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Regards sur la science

La recherche scientifique va-t-elle dans le mur ?

Publié en ligne le 14 octobre 2013 -
par Suzy Collin-Zahn - SPS n°304, avril 2013

Cette question paraît aberrante à une époque où chaque année qui passe nous apporte son lot de découvertes sensationnelles dans le domaine de la biologie, de la physique, et même des mathématiques ! Elle nous rappelle cette phrase d’un grand physicien britannique, Lord Kelvin, qui disait à la fin du dix-neuvième siècle : « Il n’y a plus rien à découvrir en physique aujourd’hui, tout ce qui reste est d’améliorer la précision des mesures. » On ne peut évidemment que sourire d’une telle affirmation, après avoir constaté que le vingtième siècle a apporté à la physique, entre autres, la relativité générale et la mécanique quantique.

Conférence d’Albert Einstein en 1921
Photographie de Ferdinand Schmutzer. Wikimedia

Pourtant, on peut se poser la question de savoir si la science, ou plutôt la recherche scientifique, va continuer à évoluer au vingt et unième siècle à ce rythme effréné, et même logiquement plus rapidement, ou si elle ne va pas s’assécher comme une rivière dans laquelle on aurait puisé de l’eau trop rapidement.

Après s’être libérée de sa gangue métaphysique, la science a produit, en quelques siècles, une ramure gigantesque englobant tous les domaines de la connaissance. La conséquence en est que le savoir s’est spécialisé à outrance, que l’on ne peut plus imaginer maintenant des esprits encyclopédistes arrivant à embrasser plusieurs sciences, ni même une seule 1. Les méthodes devenant également de plus en plus sophistiquées, dans certains domaines, chaque article scientifique est signé par des dizaines ou même des centaines de co-auteurs dont chacun a apporté sa contribution, mais dont aucun n’est capable de dominer l’ensemble.

Par ailleurs, les technologies nouvelles (informatique, Internet, reproduction et publication…) ont entraîné une transformation complète du métier de chercheur au cours de ces dernières décennies 2. Ce que l’on effectuait dans le passé en de nombreuses semaines, on le fait maintenant en quelques minutes. Mais cette technologie lourde contraint souvent les chercheurs à se transformer en ingénieurs pour concevoir des instruments, en informaticiens pour développer les logiciels destinés à les faire marcher, en statisticiens pour traiter les données, en archivistes pour les stocker. D’autant qu’ils sont aussi contraints à publier le plus possible, quitte à le faire trop rapidement, et qu’une partie de leur temps est consacré à la rédaction de rapports et demandes de financement. Bref, ils disposent de moins en moins de temps pour faire ce qui représente l’essence même de la recherche : réfléchir. À moins que la solution ne réside justement dans une parcellisation de la recherche où de grosses équipes de chercheurs seraient constituées, comme dans Le meilleur des mondes, d’Omegas, collecteurs de données, de Betas organisateurs et recruteurs, et d’Alphas, qui auraient le privilège de faire avancer la pensée… Ne faudrait-il pas, avant qu’un tel système ne se mette définitivement en place, qu’on en prenne conscience et qu’une réflexion soit entreprise sur le sujet ?

1 On connaît la phrase célèbre de Georges Bernard Shaw « un spécialiste est quelqu’un qui sait tout sur rien ».

2 Évidemment, cette discussion ne concerne pas une science comme les mathématiques.

Publié dans le n° 304 de la revue


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