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La sérendipité - Le hasard heureux

Publié en ligne le 30 janvier 2012
Note de lecture de Martin Brunschwig

Curieux ouvrage que ce livre regroupant les interventions de très multiples intervenants à un colloque de Cérisy sur le sujet, pourtant stimulant, de la « sérendipité »... Cette notion relativement récente pourrait être définie comme la découverte inattendue, permettant de trouver une chose qu’on ne cherchait pas - le « hasard heureux » du sous-titre 1.

En premier lieu, cette impression un peu mitigée vient bien évidemment du fait que le livre regroupe plus d’une quarantaine d’intervenants. La très grande hétérogénéité des auteurs, de leurs disciplines, et il faut bien le dire, de leurs aptitudes à éveiller notre intérêt, rend la lecture du livre très inégale. C’est la loi du genre, sans doute, mais elle est ici portée à un sommet, puisque l’ouvrage comporte des notices émanant de scientifiques, philosophes, journalistes, sociologues, médecins, urbanistes, juristes, linguistes, psychologues, artistes (comédiens, metteurs en scène, peintres, musiciens), anthropologues, géographes, romanciers… Peut-être aurais-je eu fait plus vite de vous citer les domaines non représentés !

D’autre part, on peut regretter le choix effectué de commencer par tourner autour de la notion de sérendipité elle-même, au lieu peut-être d’axer le propos sur des exemples précis, comme le fait la fin du livre.

Ainsi, chacun souhaitant s’exprimer sur le pourquoi du comment de l’apparition de cette notion, les premiers chapitres sont assez fastidieux, reprenant le conte des « trois princes de Sérendip », à l’origine de cette expression (par l’intermédiaire d’Horace Walpole qui forge le substantif en 1754), de façon bien redondante et alambiquée, voire contradictoire.

Plusieurs intervenants insistent sur l’impossibilité, par définition, de « rechercher » la sérendipité, mais prônent de se tenir, en quelque sorte, prêt à l’accueillir. Il faut adopter un état d’esprit d’ouverture, nécessaire pour déceler l’accident heureux et lui donner sens. Une jolie citation de Churchill illustre ce point : « Les hommes trébuchent occasionnellement sur la vérité, mais la plupart se relèvent et continuent rapidement comme si rien ne s’était passé » (p. 267).

Mais en conséquence, on se prend à penser qu’un colloque sur la sérendipité revient un peu à rechercher l’horizon ! Plus on s’en rapproche, plus il s’éloigne… Certains en font l’alpha et l’oméga de toutes les découvertes, puisqu’elles apportent fatalement toujours une « nouveauté » inattendue ; d’autres estiment à l’inverse que, puisque recherche il y a, on s’attend toujours plus ou moins à trouver « quelque chose ». Voilà pourquoi il vaudrait peut-être mieux ne parler de sérendipité qu’après coup, comme le soulignent quelques interventions.

D’ailleurs, celles qui m’ont paru les plus intéressantes sont celles qui analysent et décortiquent quelques découvertes précises. J’aimerais citer en particulier le passionnant chapitre d’Étienne Klein qui, entre autres excellents exemples, explique que le développement des trains a entraîné la nécessité d’avoir une heure précise, commune à toutes les villes, ce qui a entraîné la recherche et la mise au point de nombreux dispositifs, ce qui a conduit à déposer des brevets, ce qui a permis à un certain Einstein (employé à l’époque au bureau de la propriété intellectuelle de Berne) de s’interroger sur la notion même de temps et de simultanéité, ce qui a conduit etc., etc. Avouez que si vous voyez l’horloge d’une gare comme le prélude à la théorie de la relativité, vous ne la regarderez plus du même œil !

Il y a donc beaucoup de choses dans ce livre, mais dans un désordre regrettable et avec l’impression, tout de même, de passer à côté du sujet car la notion de sérendipité n’est pas assez clairement définie ou délimitée. À moins que ce drôle de livre n’ait choisi de se confondre avec son sujet, et que le but soit de ne jamais savoir si on trouvera, par hasard, quelque chose d’intéressant ?

Ce petit clin d’œil ne doit pas décourager les lecteurs : avec un peu d’effort au début (ou en commençant carrément à la page 200…), la lecture de ce livre s’avère au total plutôt enrichissante.

1 Il y a beaucoup d’exemples, plus ou moins connus, comme le four à micro-ondes, les post-it, etc.


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