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La mémoire manipulée - « Mort imminente », « enlèvements par des extraterrestres » : des phénomènes de faux souvenirs semblables ?

Publié en ligne le 21 août 2015 -
par Hedwige Dehon - SPS n° 312, avril 2015

En dehors des faux souvenirs d’abus sexuels « récupérés » et des faux aveux, d’autres souvenirs assez extraordinaires s’accompagnant de sensations émotionnelles extrêmement intenses, pourront parfois profondément affecter, en bien ou en mal, la vie des individus. Les souvenirs d’expériences de mort imminente (EMI) et d’enlèvements par des extraterrestres (EET) font partie de ces souvenirs « hors du commun ». De manière intéressante, même s’ils portent sur des événements de natures différentes, ces deux types de souvenirs présentent plus de similitudes qu’il n’y paraît. En effet, s’ils ont fait l’objet de controverses (certains y voyant des preuves de l’existence de l’au-delà ou d’autres formes de vies), les théories explicatives actuelles suggèrent que ces souvenirs pourraient être des reconstructions fondées sur des éléments résultant de problèmes neurophysiologiques.

Les souvenirs d’expériences de mort imminente

Les expériences de mort imminente (EMI) font référence à des événements transcendantaux et mystiques, survenant généralement lorsqu’une personne se trouve proche de la mort ou dans une situation émotionnelle et de danger intense. Même si des variations existent d’un témoin à l’autre, les EMI partagent des caractéristiques récurrentes comme, par exemple, un sentiment de paix et de bien-être, des sensations de décorporation, l’accès à un monde inconnu et immatériel, une lumière brillante chaleureuse et enveloppante à l’issue d’un tunnel, la sensation d’être mort ou sur le point de mourir [1]. Ceux qui l’ont vécue décrivent, dans la majorité des cas, leur expérience comme très agréable, et affirment que leur vie en a été positivement transformée (valeurs altruistes, peur de la mort effacée).

Les théories les plus récentes, proposent que les EMI seraient le résultat d’une (re)construction de souvenirs imaginés et réels [2,3] qui ferait intervenir une combinaison de mécanismes physiologiques et psychologiques. L’expérience de base serait donc déterminée biologiquement et aurait pour origine différentes altérations ou modifications de mécanismes neurophysiologiques normaux impliquant, notamment, le lobe temporal [4]. En effet, la possibilité de reproduire des composantes d’EMI dans des études contrôlées en laboratoire est aujourd’hui bien établie. Ainsi, par exemple, on a pu induire des sensations de « décorporation » et de « perceptions autoscopiques » (sensation de voir son propre corps d’« en haut ») via la stimulation électrique d’une région spécifique de l’hémisphère droit (la jonction pariétale droite [5]) tandis que la même stimulation du côté gauche pouvait induire la sensation d’une présence [6]. La prise de certaines substances (la kétamine, par exemple) permet d’induire des effets hallucinogènes, parmi lesquels la distorsion de la perception du temps, la sensation du détachement du corps, la sensation d’être mort, le passage dans un tunnel et l’émergence vers une lumière [7]. On connaît également bien le rôle de certains neurotransmetteurs (la noradrénaline, par exemple) dans l’activation de régions régissant les émotions (amygdale) et la mémoire (hippocampe). Enfin, le rôle du manque transitoire d’oxygène dans le déclenchement d’une EMI a également été suggéré suite à l’observation de composantes similaires chez des individus participant à une étude sur la syncope [8]. Par ailleurs, des études suggèrent (chez l’homme et chez l’animal) que, contrairement à ce qu’on a pensé pendant longtemps, l’activité cérébrale, loin de s’arrêter, s’intensifiait de façon extrêmement intense quelques dizaines de secondes après l’arrêt du cœur [9].

Si les composantes des EMI semblent donc bien d’origine neuronale, leur interprétation ainsi que certains détails rapportés pourraient être influencés par les connaissances et croyances préalables de l’individu [3]. En conséquence, les divergences entre les différentes EMI rapportées pourraient être dues à la cause spécifique induisant les modifications neuronales responsables des composantes ou au sens particulier conféré à l’événement (comme, par exemple, des aspects culturels concernant la vie après la mort, la représentation de l’au-delà). Ainsi, il n’y aurait pas une modification neurologique unique qui expliquerait toute l’EMI mais plutôt une collection de sensations et de perceptions, résultats de modifications neuronales, qui seraient regroupées et rendues cohérentes à travers l’EMI.

L’enjeu majeur aujourd’hui est de déterminer dans quelle mesure ces expériences pourraient être une forme de rêve, d’hallucination, au moment de la situation qui la déclenche (accident, crise cardiaque, anoxie) ou si elles seraient reconstruites a posteriori sur la base des éléments perçus ou ressentis [2,3]. Dans le premier cas, l’EMI serait une sorte de rêve qui engloberait les différentes sensations (décorporation, bien-être et paix intense, expérience mystique, sensation de présence...) tandis que dans le second cas, la personne pourrait se souvenir des différentes sensations et reconstruire un épisode en leur donnant du sens a posteriori. Actuellement, les quelques études comparant les récits d’EMI à des souvenirs réels (comme des événements marquants de la vie de l’individu) ou imaginés (comme des rêves) montrent que les souvenirs d’EMI semblent, d’une part, contenir plus de détails phénoménologiques (comme des aspects perceptifs, spatio-temporels, émotionnels, contextuels) que les souvenirs imaginés, ce qui suggèrerait que les EMI sont plus que de simples rêves. D’autre part, l’examen des détails rapportés dans les récits d’EMI suggère également que les individus semblent avoir vécu l’événement de manière plus intense que les événements réels récents et anciens (notamment au niveau de l’intensité émotionnelle ressentie et de certains détails, ce qui laisse aux individus le sentiment que l’EMI était, selon leurs dires, « plus réelle que le réel » [11, 12]). De plus, dans la mesure où les personnes rapportant des EMI semblent avoir plus de difficultés à distinguer rêve et réalité [13] et qu’il a été également démontré que les reconstructions de (faux) souvenirs étaient plus probables dans un contexte émotionnellement saillant et lié à la survie de l’individu [10], on s’oriente progressivement vers l’idée que les EMI seraient plutôt des formes de faux souvenirs.

Les souvenirs d’enlèvements par des extraterrestres

Certaines personnes rapportent le souvenir d’avoir été enlevées par des extraterrestres [14, 15]. Comme dans le cas des expériences de mort imminente, ces récits partagent des caractéristiques récurrentes comme, par exemple, des sensations de décharges électriques (parfois très douloureuses), l’observation d’éclairs ou d’objets scintillants, la vision d’une présence dans ou au pied du lit, l’apparence de l’« extraterrestre » (parfois elle sera difficile à établir du fait de l’obscurité de la chambre), des sons, une forme de communication verbale ou par télépathie, l’impression d’être touché, la sensation de léviter au-dessus du lit ainsi qu’un sentiment de terreur. Certains ne vivront cette expérience qu’une seule fois, d’autres feront plusieurs expériences d’enlèvements.

La plupart des chercheurs [15,16] s’accordent aujourd’hui sur le fait que ces souvenirs d’enlèvements par des extraterrestres (EET) ont pour origine un épisode de paralysie du sommeil s’accompagnant d’hallucinations (appelées hallucinations « hypnopompiques » car elles n’ont lieu qu’au moment du réveil et surviennent indépendamment de tout problème psychiatrique) [17]. Ces épisodes se produisent dans le cas d’une perturbation temporaire d’une des composantes de la phase de sommeil à ondes rapides (REM, « Rapid-eye-movement », la période du sommeil durant laquelle la plupart des rêves apparaissent) dans le cours de l’alternance des phases REM et non-REM du sommeil. Lors de la phase REM, des mécanismes bloquent les informations provenant des sens, fournissent le cerveau en stimuli internes qui formeront le contenu des rêves, et bloquent les commandes motrices envoyées aux muscles, ce qui immobilise l’individu. Le problème survient si la personne endormie se réveille avant la levée de la paralysie qui conduit à la phase de sommeil suivante. Dans ce cas, elle peut se rendre compte de son incapacité à bouger, ce qui peut induire un stress important et, dans une phase de fin de rêve, la paralysie peut s’accompagner d’hallucinations visuelles, auditives et tactiles. Dans les secondes, voire les minutes qui suivent, les aspects sensoriels, cognitifs et moteurs du sommeil se resynchronisent à nouveau, ce qui entraîne la restauration instantanée de la mobilité et la disparition des hallucinations chez l’individu, qui est alors pleinement éveillé.

Du fait du stress intense induit par l’épisode, les personnes vont alors tenter de trouver une explication à leur vécu sur la base des croyances dominantes qui pourront varier d’une culture à l’autre et à travers l’histoire. Ainsi, si aujourd’hui, en Occident, la plupart des individus invoquent l’action d’extraterrestres venus les enlever pour les étudier (ou, plus rarement, la venue d’un ange ou d’un fantôme), dans le passé, on invoquait l’action de démons ou de sorcières [18]. Par ailleurs, nombreux seront ceux qui consulteront ultérieurement un thérapeute, persuadés que certains éléments, du fait de leur aspect extrêmement traumatisant, auront été « refoulés » ou bien effacés par les extraterrestres afin que les victimes ne soient pas pleinement conscientes de ce qui leur était arrivé. Au final, les individus « retrouveront », suite à des régressions sous hypnose, par exemple, des détails visuels concernant l’apparence des extraterrestres (correspondant souvent à l’archétype des représentations modernes des extraterrestres : corps mince et gris, tête large et yeux noirs démesurés [15]), voire des souvenirs d’avoir été abusés sexuellement dans un but d’expérimentation inter-espèces.

En conclusion, les données issues de la littérature scientifique suggèrent que les souvenirs d’expériences de mort imminente ou d’enlèvement par des extraterrestres ont pour origine des phénomènes neurologiques différents (une modification du fonctionnement physiologique habituel du cerveau dans le cas des EMI versus une perturbation du cycle du sommeil dans le cas des EET). De plus, les émotions que ces expériences induisent généralement chez les individus qui les rapportent sont diamétralement opposées (un sentiment de bien-être dans les cas des EMI versus une situation angoissante dans le cas des EET). De prime abord, ces éléments pourraient donc laisser penser qu’il s’agit de phénomènes distincts. Toutefois, la manière dont on conçoit aujourd’hui le fonctionnement de la mémoire apporte un éclairage original dans la compréhension de ces phénomènes en suggérant que, dans les deux cas, les individus qui rapportent le souvenir de ces épisodes font l’expérience d’une situation extraordinaire à laquelle ils pourront donner du sens dans un souvenir reconstruit a posteriori en recombinant et en réinterprétant les éléments perçus ou ressentis. De manière intéressante, des chercheurs n’excluent pas que certains faux souvenirs d’abus sexuels puissent, tout comme les souvenirs d’enlèvement par des extraterrestres, trouver leur origine dans un épisode de paralysie du sommeil [15].

Du même auteur : La mémoire humaine : une « boîte-à-outils pour le futur » plutôt qu’une « caméra rejouant le passé » !.

Références

[1] Blanke, O & Diegez, S. (2009). “Leaving body and life behind : out-of-body and near-death experiences”. In Laureys S., Tononi, G., eds. The neurology of consciousness : cognitive neuroscience and neuropathology (pp. 303-325), London academic press Elsevier.

[2] Blackmore, S. (1993). Dying to live : Science and near-death-experiences. London : Grafton.

[3] French. C. C. (2001). “Dying to know the truth : visions of a dying brain or false memories ?” Lancet (358), 2010-2011.

[4] Persinger, M.A. (1983). “Religious an mystical experiences as artifact of temporal lobe function : a general hypothesis”. Perceptual and motor skills, 57, 1255-1262.

[5] Blanke O, et al. (2004). “Out-of-body experience and autoscopy of neurological origin”. Brain : a journal of neurology, 127 (Pt 2) :243-258.

[6] Arzy S, et al. (2006). “Induction of an illusory shadow person”. Nature, 443 (7109) :287-287.

[7] Jansen, KL (2000). “A review of the nonmedical use of ketamine : use, users and consequences”. Journal of psychoactive drugs, 32 (4) :419-433.

[8] Lempert, T, et al. (1994). “Syncope and near-death experience”. Lancet, 344 (8925) :829-830.

[9] Auyog, D.B. et al. (2010). “Processed electroencephalogram during donation after cardiac arrest”, Anest Analg, 110 (5), 1428-1432 ; voir aussi Borjigin et al. (2013) dans PNAS, 110 (35).

[10] Dehon, H. (2012). « Recollection illusoire et faux souvenirs d’événements personnellement vécus ». In Brédart, S.& Van der Linden, M. (Eds.) Identité et Cognition : Apports de la psychologie et de la neuroscience cognitives, Deboeck.

[11] Palmieri, A. et al. (2014). “Reality of near-death-experience memories : evidence from a psychodynamic and electrophysiological integrated study”. Frontiers in human neuroscience, june 2014, volume 8, article 429.

[12] Charland-Verville, V. et al. (2014). « La phénoménologie de souvenirs d’expériences de mort imminente peut-elle être comparée à celle de souvenirs réels et imaginés ? » Médecine/Sciences, 30 (3), 246-248.

[13] Nelson et al., (2006). “Does the arousal system contribute to near death experience ?” Neurology, 66(7), 1003-1006.

[14] Cheyne, et al. (1999). “Relations among hypnagogic and hypnopompic experiences associated with sleep paralysis”. Journal of Sleep Research, 8, 313-317.

[15] McNally, R.J. & Clancy, S.A. (2005). “Sleep paralysis, sexual abuse and space alien abduction”. Transcultural psychiatry, 42(1), 113-122.

[16] Holden, K.J. & French, C.C. (2002). “Alien abduction experiences : some clues from neuropsychology and neuropsychiatry”. Cognitive neuropsychiatry, 7, 163-178.

[17] Hobson, J.A. (1995). Sleep. New York : Scientific American Library.

[18] Mack, J.E. (1994). Abduction : human encounters with aliens. New York : Ballantine.

Publié dans le n° 312 de la revue


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