoire manipulée - Les faux souvenirs dans les entrevues d’enquête auprès des témoins ou victimes

Publié en ligne le 13 août 2015 - Psychanalyse -
par Magali Ginet - SPS n° 312, avril 2015

La création de faux souvenirs peut avoir des conséquences catastrophiques dans le domaine de la justice. En effet, lorsqu’un témoin ou une victime imprime dans sa mémoire des éléments qui ne sont pas fondés sur la réalité des faits criminels, alors le risque d’erreur de justice augmente dramatiquement [1]. Les travaux en psychologie menés par Elizabeth Loftus et ses collaborateurs avaient permis, dès les années 70, de montrer à quel point il était facile de créer de faux souvenirs dans la mémoire des gens, y compris des souvenirs d’événements traumatiques ne s’étant en réalité jamais produits [2]. L’un des moyens sans doute les plus efficaces pour cela consiste à poser des questions suggestives, c’est-à-dire des questions comprenant un élément non mentionné au préalable par la personne interrogée, élément qui peut être exact, mais aussi, souvent, erroné, et qui est susceptible de l’influencer (ex. « Elle était bien rouge, la voiture ? »).

Les risques d’influence sur la mémoire

Ce type de questions présente tout d’abord un risque immédiat d’influence. Dans un contexte d’entrevue judiciaire, c’est un témoin ou une victime qui acquiesce à une question suggestive soit parce que sa mémoire est floue au sujet de cet élément, soit parce qu’il veut faire plaisir à l’enquêteur, soit parce qu’il a davantage confiance en ce que dit l’enquêteur qu’en ses propres souvenirs, etc. Dans tous les cas, le résultat est que sa réponse à la question sera prise en compte pour le reste de la procédure judiciaire et pourra induire les enquêteurs en erreur dans le cadre d’une enquête éventuelle.

Ensuite, les questions suggestives présentent un risque d’influence à plus long terme sur la mémoire. C’est le cas de l’élément contenu dans la question suggestive qui va s’imprimer dans les souvenirs du témoin, rendant difficile, voire impossible, l’accès au souvenir original par la suite (ex. la voiture était bleue. Le souvenir original du témoin était bien relatif à une voiture bleue. Mais à la question « Elle était bien rouge, la voiture ? », le témoin a répondu « oui ». Avec le temps, il ne se souvient plus de la couleur originale, voire il se souvient d’une voiture effectivement rouge. Ici, un faux souvenir vient d’être créé).

Un phénomène très fréquent

D’un côté, de nombreuses études en psychologie [3] ont permis de montrer à quel point les questions suggestives pouvaient avoir des effets néfastes sur la mémoire des témoins ou victimes, en créant notamment de faux souvenirs. Et, d’un autre côté, des études d’observation des pratiques policières ont permis de révéler qu’il s’agissait d’un phénomène très fréquent dans les entrevues judiciaires. Ginet & Py (2001) [4] ont, par exemple, montré qu’une question sur trois en moyenne posée par un policier français était suggestive, y compris après une phase de sensibilisation aux méfaits de ces questions. Compte tenu de l’ampleur du phénomène et de sa fréquence sur le terrain, des psychologues ont tenté d’apporter des solutions en évaluant le bénéfice, dans le cadre des entrevues judiciaires, de certains outils susceptibles de favoriser la réminiscence tout en réduisant éventuellement l’impact d’influences sur les témoins. Il en est ainsi de l’hypnose.

Des outils pour favoriser la réminiscence en réduisant les risques d’influence

Le cas de l’hypnose

Plusieurs études ont consisté à évaluer le bénéfice de l’hypnose pour recueillir davantage d’informations auprès des témoins. Les études de laboratoire dans ce domaine présentent l’avantage de permettre de distinguer les informations correctement rappelées (c’est-à-dire conformes à l’événement original) des informations erronées. En effet, dans ce type d’études, des participants visionnent généralement un film à caractère criminel et sont interrogés ensuite sur celui-ci. Le chercheur peut alors clairement comparer la version produite par le participant avec la réalité. C’est ainsi que les travaux récents de Graham Wagstaff, à l’université de Liverpool [5] [6], mettent clairement en évidence une augmentation du nombre de détails corrects rappelés par des témoins hypnotisés par rapport à des témoins non hypnotisés.

Toutefois, l’explication de l’origine de cet effet bénéfique sur la mémoire ne fait pas l’objet d’un consensus chez les psychologues. Pour certains, l’hypnose crée un état de conscience modifiée, et c’est cet état particulier qui produirait certains effets sur la mémoire. Pour d’autres, avec une approche davantage socio-cognitiviste, ce n’est pas l’hypnose en soi qui produirait des effets bénéfiques sur la mémoire, mais des éléments non hypnotiques associés à l’hypnose, tels que des consignes d’imagerie mentale, (par lesquelles la personne va s’imaginer dans un contexte relaxant, par exemple), l’état de relaxation induit par la technique, etc.

S’il n’existe pas de consensus des psychologues sur l’origine de l’effet bénéfique de la technique sur le rappel des témoins, il existe en revanche un sujet d’accord entre eux : les risques engendrés par l’hypnose. Il a été démontré que l’hypnose, si elle permettait d’augmenter la quantité d’informations correctes recueillie auprès des témoins, pouvait également augmenter la quantité d’erreurs produites tout en rendant les personnes interrogées plus sensibles aux questions suggestives, pouvant aller jusqu’à la création de faux souvenirs. Par ailleurs, l’hypnose semble avoir le pouvoir d’augmenter artificiellement la confiance en soi du témoin, sans que cela soit lié à une amélioration conjointe de l’exactitude de ses propos.

L’hypnose en quelques mots

L’hypnose est une sorte de jeu de rôle, joué par quelqu’un qui accepte de se conformer aux suggestions d’un hypnotiseur. Contrairement à ce que suggère l’étymologie, l’état induit n’est pas le sommeil (« hypnos », en grec). Les observations électro-encéphalographiques l’ont bien montré [1]. Cet état est comparable à ce que nous vivons quand nous sommes totalement absorbés dans un livre, un concert ou un film. On peut d’ailleurs noter que les personnes facilement hypnotisables se caractérisent par une forte capacité de s’absorber dans des activités et dans des productions imaginaires [2].

L’histoire de l’hypnose remonte au moins à la pratique du magnétisme par le médecin autrichien Franz Mesmer, à la fin du XVIIIe siècle [3]. Au cours du XIXe siècle, ces pratiques connurent des phases de popularité et d’éclipses. Vers 1880, l’hypnose fit une percée décisive dans plusieurs pays européens, à la fois comme spectacle populaire, psychothérapie et objet de recherche scientifique. Vingt ans plus tard, elle était discréditée dans les milieux scientifiques. Le célèbre praticien Hippolyte Bernheim finit par déclarer : « Il n’y a pas d’hypnotisme, il n’y a que de la suggestion » [4].

Depuis les années 1950, l’hypnose a suscité un regain d’intérêt chez des psychothérapeutes, des médecins et des chercheurs. Aujourd’hui, c’est une pratique démystifiée, dont un des principaux mérites est de réduire la douleur de l’accouchement ou d’examens et de soins médicaux. Les études du fonctionnement de la mémoire en état d’hypnose montrent qu’une partie des souvenirs produits dans cet état correspond à des événements passés, mais qu’une autre est imaginée. Plus l’hypnotiseur insiste pour que des souvenirs soient retrouvés, plus des souvenirs apparaissent, des vrais mais aussi des souvenirs inventés en vue de se conformer aux demandes de l’hypnotiseur [5].

Jacques Van Rillaer

[1] Perlini A., Spanos N. P., « EEG alpha methodologies and hypnotizability : A critical review », Psychophysiology, 1991, 28 : 511-530.
[2 ] Nadon R. et al., « Absorption and hypnotizability : Context effects reexamined » Journal of Personality and Social Psychology, 1991, 60 : 144-53.
[3] Un ouvrage bien documenté sur l’histoire de l’hypnose : Gauld A., A History of Hypnotism, Cambridge University Press, 1992, 738 p.
[4] De la Suggestion, 1916, rééd., Paris, Retz, 1975, p. 25.
[5] Schacter, D., A la recherche de la mémoire. Trad., De Boeck, 1999, 408 p. — Spanos, N., Faux souvenirs et désordre de la personnalité multiple. Trad., De Boeck, 1998, 410 p.

Retrouver un dossier sur le sujet de l’hypnose
dans notre prochain numéro de SPS (juillet 2015)

Il est possible que ces effets néfastes soient en partie liés aux attentes engendrées par le label même d’hypnose. Cette technique est en effet associée à un imaginaire collectif issu de l’hypnose de spectacle. De ce fait, les témoins, se sachant hypnotisés, sont en attente d’une amélioration quasi magique de leur mémoire. Ils n’hésiteront pas alors à abaisser leur critère de réponse pour se conformer à ces attentes, c’est-à-dire en mentionnant plus d’informations, au prix de leur exactitude. Les travaux de Wagstaff [6] vont d’ailleurs dans le sens de cette explication, puisqu’il a montré que l’hypnose pouvait diminuer le nombre d’erreurs produites en réponse à des questions suggestives lorsque les personnes étaient placées en état hypnotique sans que le terme d’hypnose ne soit mentionné (la technique était présentée sous le terme de « méditation focalisée »).

Si l’hypnose présente des bénéfices au niveau du recueil des témoignages, une limite importante en France concerne son acceptabilité par la Justice, puisqu’un témoignage obtenu sous hypnose ne peut pas être retenu comme preuve au niveau de la procédure pénale. Compte tenu des problèmes posés par cet outil en termes d’influences et au niveau légal, les psychologues ont alors essayé de proposer des méthodes d’audition alternatives. C’est ainsi qu’ils ont développé la technique de l’entretien cognitif.

L’entretien cognitif

L’entretien cognitif est un protocole d’audition des témoins ou victimes à l’usage des professionnels de la Justice proposé initialement par deux psychologues américains : Edward Geiselman et Ronald Fisher [7]. Il a été élaboré à partir de connaissances scientifiques dans le domaine de la communication, des dynamiques sociales, de la cognition et de la mémoire humaine. Il présente une philosophie générale qui consiste à laisser le plus possible parler la personne et à l’écouter de manière respectueuse. Dans le détail, ce protocole est divisé en cinq étapes (voir encadré).

Depuis trente ans, une centaine de recherches scientifiques ont été effectuées dans le monde au sujet de l’entretien cognitif et ont permis de démontrer son efficacité, puisque celui-ci apporte en moyenne plus de 40 % d’informations correctes supplémentaires par rapport à un entretien plus classique, sans que l’exactitude globale du témoignage n’en soit affectée [8]. Mais surtout, les témoins entendus à l’aide de l’entretien cognitif deviennent plus résistants aux questions suggestives [9]. Ce résultat a souvent été interprété comme un indice selon lequel l’entretien cognitif favoriserait la concentration et optimiserait ainsi l’accès aux souvenirs en mémoire. Des souvenirs plus nets sont alors plus difficiles à influencer.

Avec les derniers protocoles hypnotiques (omettant en particulier l’« étiquette » d’hypnose) ou avec l’entretien cognitif, les psychologues ont relevé le défi de diminuer l’impact des influences sur les souvenirs des témoins, au travers notamment des questions suggestives. Il s’agit d’une première étape vers la diminution du risque de création de faux souvenirs dans un contexte judiciaire.

Les cinq étapes de l’entretien cognitif

Dans une première étape, l’enquêteur soigne la prise de contact, en incitant le témoin ou la victime à parler d’éléments personnels (ex. « quels sont vos loisirs ? »). Ceci permet de mettre à l’aise la personne et, pour l’enquêteur, de lui montrer l’intérêt qu’il lui porte. Ensuite, l’enquêteur va lui expliquer qu’elle va jouer un rôle central et actif dans l’entretien. Certaines consignes de base sont également énoncées à cette occasion : la personne a le droit de dire « je ne sais pas », de ne pas comprendre, de faire des pauses, etc. Elle ne doit pas non plus se sentir gênée d’exprimer certaines émotions. Enfin, l’enquêteur va exposer ses propres besoins pour l’enquête, à savoir recueillir le maximum de détails.

La seconde étape consiste à laisser le témoin ou la victime effectuer un rappel libre au sujet de l’événement vécu. Pour faciliter ce rappel, la personne entendue est invitée, préalablement, à se replacer mentalement dans le contexte du crime (lieu, émotions vécues, etc.). L’enquêteur ne doit pas interrompre la narration, et doit se contenter d’écouter avec intérêt.

Une troisième étape va consister à poser des questions. Ces dernières doivent être les plus ouvertes possibles. Elles ne doivent pas non plus être posées selon la logique de l’enquêteur, mais plutôt selon celle du témoin, en respectant notamment son cheminement mental (appelé « questionnement compatible avec le témoin »). Éventuellement, vers la fin de cette phase de questionnement, afin de recueillir encore plus d’informations, l’enquêteur peut inviter le témoin à effectuer un nouveau rappel libre. La personne entendue peut, à cette occasion, utiliser la consigne de changement d’ordre, consistant pour elle à rappeler la scène dans un autre ordre chronologique (par exemple, de la fin jusqu’au début, en remontant le temps) ou la consigne de changement de perspective, consistant à rappeler les faits selon un autre angle de vue ou selon la perspective d’une autre personne (par exemple, du point de vue d’un autre témoin présent sur les lieux du crime).

Une quatrième étape va consister pour l’enquêteur, à reprendre, avec le témoin, l’ensemble de son témoignage en lui demandant de compléter ou corriger si besoin. Ce sera l’occasion, pour l’enquêteur, de rédiger le procès-verbal et d’éclaircir des contradictions ou ambiguïtés éventuelles.

L’étape finale sera la clôture, au cours de laquelle l’enquêteur remercie le témoin et l’encourage à le recontacter si de nouvelles informations lui reviennent à l’esprit.

Pourtant, la Justice n’est pas le seul cadre dans lequel une personne est chargée d’évoquer, de mémoire, un événement personnellement vécu. Il est un autre domaine dans lequel le risque de suggestion est extrêmement élevé : celui des psychothérapies. Le syndrome des faux souvenirs se réfère au phénomène par lequel des personnes ayant prétendument oublié un événement traumatique vécu dans le passé (le plus souvent, un abus sexuel vécu pendant l’enfance) vont se souvenir de l’épisode au cours de certaines psychothérapies. Elizabeth Loftus a été l’une des premières à mettre en garde le public contre le risque de création de faux souvenirs dans ce cadre, pour peu que des méthodes de questionnement suggestives aient été employées par le psychothérapeute, éventuellement en association avec l’hypnose. Des travaux scientifiques récents ont permis de distinguer les souvenirs récupérés graduellement, généralement au cours d’une thérapie suggestive, des souvenirs récupérés spontanément, par inadvertance (souvent hors contexte thérapeutique), provoquant d’ailleurs souvent choc et surprise chez la personne concernée. Par exemple, Geraerts et ses collaborateurs (2008) [10] ont montré que cette dernière catégorie de souvenirs était plus souvent corroborée par des faits externes que les souvenirs retrouvés graduellement. Ces travaux permettent d’aborder le sujet de l’amnésie d’évènements traumatiques anciens avec prudence et discernement.

Au sujet de l’entretien cognitif , voir aussi dans ce numéro La mémoire manipulée - Peut-on immuniser les témoins contre les souvenirs erronés ?.

Références

[1] Rattner, A. (1988). “Convicted but innocent : wrongful conviction and the criminal justice system”. Law and Human Behavior, 12, 283-293.

[2] Loftus, E. F. (1997). “Creating false memories”. Scientific American, 277, 70-75

[3] Loftus, E. F. (2005). “Planting misinformation in the human mind : A 30 year investigation of the malleability of memory”. Learning & Memory, 12, 361–366.

[4] Ginet, M., & Py, J. (2001). “A technique for enhancing memory in eyewitness testimonies for use by police officers and judicial officials : the cognitive interview”. Le Travail Humain, 64 (2), 173-191.

[5] Wagstaff, G. F., Cole, J., Wheatcroft, J., Marshall, M., & Barsby, I. (2007). “A componential approach to hypnotic memory facilitation : Focused meditation, context reinstatement and eye movements”. Contemporary Hypnosis, 24(3), 97-108.

[6] Wagstaff, G. F., Wheatcroft, J. M., Caddick, A. M., Kirby, L. J., & Lamont, E. (2011). “Enhancing witness memory with techniques derived from hypnotic investigative interviewing : focused meditation, eye-closure, and context reinstatement”. International Journal of Clinical and Experimental Hypnosis,59(2), 146-164.

[7] Geiselman, R.E. & Ficher, R (2014). “Interviewing Witnesses and Victims”. To appear in : Michel St. Yves (Ed.), Investigative Interviewing : Handbook of Best Practices. Thomson Reuters Publishers, Toronto.

[8] Memon, A., Meissner, C. A., & Fraser, J. (2010). “The Cognitive Interview : A meta-analytic review and study space analysis of the past 25 years”. Psychology, Public Policy, and Law, 16,340–372.

[9] Geiselman, R. E., Fisher, R. P., Cohen, G., Holland, H., & Surtes, L. (1986). “Eyewitness responses to leading and misleading questions under cognitive interview”. Journal of Police Science and Administration, 14, 31-39.

[10] Geraerts, E., Raymaekers, L., & Merckelbach, H. (2008). “Recovered memories of childhood sexual abuse : Current findings and their legal implications”. Legal and Criminological Psychology, 13(2), 165-176.