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La rocambolesque aventure de la « chip » mystérieuse

Publié en ligne le 2 septembre 2014 -
par Jérôme Quirant - SPS n° 308, avril 2014

Le 911 Truth Movement, qui milite depuis des années à travers le monde pour la réouverture des enquêtes sur les attentats du 11 septembre 2001, a toujours essayé de justifier ses demandes au travers d’arguments prétendus scientifiques. Pour les membres de ce mouvement, les tours jumelles du World Trade Center (WTC) ne seraient pas tombées suite aux crashs d’avion et aux incendies qui ont suivi, mais comme le résultat d’une démolition contrôlée, c’est-à-dire à l’aide d’explosifs ou de puissants matériaux incendiaires [1].

Or, les enquêtes techniques et scientifiques qui ont été faites, durant de longs mois, ont parfaitement expliqué les raisons de ces effondrements. À ce jour, aucun scientifique spécialiste en calcul de structure n’a jamais remis en cause les grandes lignes de ces conclusions et, depuis, elles sont considérées comme une référence en la matière.

Ne pouvant obtenir le crédit nécessaire sur le plan de la mécanique des structures, les partisans d’une nouvelle enquête se sont alors orientés vers d’autres pans de la science pour tenter de valider leur théorie. En 2007, Steven E. Jones, un physicien américain considéré comme un des leaders du mouvement, s’est tourné vers la chimie pour obtenir des preuves du piégeage des tours du WTC. Depuis, il parcourt le monde en exhibant ce qu’il a appelé des « chips », de petites écailles comportant deux couches, une grise, l’autre rougeâtre, trouvées dans les poussières après les effondrements. Selon ses dires, la couche rouge serait un matériau incendiaire très puissant n’ayant pas réagi, que seuls les militaires américains seraient capables de produire et appelé nanothermite. Afin de donner du crédit à ses allégations, il a entrepris de les faire publier dans une revue scientifique, ce qui a abouti à un article ayant défrayé la chronique de 2009 à 2012.

Un choix de revue... subtil

En 2008, avec huit autres coauteurs, Jones a proposé le résultat de ses travaux à la revue « The Open Chemical Physics Journal » de l’éditeur Bentham.

Ce choix était loin d’être téméraire puisque cet éditeur était connu pour avoir eu des problèmes de relecture de ses publications, ce qui a poussé de petits plaisantins à présenter un article gag totalement incohérent... qui a été effectivement publié [2] ! Après donc un – supposé – processus de relecture, l’article sur la nanothermite du WTC a finalement été accepté en février 2009.

Sauf que, quelques jours seulement après sa parution, la rédactrice en chef de la revue a démissionné de ses fonctions en donnant une interview fracassante où elle expliquait n’avoir jamais été informée, avant publication, de l’existence de cet article, dont elle dénonçait par ailleurs les faiblesses sur le plan scientifique [3]. Par la suite, son successeur a lui-même remis sa démission car il n’obtenait pas d’information satisfaisante sur le processus de relecture dudit article [4]. La revue n’a alors plus rien publié pendant... 18 mois !

Indigence sur le plan scientifique

Car indépendamment de la forme surprenante prise par cette publication, il est vite apparu, à la seule lecture des données des auteurs, que le choix des essais pour la démonstration, les interprétations avancées et les conclusions tirées avaient été faits en dépit du bon sens scientifique [5].

En effet, les résultats fournis laissaient clairement supposer, pour les personnes ayant un minimum de recul dans le domaine, que ce que les auteurs interprétaient comme étant un explosif ou un matériau incendiaire surpuissant et hyper secret, n’étaient en fait que de simples écailles de peinture, aux composés parfaitement connus et communs.

Mais si l’interprétation était aussi évidente pour des spécialistes, comment un tel article a-t-il pu passer le processus de relecture ?

Un processus de relecture (très) douteux

Structure en acier des tours jumelles du World Trade Center

En 2010, lassé que l’article soit voué aux gémonies, le Professeur David Griscom s’est fait connaître comme étant l’un des deux relecteurs ayant validé l’article. Il a même indiqué avoir délivré une critique de plus de douze pages, ce qui est tout à fait exceptionnel dans ce genre de travaux. En fait, loin de rassurer sur la procédure de relecture, cette révélation de l’identité d’un des reviewers n’a fait que renforcer la suspicion, et ce pour deux raisons.

D’abord, Griscom n’est absolument pas spécialiste de nanothermite ou d’explosifs (les deux thèmes centraux de l’article), mais de silice, de matériaux non cristallins et de verres, ce qui interroge grandement sur le sérieux avec lequel ont pu être désignés les reviewers. Des dizaines d’autres scientifiques auraient pu exercer pleinement leurs compétences sans qu’on ait à faire appel à un néophyte en la matière. Ensuite, Griscom est surtout connu pour avoir, bien avant la relecture incriminée, écrit un article sur le 11 septembre pour le site Internet conspirationniste de Jones [6] et donné du crédit aux théories les plus farfelues sur le sujet sur son blog [7].

Comme il est par ailleurs la première personne à être remerciée à la fin de l’article (bizarre !...), on peut se demander si le supposé hasard qui sied habituellement au choix du reviewer n’a pas été aidé par les auteurs. En effet, la suggestion de relecteurs est de plus en plus en vogue chez les éditeurs, et notamment chez Bentham au moment de la publication de cet article [8]. C’est en tout cas la seule explication rationnelle à sa désignation aussi inadéquate et improbable qu’incroyablement bien venue.

Des dénégations spécieuses

Alors que leur article était d’une faiblesse scientifique avérée, les auteurs se sont obstinés à nier l’évidence, biaisant systématiquement dans leurs réponses aux objections formulées.

Jones, par exemple, avait pu réaliser en 2010 l’étude d’une peinture du WTC prélevée sur un mémorial. Lors de ses conférences, au lieu de comparer les résultats donnant une correspondance confondante entre certaines chips et cette peinture, il occultait les graphes concluants et présentait ceux qui ne correspondaient pas du tout [9].

Autre tentative pour essayer de sauver le fond de l’article, celle de Niels Harrit, chimiste de son état et premier auteur de l’article. Il a diffusé sur le net un document [10] affirmant avec force que :

  • les auteurs n’avaient jamais trouvé de magnésium au cours de leurs différents tests, ce qui disqualifierait un certain type de peinture (de marque Tnemec) appliquée sur les poteaux...
  • la présence de traces infimes de chrome et de strontium dans les écailles analysées écarterait tout autant la possibilité qu’ils aient été en pré- sence d’une simple peinture.

Or, les deux arguments sont aussi erronés l’un que l’autre. La figure 14 de l’article publié chez Bentham atteste en effet formellement la présence de magnésium dans une des chips, ce qui laisse à penser que Harrit n’a même pas relu son propre article ! Quant à la présence prétendument inexpliquée de chrome et de strontium, c’est tout aussi faux puisque l’une des deux peintures utilisées en grande quantité dans les tours jumelles (donnée en référence dans les rapports techniques sous la marque Laclede) contenait, même si c’était en faible proportion justement, du chromate de strontium [11]...

La réfutation ultime

Le coup de grâce sur le fond proprement dit de l’article est intervenu en février 2012. Alors que tous les indices laissaient supposer que ces écailles étaient bien des résidus de peinture issus des poutres et poteaux des immeubles du WTC, il manquait néanmoins des tests permettant de lever définitivement l’ambiguïté. Ceux-là même que les neuf auteurs de l’article auraient dû pratiquer plus tôt, au lieu de fournir des résultats ambigus et non conclusifs.

Peinture écaillée (acier du WTC)

C’est Jim Millette, un scientifique américain spécialisé dans l’analyse d’éléments microscopiques et de poussières, qui a entrepris de pousser plus loin les études sur ces chips. Il a réalisé pour cela des tests additionnels permettant de comparer les composés présents dans les écailles à une banque de données (avec une analyse par spectroscopie infrarouge à transformée de Fourier – FTIR). Comme cela avait été fortement pressenti, il a confirmé que les chips contenaient principalement de la kaolinite, de l’oxyde ferrique et une matrice époxy. Une composition correspondant exactement à la peinture Laclede appliquée sur les éléments en acier soutenant les planchers des tours jumelles [11]. Ces résultats ont été présentés au congrès annuel de Forensic Science aux États-Unis [12].

Un article vidé de sa substance...

Finalement, les deux types différents de chips mis en exergue par Jones et Harrit dans leur article ont donc été confirmés comme correspondant impeccablement avec les deux types de peinture utilisés massivement dans les tours jumelles (Tnemec et Laclede). La première concordance a été démontrée par Jones lui-même en 2010 au travers du prélèvement sur le mémorial [9], la deuxième par l’étude de Millette en 2012 [11].

Cela lève donc définitivement l’énigme de la chip mystérieuse et enfonce irrémédiablement cet article sur la découverte de nanothermite au WTC dans l’abîme des articles scientifiques à oublier. Ceux dont les auteurs (... et la revue les ayant publiés !) n’ont pas particulièrement brillé, ni par leur esprit d’analyse, ni par leur propension à l’autocritique.

Publié dans le n° 308 de la revue


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