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Les attentats du 11 septembre

La sociologie relativiste au secours des thèses conspirationnistes

Publié en ligne le 5 mars 2010 - Désinformation
par Jean-Paul Krivine - SPS n° 289, janvier 2010

L’épistémologie s’intéresse à la connaissance humaine, sa production, ses limites, à la démarcation entre croyances et vérités. Parmi tous les courants étudiant ces questions, il en est un auquel nous faisons souvent référence pour en dénoncer les implications obscurantistes : le relativisme 1. Pour les sociologues relativistes, la science serait un point de vue sur le monde parmi d’autres, sans qualité supérieure. Plus généralement, l’objectivité serait une notion relative, dépendant de l’environnement, du contexte social et historique et de l’accord entre pairs où le consensus d’une communauté tiendrait lieu de vérité. En science comme ailleurs, la vérité n’existerait pas, et les termes de « vrai », « faux », « rationnel » ne seraient que de simples expressions qui seraient utilisées par une communauté pour habiller ses pensées, ses points de vue. La distinction entre science et pseudo-science serait purement sociologique et aucun discours ne pourrait réellement prétendre à plus d’objectivité.

La radicalité d’un tel programme peut faire douter de l’existence de courants de pensée s’en revendiquant. Ne nous fabriquerions-nous pas un contradicteur idéal, un épouvantail facile à critiquer, mais imaginaire ? Bien souvent, les sociologues relativistes utilisent des phrases compliquées, avec à chaque fois une interprétation radicale, et une interprétation plus triviale, assez banale, pouvant servir de position de repli 2.

Mais une récente interview de Pierre Lagrange 3 au journal Libération 4 nous offre une véritable leçon sur le contenu et les implications de la sociologie relativiste, pour une fois, exprimée en termes clairs. Interrogé sur les déclarations de l’humoriste Jean-Marie Bigard reprenant les thèses conspirationnistes à propos des attentats du 11 septembre, le sociologue justifie l’existence de plusieurs vérités, celle de Jean-Marie Bigard et des « négationnistes du 11 septembre », au même titre que la thèse dite officielle. Rappelons que les thèses conspirationnistes affirment, en particulier, qu’aucun avion ne s’est écrasé sur le Pentagone (où sont les traces ?) et que l’effondrement des tours jumelles ne peut pas être dû au seul crash des avions (explosions suspectes sur les clichés) 5.

Différentes vérités qui peuvent cohabiter

Il n’y aurait plus une vérité, mais des vérités différentes pouvant cohabiter : « la vérité n’est pas unique mais plurielle » 6 affirme Pierre Lagrange, ajoutant : « qui peut dire ce qui sépare la réalité de points de vue qui seraient faux ? » Et la réponse est sans ambiguïté : si on sait que tout n’est pas pareil, « on ne peut pas affirmer savoir de façon catégorique qui dit le vrai et qui dit le faux ».

Ce qui importe, pour le courant relativiste, c’est la méthode apparente et la bonne foi des interlocuteurs. Répondant au journaliste de Libération Pierre Lagrange souligne que « le discours d’un Bigard n’est pas différent de la pensée scientifique, dans le sens où c’est un travail (même sommaire) sur la preuve : on accumule des indices avec lesquels on construit un scénario de la réalité ». Et rien ne permet d’affirmer que cette méthode conduise à une quelconque vérité, en science ou ailleurs : « le scientifique qui travaille pourra, à partir de raisonnements identiques, tomber juste ou tomber faux ». Le critère ultime de la correspondance avec la réalité, avec la nature, n’est jamais mis en avant, il est tout simplement, pour les sociologues relativistes, non pertinent. La nature, les faits et la réalité ne sont que des leurres (voir encadré).

Le 11 septembre, un avion s’est bien écrasé sur le Pentagone, et les analyses physiques et mécaniques confirment que les tours jumelles pouvaient bien s’écrouler suite au seul choc des deux avions de ligne. Et c’est bien là ce qui permet de distinguer le caractère sérieux ou non des allégations négationnistes, et ce, indépendamment de ce que l’on peut penser de l’administration Bush, de l’utilisation des attentats pour ses projets guerriers, du fait que les gouvernants peuvent vouloir cacher des choses, ne pas tout dire ou manipuler. Pour Pierre Lagrange, à l’inverse, les mensonges des uns peuvent justifier une éventuelle erreur des autres, comme si la question de l’objectivité et de la réalité pouvait dépendre de la mauvaise foi relative des protagonistes : « Que Bigard accuse les Américains d’avoir tout organisé, ou bien que le Pentagone et la Maison Blanche aient profité avec un certain cynisme de la situation engendrée par les attentats du 11 septembre pour lancer une guerre contre l’Irak […] Qui délire le plus ? ».

Les Lumières… des commissaires politiques

« À l’heure où la superstition, l’obscurantisme et le fanatisme nationaliste et religieux se portent à merveille – y compris dans l’Occident “développé” –, il est à tout le moins irresponsable de traiter avec légèreté ce qui, historiquement, a été le seul rempart contre ces folies, à savoir la vision rationnelle du monde. Favoriser l’obscurantisme n’est sans doute pas l’intention des auteurs postmodernes, mais c’est une conséquence inévitable de leur démarche […]. Mais le problème le plus important, c’est que toute possibilité d’une critique sociale qui pourrait tenter de toucher ceux qui ne sont pas convaincus d’avance devient logiquement impossible, à cause des partis pris subjectivistes. Si tout discours n’est que récit ou narration, et si aucun discours n’est plus objectif ou plus véridique qu’un autre, alors il faut admettre les pires préjugés racistes et sexistes et les théories socio-économiques les plus réactionnaires comme “également valables”, du moins comme description et analyse du monde réel (à supposer qu’on admette l’existence de celui-ci). »
Alan Sokal et Jean Bricmont,
Impostures Intellectuelles
Le livre de poche, page 304

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Logiquement, la remise en cause de toute objectivité conduit la sociologie relativiste à détester les Lumières, à accuser les rationalistes de censure, d’atteinte à la liberté, quand ce n’est pas plus. « En voulant décrire les prétendus délires des autres, on tombe dans le discours des psychiatres soviétiques » avertit Pierre Lagrange. Confondant controverse scientifique avec censure et répression, le sociologue s’interroge sur ceux qui s’acharnent à rechercher la vérité, l’objectivité : « jusqu’où est-on prêt à aller pour défendre la vérité ? Jusqu’aux “commissaires politiques” ? » Les Lumières, ce serait une culture occidentale qui aurait régné sur les autres, les traitant de primitives, mais en passe d’être révolue : « pendant longtemps, il y avait la pensée occidentale, scientifique, et la pensée primitive, les Sauvages, etc. Et la pensée occidentale écrasait la pensée magique sans se poser de questions, au nom de la vraie science, de la véritable éducation et de la vraie religion  ».

La méthode scientifique, il est vrai, est puissante, et donc dérange. La science affirme des choses qui sont vérifiables, décrit une réalité objective, et permet de trancher entre le vrai et le faux, même si ce peut être délicat, difficile, voire, dans certains cas, un objectif lointain. La science permet aussi d’affirmer que des choses ne sont pas, ne peuvent pas exister. Ceci est insupportable pour certains qui voudraient voir là une répression, de l’arrogance des « procureurs soviétiques ».

1 Alan Sokal et Jean Bricmont désignent par « postmodernisme » le courant intellectuel « caractérisé par le rejet plus ou moins explicite de la tradition rationaliste des Lumières, par des élaborations théoriques indépendantes de tout test empirique, et par un relativisme cognitif et culturel qui traite les sciences comme des “narrations” ou des constructions sociales parmi d’autres ». Alan Sokal et Jean Bricmont, Impostures Intellectuelles, Odile Jacob, 1997.

2 « Ou bien les arguments en question soutiennent des conceptions fortes et radicales mais se montrent vite instab les, incohérents et, finalement indéfendables ; ou bien ils plaident en faveur de versions plus faibles, plus modestes, qui sont certes défendables – sans être pour autant convaincantes – mais qui n’ayant plus les conséquences “révolutionnaires” proclamées, risquent de ne n’avoir plus beaucoup d’attraits aux yeux mêmes de leurs partisans ». Jean-Jacques Rosat, préface à l’ouvrage La peur du savoir de Paul Boghossian (voir la note de lecture de Jean Bricmont).

3 Pierre Lagrange est chercheur associé au Laboratoire d’anthropologie et d’histoire de l’institution de la culture (EHESS-CNRS). Ses recherches s’inscrivent dans la perspective de la sociologie des sciences initiée par Bruno Latour. Avec Isabelle Stengers, Pierre Lagrange est une des figures francophones les plus représentatives de la sociologie relativiste.

4 Libération, 11 septembre 2009.http://www.liberation.fr/societe/01....

5 Voir, pour une description de ces thèses, « Les théories conspirationnistes autour du 11 septembre », Phil Mole, (SPS n° 279, novembre 2007)

6 Sauf indication contraire, les citations en italique sont extraites de l’interview accordée à Libération.


Mots-clés : Désinformation

Publié dans le n° 289 de la revue


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