Accueil / La mémoire manipulée - Les faux souvenirs et les faux aveux sont-ils possibles ?

La mémoire manipulée - Les faux souvenirs et les faux aveux sont-ils possibles ?

Publié en ligne le 5 août 2015 -
par Hedwige Dehon - SPS n° 312, avril 2015

Nos souvenirs ne sont pas uniquement la somme de ce que nous avons personnellement fait ou vécu. Ils reflètent également ce que nous avons pensé faire, ce que nous avons appris a posteriori (par autrui ou via d’autres sources d’informations), nos croyances actuelles, et peuvent même se voir parfois colorés par notre culture ou par l’image que nous nous faisons de nous-mêmes. En ce sens, le rappel littéral de nos expériences est une vue de l’esprit puisque, quasi systématiquement, certains éléments seront tantôt oubliés, tantôt rajoutés ou encore réinterprétés [1]. Pire, ces variations sur le réel pourront se voir rehaussées d’un sentiment de confiance subjective extrêmement élevé pouvant s’accompagner de justifications détaillées, parfois fausses, elles aussi [2].

La plupart du temps, ces erreurs resteront sans grande incidence dans notre vie quotidienne car ce n’est finalement pas le rappel exhaustif de nos expériences qui importe pour que nous soyons adaptés à l’environnement dans lequel nous vivons. Au pire, le cerveau « comblera les vides » afin de rendre l’histoire cohérente et compréhensible par autrui [3]. Ainsi, en admettant qu’on vous demande aujourd’hui de préciser par quel chemin vous êtes passé pour rentrer de votre travail le 10 octobre 2014, vous pourriez sans doute vous souvenir d’avoir pris la route habituelle et peut-être même en avoir une image relativement précise alors qu’en réalité vous avez fait un détour à cause de perturbations annoncées. Au fond, que votre mémoire vous joue des tours sur cet épisode si insignifiant de votre vie, quelle importance ? Après tout, vous êtes effectivement arrivé à destination et d’autres trajets ont été effectués depuis.

Les choses sont bien évidemment très différentes si vous êtes face à un enquêteur à la recherche du complice d’un braqueur qui possèderait un modèle de voiture dont la couleur et la plaque pourraient correspondre à la vôtre. Dans ce cas de figure, on se souciera, tant en ce qui concerne la personne suspectée que les éventuels témoin(s) ou victime(s), d’obtenir une description la plus exhaustive et la plus exacte possible des faits. Chaque détail pourra compter et son exactitude pourra être cruciale dans la mesure où ces éléments, à leur tour, orienteront (ou réorienteront) les différents aspects de l’enquête (par exemple, votre version semble-t-elle crédible ? Y a-t-il dans vos dires un élément qui pourrait aider à confirmer votre alibi ? Les dires du témoin semblent-ils fiables ?). Dans le contexte d’une mémoire adaptative, quels pourraient être les risques pour la vérité judiciaire ? Serait-il possible qu’une victime (et/ou un témoin éventuel) se trompe et accuse un innocent sur la base d’un faux souvenir ? De la même manière, un individu pourrait-il, dans certaines circonstances, en venir à avouer être l’auteur d’un crime alors qu’il est innocent ?

Peut-on se souvenir d’évènements traumatisants complètement faux ?

De prime abord, on pourrait penser que le caractère extraordinaire, émotionnellement intense voire horrible, d’un évènement traumatique pourrait être un rempart suffisant à la formation de faux souvenirs. Je suis régulièrement interpellée, lors de formations ou de conférences, par des participants qui, bien que convaincus par la faiblesse de la mémoire démontrée en laboratoire [4], me disent « qu’on ne peut tout de même pas se souvenir de telles choses si elles ne se sont pas produites ! ». Pourtant, en plus des démonstrations de faux souvenirs induits en laboratoire, des cas de souvenirs de viols intra-utérins, de violences subies lors d’un enlèvement par des extraterrestres ou dans une vie antérieure, d’abus sexuels datant de l’enfance (dont les auteurs présumés furent totalement blanchis après enquête) ou de rituels sataniques (comprenant sacrifices humains et cannibalisme n’ayant jamais été avérés) ont également été documentés dans la littérature [5].

Dans la plupart des cas [6], ces « souvenirs » vont apparaître suite à une psychothérapie (ou parfois sous l’influence d’une autorité morale ou religieuse) impliquant des conditions de modification de l’état de conscience (hypnose), chez des personnes en attente d’une réponse à leur mal-être, persuadées qu’elles seront capables de retrouver des souvenirs « refoulés » justifiant leur détresse psychologique et, souvent, relativement sensibles aux suggestions (voire sous emprise).

D’un point de vue cognitif, le développement de tels faux souvenirs va dépendre de différents processus [7]. Tout d’abord, notre cerveau va devoir évaluer la plausibilité de l’évènement (c’est-à-dire, déterminer la véracité subjective qui sera accordée à l’évènement). Celle-ci pourra être influencée de multiples façons [1]. Par exemple, se voir suggérer à diverses occasions qu’un évènement a pu se produire augmente effectivement la croyance que nous avons pu vivre un tel évènement, tout comme recourir à des références personnelles ou des indices matériels parfois très spécifiques (une photo ou une vidéo truquée, la description d’un évènement fictif présentée comme étant la version d’un proche présent) voire beaucoup plus généraux (une photo de classe, le nom d’un professeur ou d’un ami de l’époque, un profil psychologique fictif, une interprétation des rêves). Fait troublant, on a pu démontrer que les personnes qui envisagent de suivre une psychothérapie sont effectivement plus susceptibles de croire qu’elles ont été victimes d’expériences traumatiques (maltraitance physique ou sexuelle) qu’elles ont oubliées [7]. De plus, elles sont également convaincues qu’elles pourraient retrouver ces souvenirs oubliés en thérapie. Ces attentes les rendraient alors particulièrement vulnérables aux suggestions dont la plausibilité se verrait accrue du simple fait d’avoir été énoncées par un spécialiste. Une fois la plausibilité d’un évènement établie, une croyance s’installe et pousse l’individu à la mettre à l’épreuve seul ou avec l’aide d’un thérapeute. Le thérapeute pourra inviter le patient à rechercher des éléments corroborant l’évènement dans des albums de famille voire dans ses propres souvenirs et, le cas échéant, proposer le recours à des techniques d’imagerie ou d’hypnose. Se construira alors, avec le temps et les opportunités d’ajouts d’éléments, une représentation « plausible et visuellement détaillée » que l’individu risque de confondre avec un événement qu’il a réellement vécu.

En plus de faux souvenirs induits lors de psychothérapies, des mécanismes semblables peuvent être à l’origine de la contamination de récits de témoins après discussion avec d’autres témoins ou suite à la présentation d’éléments divulgués par les enquêteurs ou les médias [4]. Néanmoins, si la possibilité d’accuser un individu sur la base d’un souvenir complètement fabriqué ou suite à l’incorporation d’éléments appris a posteriori a été démontrée, pourrait-on en venir à s’auto-accuser d’un crime que l’on n’aurait pourtant pas commis ?

Les faux aveux sont-ils possibles ?

Les faux aveux peuvent se produire pour différentes raisons [9, 10] : de façon volontaire, des individus, se sachant innocents, s’accusent par intérêt (protéger le véritable coupable, combler un besoin d’attention ou de punition, etc.) ou pour en finir avec le stress de l’interrogatoire (on parlera dans ce dernier cas de faux aveux par « conformité »). Toutefois, de faux aveux (dits « intériorisés ») peuvent également apparaître suite à des suggestions lors de certaines formes d’interrogatoires et présenter des similitudes troublantes avec certains faux souvenirs « récupérés ». Dans la plupart des cas, ces faux aveux vont se produire lorsque des individus fragiles (ayant, par exemple, une faible estime de soi, des signes de dépression ou de fatigue importants ou étant assez suggestibles) seront soumis à une forme de contrainte lors de l’interrogatoire. Habituellement, l’individu commencera par affirmer son innocence, mais plus l’interrogatoire se prolongera, plus les personnes en viendront à mettre en doute leurs souvenirs et à ne plus vraiment savoir si ce dont elles se souviennent est réel ou pas, s’il s’agit de quelque chose qu’elles ont appris par les médias, par un enquêteur, voire par un tiers impliqué dans les faits commis. Ce phénomène sera d’autant plus important que des éléments de preuve matériels (qu’ils semblent impliquer la personne ou qu’ils soient particulièrement généraux) auront été présentés (car ces éléments vont concourir à rendre l’implication supposée de l’individu plausible) et que la personne pense qu’il est possible qu’elle ait pu refouler ce souvenir vu la violence parfois extrême des faits [11]. Tout comme pour les « faux souvenirs récupérés » impliquant des évènements traumatiques, de nombreuses études ont confirmé la possibilité d’induire des faux aveux en laboratoire [10, 12].

Témoignages contaminés a posteriori , fausses accusations, faux aveux : peut-on facilement distinguer vrais et faux souvenirs ?

Il existe de nombreuses études [2] démontrant que, techniquement, il est effectivement possible de distinguer vrais et faux souvenirs sur la base de mesures comportementales ou neurophysiologiques (imagerie cérébrale, par exemple). Le problème majeur de ces démonstrations est qu’elles utilisent des paradigmes de laboratoire (des procédures d’induction de faux souvenirs portant sur des images, des mots, parfois des évènements autobiographiques) pour comparer vrais et faux souvenirs dans des délais relativement courts et dans des conditions assez artificielles. Même si, d’un point de vue théorique, ces expériences restent extrêmement importantes, le risque est de leur faire tenir une fausse promesse en généralisant ces observations à des cas individuels de faux souvenirs autobiographiques. En effet, la plupart des cas de faux souvenirs traités au tribunal concernent des évènements complexes qui se sont déroulés, au mieux des mois, au pire des années auparavant. Ils auront très vraisemblablement été réévoqués et donc reconstruits et embellis à de multiples reprises. Ainsi, actuellement, la seule manière de différencier vrais et faux souvenirs est de recourir à une infirmation extérieure, sauf peut-être dans des cas extrêmes tels que, par exemple, des enlèvements par des extraterrestres ou des agressions dans des vies antérieures.

La place des experts

En guise de conclusion : quelle est la place des experts dans tout cela ? Si aux États-Unis des experts peuvent venir informer les jurés de la faillibilité de la mémoire et donner leur avis sur la crédibilité des récits des témoins, des victimes et/ou des suspects, le rôle des experts psychologues et psychiatres n’est pas le même de ce côté de l’Atlantique, puisqu’ils ont pour mission d’informer la cour sur la personnalité du suspect et de juger de sa responsabilité au moment des faits. Joëlle Loncol [13] illustre cette difficulté à juger les dires d’un individu quand la question de la véracité de ses dires et de sa crédibilité se pose régulièrement en filigrane.

Références

[1] Pour une synthèse récente en français voir Dehon, H. (2012). Recollection illusoire et faux souvenirs d’événements personnellement vécus. In Brédart, S. & Van der Linden, M. (Eds.) Identité et Cognitiona neuroscience cognitives, deboeck.

[2] Dehon, H. (2012). Illusory recollection : The compelling subjective remembrance of things that never happened. Insights from the DRM paradigm. Psychologica Belgica, 52 (2-3), 121-149.

[3] Bartlett, F.C. (1932). Remembering : A study in experimental and social psychology. Cambridge, MA : Cambridge University Press.

[4] Loftus, E. F. (2005). Planting misinformation in the human mind : a 30-year investigation of the malleability of memory. Learning & Memory, 12, 361-366.

[5] Spanos, P., Burgess, C.A., & Faith, M. (1994). Past-life identities, Ufo abduction, and satanic ritual abuse : The social construction of Memories. International Journal Of Clinical and Experimental Hypnosis, 42, 433-446.

[6] Brédart, S. (2004). « La récupération de souvenirs d’abus sexuels infantiles chez l’adulte ». In S. Brédart & M. Van der Linden (Eds.), Souvenirs récupérés, souvenirs oubliés et faux souvenirs (pp. 13-46). Marseille : Solal.

[7] Hyman, I.E., & Kleinknecht, E.E. (1999). “False childhood memories”. In L.M. Williams & V.N. Banyard (Eds.), Trauma and memory (pp. 175-188). London : Sage.


[8] Rubin, D., & Boals, A. (2010). “People who expect to enter psychotherapy are prone to believing that they have forgotten memories of childhood trauma and abuse”. Memory, 18, 556-562.

[9] Gudjonsson, G.H. (2003). The science of interrogations and confessions : a handbook. Chichester, England : Wiley.

[10] Kassin, S.M. (2008). “False confessions : causes, consequences and implication for reform”. Current Directions in Psychological Science, 17 (1), 249-253.

[11] Kassin, S.M. (2006). “Internalized false confessions”. In Toglia, Don Read, Ross & Lindsay The handbook of eyewitness psychology (pp 175-189).

[12] Laney, C. & Takarangi, M.K.T. (2013). “False memories for aggressive acts”. Acta Psychologica, 143, 227-234.

[13] Documentaire de Joelle Loncol : « Un homme s’accuse sous le regard des experts ». http://www.france5.fr/emission/un-h...

Publié dans le n° 312 de la revue


Partager cet article